A six heures, Madame Élisabeth se levait; sa nièce ne tardait pas à

suivre son exemple, et bien qu'elles s'aidassent mutuellement dans le

soin de leur toilette, Madame Élisabeth apprenait à la jeune fille à se

passer des mains d'autrui. Dès qu'elles entendaient les pas de M. Hue,

qui, ayant fait la chambre du Roi, descendait vers huit heures pour

disposer celle de la Reine, elles ouvraient leur verrou; la Reine, de

son côté, en faisait autant, et voyait entrer chez elle avec M. Hue les

commissaires constitués à la garde du Temple par la Commune. Ces

officiers municipaux passaient la journée dans la chambre même de

Marie-Antoinette et la nuit dans la pièce précédente, qui séparait cette

chambre du logement de Madame Élisabeth. A neuf heures, celle-ci suivait

la Reine et les enfants chez le Roi pour le déjeuner. Après les avoir

servis, Hue redescendait pour faire les chambres de la Reine et des

princesses. A dix heures, la famille se réunissait chez la Reine et y

passait la journée. Louis XVI donnait à son fils des leçons de langue

française, de langue latine, de géographie et d'histoire;

Marie-Antoinette s'occupait de l'éducation de sa fille, et Madame

Élisabeth lui enseignait le calcul et le dessin. Vers une heure, si le

temps était beau, et quand Santerre était présent, la famille royale,

accompagnée de quatre officiers municipaux, descendait au jardin;

pendant la promenade, les enfants jouaient habituellement au palet ou au

ballon, faible distraction à laquelle assez souvent mettait obstacle

l'incertitude du temps ou l'absence du chef de la milice nationale. A

deux heures, on remontait chez le Roi; on dînait; on descendait ensuite

chez la Reine. C'était le moment de la récréation. Les jeux des enfants

faisaient luire un rayon de gaieté sur l'horizon de la famille.

Très-souvent aussi, à cette heure, Madame Élisabeth proposait à son

frère une partie de piquet ou de tric-trac, afin de l'arracher à ses

lectures et à son travail, auxquels il était toujours pressé de

retourner. A sept heures, toute la famille prenait place autour d'une

table, pour écouter la lecture que faisaient alternativement la Reine et

Madame Élisabeth d'un livre d'histoire ou de quelque ouvrage choisi pour

instruire la jeunesse en l'amusant. Il n'était pas rare que des

rapprochements imprévus avec leur situation vinssent réveiller des

sentiments pénibles. Ces applications se renouvelèrent souvent à la

lecture de _Cécilia_ (de mistress d'Arblay). A huit heures, M. Hue

dressait le souper du Dauphin dans la chambre de Madame Élisabeth; la

Reine venait y présider, et le reste de la famille suivait. Louis XVI

lui-même, pour égayer un instant cette dernière heure de la journée, se

plaisait parfois à proposer des énigmes empruntées à quelques vieux

_Mercure de France_ qu'il avait trouvés dans la bibliothèque de la tour.

L'intelligence des enfants surprenait souvent le mot caché, et le sombre

intérieur s'éclaircissait un instant à leur radieux sourire. Le petit

Prince faisait ensuite sa prière, et Hue le couchait. La Reine et Madame

Élisabeth restaient tour à tour auprès de lui. Après avoir servi le

souper de la famille, Hue portait à manger à celle des deux princesses

qui était de garde. Louis XVI, en sortant de table, revenait auprès de

son fils; après quelques moments, il serrait à la dérobée la main de sa

femme et de sa soeur, leur adressait un muet adieu, recevait les

caresses de ses enfants, et remontait dans sa chambre. Marie-Antoinette

et Madame Élisabeth, demeurées ensemble, prenaient pendant quelques

instants leur ouvrage de tapisserie ou profitaient de l'heure où le Roi

et les deux enfants reposaient pour réparer les habits de la famille.

Madame Royale se couchait, et, comme son frère, elle ne tardait pas à

s'endormir; alors, après un tendre bonsoir, les deux soeurs se

quittaient pour se reposer. L'un des deux municipaux de service restait

dans la pièce qui séparait leurs chambres, l'autre avait suivi le Roi.

Ces commissaires étaient relevés à onze heures du matin, à cinq heures

du soir et à minuit. Louis attendait pour se coucher que le nouveau

commissaire fût arrivé, et s'il ne l'avait point encore vu, il priait

Hue de lui demander son nom; puis la nuit enveloppait le vieux donjon du

Temple, et le sommeil des prisonniers était souvent aussi paisible que

leur conscience. Je me trompe: quelquefois, pendant une grande partie de

la nuit, une femme y veillait en cachette, et à l'insu de tous, excepté

de Hue, son complice obligé, raccommodait à la lueur d'une bougie le

seul vêtement que possédaient le Roi et le Dauphin, et que le fidèle

serviteur lui avait apporté à minuit. Plus d'une fois les commissaires

de la Commune fouillèrent un vêtement qui sortait à six heures du matin

de la chambre de Madame Élisabeth.

Cette pénurie n'était pas le seul tourment de la famille royale: des

vexations et des outrages de tout genre s'y mêlaient. Madame Élisabeth

ne pouvait voir sans indignation que le Roi et la Reine ne

descendaient plus au jardin sans être insultés. C'étaient d'abord

Rocher et Risbey qui, la pipe à la bouche, les regardaient passer au

guichet entre deux bouffées de fumée.

C'étaient ensuite les gardes du service extérieur, qui, placés au bas

de la tour, affectaient de se couvrir et de s'asseoir quand ils

passaient, puis de se lever et de se découvrir quand ils étaient

passés. La multitude d'ouvriers employés dans l'enceinte du Temple à

la démolition des maisons et aux constructions des nouveaux murs ne

permettait de donner pour promenade aux prisonniers qu'une partie de

l'allée des marronniers. Le petit Prince y trouvait un peu d'exercice;

mais le prix auquel ce précieux avantage était acheté pour lui par ses

parents remplissait de larmes le coeur de Madame Élisabeth.

Louis XVI, malgré ses demandes réitérées, n'avait pu obtenir la

lecture des journaux. Un moyen fut tenté pour suppléer à leur absence.

Le soir, des colporteurs venaient crier aux abords du Temple le

sommaire des articles intéressants que contenaient les gazettes qu'ils

vendaient. Au premier cri qu'il entendait, M. Hue montait dans la

tourelle; là, se hissant à la hauteur d'une fenêtre aux deux tiers

bouchée, il s'y cramponnait jusqu'à ce qu'il eût saisi le sens des

principales nouvelles. Il descendait alors dans l'antichambre de la

Reine; Madame Élisabeth au même instant passait dans sa chambre; Hue

l'y suivait sous un prétexte quelconque et lui communiquait ce qu'il

venait d'apprendre. Rentrée dans la chambre de Marie-Antoinette,

Madame Élisabeth se plaçait au balcon de la seule fenêtre du Temple

qui n'avait pas été condamnée dans la majeure partie de son ouverture;

le Roi, sans que les commissaires en prissent ombrage, allait à cette

fenêtre comme pour respirer; sa soeur lui transmettait ce que son

valet de chambre lui avait dit, et c'est ainsi que l'héritier de Louis

XIV, à force de combinaisons et de subterfuges, parvenait à connaître

une parcelle des événements qui agitaient son empire. C'est par cette

voie qu'il fut instruit de la mort de M. de Laporte, intendant de la

liste civile[10], et de celle de M. Durosoi, rédacteur de _la Gazette

de Paris_[11]. Disons aussi que parmi ces colporteurs de tristes

nouvelles se glissaient parfois des crieurs affidés envoyés par

quelques amis ignorés. Louis XVI entendit un jour chanter dans la rue

cet air fort connu alors: «Henri, bon Henri, ton fils est prisonnier

dans Paris»; et Madame Élisabeth ne put imputer qu'à une amitié du

dehors l'air du _Pauvre Jacques_ que des joueurs de vielle firent plus

d'une fois arriver à son oreille. Ce chant mélancolique, reflet d'un

affectueux souvenir, faisait battre son coeur; mais les sons

s'éteignaient bientôt et s'évanouissaient plus fugitifs que l'émotion

qu'ils avaient fait naître.

[Note 10: On avait pendu Favras sur la place de Grève, on y avait

amené les restes palpitants de Flesselles et de de Launay: mais la

révolution ne voulut pas que le palais du peuple fût souillé du sang

de ses ennemis. Elle reporta ce spectacle devant le palais des rois.

Le 24 août, M. de Laporte fut décapité sur la grande place du

Carrousel, vis-à-vis du château des Tuileries. Il était âgé de

quarante-neuf ans. C'était lui qui, le 22 juin 1791, avait remis à

l'Assemblée nationale la déclaration que Louis XVI avait écrite avant

de partir pour Varennes. Il avait entendu sa condamnation sans

trouble; il monta sur l'échafaud avec dignité. Là, se tournant vers le

peuple, il dit avec douceur: «Citoyens, soyez sûrs que je meurs

innocent; car je ne puis regarder comme un crime ma fidélité à mon

Roi: puisse mon sang, que vous désirez, vous donner plus de bonheur et

rendre la paix à ma patrie!»]

[Note 11: Marchant à la mort le 25 août, fête de saint Louis, Durosoi

s'écria: «Il est beau pour un royaliste comme moi de mourir le jour de

saint Louis.»]

Le Roi voyant avec regret que le service à la Tour roulait entièrement

sur M. Hue, et craignant que ses forces cessassent de répondre à son

dévouement, fit demander au conseil de la Commune d'envoyer au Temple

un homme propre aux ouvrages de peine. La Commune nomma pour ce

service un ancien commis aux barrières appelé Tison, homme d'un

naturel méfiant et dur, imbu, comme la plupart des gens de sa classe,

de préventions contre la famille royale. Cet homme vint donc habiter

le Temple avec sa femme, qui paraissait d'un caractère doux et

compatissant. Il n'était point facile de se tromper longtemps sur la

nature des services demandés à leur zèle: Madame Élisabeth s'aperçut

bientôt que c'étaient moins des domestiques que des espions qu'on

avait introduits dans la tour. Cependant M. Hue s'arrangea de leur

concours, et n'eut qu'à se louer de leur zèle pendant le peu de temps

qu'il demeura encore au Temple.

Quelques jours après leur installation, Cléry, valet de chambre

attaché au Dauphin depuis son enfance, demanda au maire de Paris à

continuer son service auprès de ce jeune Prince. Pétion accéda à ce

voeu, et le 26 août, un officier municipal amena Cléry au Temple.

«Vous servirez mon fils, lui dit la Reine, et vous vous concerterez

avec M. Hue pour ce qui nous regarde.»

Le nouveau serviteur se conforma à ce programme. Pendant tout le temps

que M. Hue demeura au Temple, Cléry, presque uniquement occupé du

Prince royal, n'eut d'autre service auprès du Roi que le soin de le

coiffer le matin et de rouler ses cheveux le soir. Hue demeura seul

chargé de pourvoir aux choses nécessaires à la famille royale.

Confident et ministre des prisonniers, c'est lui qui avait à chaque

instant à discuter leurs intérêts avec les mandataires de la Commune.

A combien d'ennuis, de tracasseries, d'insultes, de persécutions

mesquines l'exposait cette mission difficile! Comme les municipaux

élevaient souvent la voix, Madame Élisabeth se trouva plus d'une fois

témoin des avanies que ce généreux serviteur supportait sans se

plaindre. Plus d'une fois elle guetta l'occasion de le remercier de sa

résignation. Le Roi, de son côté, ne lui refusait pas cet

encouragement: «Vous avez eu beaucoup à souffrir aujourd'hui, lui

dit-il un soir en se couchant[12]; eh bien, pour l'amour de moi,

continuez de supporter tout, ne répliquez rien.»

[Note 12: Seul moment où il pouvait laisser tomber une parole sans

qu'elle fût ramassée par le municipal de service.]

Madame Élisabeth subissait la même contrainte. Obsédée par les

geôliers municipaux, elle ne pouvait qu'à la dérobée exprimer un désir

à M. Hue ou lui parler de ses peines. Un jour que, à l'heure de son

service, ce brave homme était entré chez elle, il la trouva en prière;

son premier mouvement fut de se retirer. «Restez, lui dit-elle, vaquez

à vos occupations; je n'en serai pas dérangée.»

Voici quelle était la prière de cette femme angélique. M. Hue obtint

la permission de la copier et nous l'a conservée:

«Que m'arrivera-t-il aujourd'hui, ô mon Dieu! je l'ignore. Tout ce que

je sais, c'est qu'il n'arrivera rien que vous n'ayez prévu de toute

éternité. Cela me suffit, ô mon Dieu! pour être tranquille. J'adore

vos desseins éternels, je m'y soumets de tout mon coeur; je veux tout,

j'accepte tout, je vous fais un sacrifice de tout; j'unis ce sacrifice

à celui de votre cher Fils, mon Sauveur, vous demandant par son sacré

Coeur et par ses mérites infinis la patience dans nos maux et la

parfaite soumission qui vous est due pour tout ce que vous voudrez et

permettrez.»

Sa prière achevée: «C'est moins pour le Roi malheureux, dit-elle à M.

Hue, que pour son peuple égaré, que j'adresse au ciel des prières.

Daigne le Seigneur se laisser fléchir et jeter sur la France un regard

de miséricorde!...»

Puis, voyant l'impression que faisaient ses actes et ses paroles:

«Allons, du courage, ajouta-t-elle, Dieu ne nous envoie jamais plus de

peines que nous n'en pouvons supporter.»

Il mesura celles de Madame Élisabeth à son courage: c'est pour cela

qu'il les fit si grandes. Ce courage venu d'en haut imprimait à son

visage une sérénité telle que ceux qui l'observaient se trompaient

quelquefois sur l'état réel de son âme. En la voyant si calme et si

tranquille au milieu de tant de sujets de regret et de douleur, bien

des gens se disaient: «Sans doute elle connoît les efforts que

l'Europe absolutiste va tenter pour délivrer son frère; sans doute la

correspondance des ci-devant princes l'entretient dans cet espoir, et

elle est persuadée que l'heure de la délivrance approche.» Madame

Élisabeth n'était persuadée que d'une chose, c'est que Dieu est grand,

miséricordieux et juste; et bien insensés étaient ceux-là qui

prenaient sa résignation à tout souffrir pour l'espoir de voir finir

ses souffrances[13].

[Note 13: La vertu de Madame Élisabeth a produit la même impression

sur tous ceux qui l'ont connue. Madame Elliot, cette Anglaise qui

régna tour à tour à la cour du prince de Galles et à celle du duc

d'Orléans, en parle comme Joseph de Maistre. Lorsqu'il s'agit de

défendre la Reine contre les calomnies auxquelles cette grande et

infortunée princesse était en butte, la première pensée qui lui vient

à l'esprit est celle-ci: «Marie-Antoinette fut l'amie de Madame

Élisabeth.»--«Que ses ennemis réfléchissent un moment aux personnes

qui formoient la société la plus intime de la Reine, s'écrie-t-elle.

C'étoit Madame Élisabeth, soeur du Roi, qui étoit un ange aussi pur

que la neige. L'attachement de Madame Élisabeth pour la Reine dura

jusqu'à ses derniers moments, ce qui est une preuve surabondante de

l'innocence de Marie-Antoinette.» (_Mémoires de madame Elliot sur la

révolution française_, p. 36.)]

La plupart des couvents d'hommes avaient été fermés à la fin de 1790.

Quelques communautés de religieuses étaient restées debout à cause de

certaines réserves contenues dans les décrets qui prescrivaient

l'abolition générale de ces sortes d'établissements; mais dénoncées

incessamment à l'Assemblée nationale, ces rares maisons exceptées de

la proscription étaient représentées comme d'absurdes reliques de

l'ancien régime, comme des antres de conspirations d'où partaient des

excitations à la révolte contre le régime nouveau. Enfin, le 7 août

1792, un décret prescrivit l'évacuation et la vente des édifices

occupés par les religieuses, à la seule exception des hospices ouverts

aux pauvres et aux malades. La maison de Saint-Cyr paraissait atteinte

par ce décret, mais les Dames de Saint-Louis ne bougèrent pas; elles

refusèrent leur porte aux officiers municipaux, préférant au regret

humiliant de se rendre le dangereux honneur d'attendre qu'on les

brisât. «Nous ne comptons nous ébranler, disait madame de Crécy, que

lorsque nous aurons reçu l'ordre officiel.» Quelques familles

s'alarmèrent. Mademoiselle de Puisaye fut retirée par ses parents.

Napoléon de Buonaparte, lieutenant-colonel du 1er bataillon des

volontaires de Corse, ayant été dénoncé pour avoir réprimé une émeute

à Ajaccio, était venu à Paris pour se justifier près du ministre de la

guerre. Injustement éconduit, et ayant reçu l'ordre d'aller reprendre

son poste en Corse, il se rendit à Saint-Cyr le 1er septembre 1792,

pour voir avant son départ sa soeur Marie-Anne, jeune personne de

quinze ans[14], entrée dans la maison de Saint-Louis le 22 juin

1784[15]. Le jeune officier avait laissé Paris en proie à l'anarchie,

et, à la veille des massacres des prisons, il avait, sur la route de

Paris et dans les rues de Versailles, rencontré des détachements de

volontaires qui partaient pour la frontière en criant _Vive la

nation!_ Plusieurs fois il avait été arrêté et obligé, malgré ses

épaulettes, d'exhiber ses papiers et sa carte de civisme. A Saint-Cyr,

il trouve les mêmes agitations; les cris de désordre qu'il entend dans

le village, les symptômes de colère et de haine qu'il remarque aux

portes mêmes de la maison de Saint-Louis, si tranquille encore lors de

ses deux dernières visites, l'une avant le 20 juin et l'autre au

commencement d'août, le déterminent à prévenir des éventualités

redoutables, et à profiter de son retour au foyer paternel pour

emmener sa soeur avec lui. Madame de Crécy combat son projet.--«Et

quand bien même, ajoute-t-elle, je serois disposée à le seconder,

pourrois-je faire que la communauté ne fût point prisonnière? Votre

soeur ne peut sortir d'ici sans l'avis de la municipalité et sans

l'ordre du directoire du district.» Napoléon Buonaparte rédige

aussitôt dans le parloir de madame de Crécy sa pétition au directoire

du district[16], et court chez Aubrun, épicier par état, maire de la

Commune par intérêt, car cette dignité populaire et la belle écharpe

aux trois couleurs qui en était les insignes, avaient donné un relief

éclatant à son échoppe, située dans la rue basse du village, en face

de la porte du cimetière de Saint-Louis[17]. Aubrun n'écouta pas

d'abord sans quelque défiance ce jeune homme qui réclamait une jeune

fille de quinze ans pour la conduire en Corse; mais ayant causé

quelques instants avec lui sur les affaires publiques, il ne tarda

point à subir l'autorité d'une parole nette, brève, ferme et

accentuée. Quittant bientôt sa boutique, il alla avec son solliciteur,

accompagné de son secrétaire-greffier, dans la maison de Saint-Louis

pour constater la présence de mademoiselle de Buonaparte. Puis il fit

et délivra au jeune lieutenant-colonel un acte appuyant sa demande et

déclarant nécessaire d'y faire droit[18]. Muni de ces pièces,

Napoléon, prompt comme l'éclair, retourne à Versailles, s'adresse au

directoire du district, puis à celui du département, obtient

l'autorisation qu'il réclame, repart pour Saint-Cyr avec une mauvaise

voiture de louage, et se présente de nouveau à la maison de

Saint-Louis. Ce frère dévoué, qui ce jour-là, au milieu des ruines de

la monarchie, n'était occupé que du salut de sa soeur, ne se doute

guère que, huit ans après, un décret signé de lui fondera dans cette

royale demeure de Saint-Cyr le Prytanée français, et que, le 28 juin

1805, il reviendra lui-même visiter ces lieux au bruit des cris

enthousiastes de _Vive l'Empereur!_

[Note 14: Elle était née à Ajaccio le 3 janvier 1777. Plus connue sous

le nom d'Élisa, grande-duchesse, ayant le gouvernement des

départements de la Toscane, elle épousa, le 5 mai 1797, Félix

Baciocchi, gentilhomme corse, capitaine d'infanterie, nommé en 1805

prince de Lucques et de Piombino.]

[Note 15: Son admission avait été accordée dix-sept mois plus tôt:

_Brevet de place à Saint-Cyr pour Mademoiselle de Buonaparte._

«Aujourd'hui 24 novembre 1782, le Roi étant à Versailles, bien informé

que la demoiselle Marie-Anne de Buonaparte a la naissance, l'âge et

les qualités requises pour être admise au nombre des Demoiselles qui

doivent être reçues dans la maison royale de Saint-Louis établie à

Saint-Cyr, ainsi qu'il est apparu par titres, actes, certificats et

autres preuves, conformément aux lettres patentes des mois de juin

1686 et mars 1694, Sa Majesté lui a accordé une des deux cent

cinquante places de ladite maison, enjoignant à la supérieure de la

recevoir sans délai, de lui donner des instructions convenables et de

la faire jouir des mêmes avantages dont jouissent les autres

Demoiselles, en vertu du présent brevet, que Sa Majesté a, pour

assurance de sa volonté, signé de sa main, et fait contre-signer par

moi, ministre et secrétaire d'État et de ses commandements et

finances.

»LOUIS.

»Le baron DE BRETEUIL.»

Archives de la préfecture de Versailles.]

[Note 16:

_A Messieurs les administrateurs de Versailles._

«MESSIEURS,

»Buonaparte, frère et tuteur de la Demoiselle Marianne Buonaparte, a

l'honneur de vous exposer que la loi du 7 août, et particulièrement

l'article additionnel décrété le 16 du même mois, supprimant la maison

de Saint-Louis, il vient réclamer l'exécution de la loi, et ramener

dans sa famille ladite Demoiselle sa soeur. Des affaires

très-pressantes et de service public l'obligeant à partir de Paris

sans délai, il vous prie de vouloir bien ordonner qu'elle jouisse du

bénéfice de la loi du 16, et que le trésorier du district soit

autorisé à lui escompter les vingt sols par lieue jusqu'à la

municipalité d'Ajaccio, en Corse, lieu du domicile de ladite

Demoiselle, et où elle doit se rendre auprès de sa mère.

»Avec respect,

»BUONAPARTE.

»Le 1er septembre 1792.»

»J'ai l'honneur de faire observer à messieurs les administrateurs que

n'ayant jamais connu d'autre père que mon frère, si ses affaires

l'obligeoient à partir sans qu'il ne m'amène avec lui, je me

trouverois dans une impossibilité absolue d'évacuer la maison de

Saint-Cyr.

»Avec respect,

»Marianne BUONAPARTE.»]

[Note 17: C'était un paysan sans instruction, mais d'un sens

très-juste; il a administré pendant trente-huit ans sa commune. Il est

mort en 1828.]

[Note 18: «Nous, maire et officiers municipaux de Saint-Cyr, district

de Versailles, département de Seine-et-Oise, nous étant transportés en

la maison de Saint-Louis établie en ce lieu, et nous étant fait

représenter les brevets et autres titres, nous avons reconnu que la

Demoiselle Marie-Anne Buonaparte, née le 3 janvier 1777, est entrée le

22 juin 1784 comme élève de ladite maison de Saint-Louis, où elle est

encore dans la même qualité. Elle nous auroit témoigné le désir

qu'elle auroit de profiter de l'occasion du retour de son frère et

tuteur pour rentrer dans sa famille.--Vu les différentes choses que

nous venons d'énoncer et l'embarras où se trouveroit ladite Demoiselle

de faire un voyage aussi long, seule, et dès lors de l'impossibilité

absolue où elle seroit d'évacuer la maison de Saint-Louis pour le 1er

octobre, en conformité de la loi du 7 août dernier, nous n'empêchons,

et croyons même qu'il est nécessaire de faire droit à la demande

desdits sieur et demoiselle Buonaparte.

»Fait et délivré à Saint-Cyr, au greffe municipal, cejourd'hui, 1er

septembre 1792, le quatrième de la Liberté et le premier de l'Égalité.

»AUBRUN, maire; HOUDIN, secrétaire greffier.»]

Un grand crime allait accroître les souffrances de la famille royale.

Le 2 septembre, il y avait une vive fermentation autour du Temple;

cependant le trouble du dehors n'avait point pénétré au dedans; et,

comme c'était le dimanche et qu'il faisait beau temps, la famille

royale était descendue après dîner au jardin. Les commissaires

paraissaient soucieux et parlaient entre eux à voix basse: tout à coup

on entend battre la générale; les municipaux font rentrer les

prisonniers. Un instant après M. Hue est arrêté et emmené dans une

voiture de place à l'hôtel de ville par un des commissaires (nommé

Mathieu) et deux gendarmes. Louis XVI se demandait en vain ce qu'on

pouvait reprocher à son fidèle serviteur; il ne trouvait que cette

réponse: «Il m'était attaché, et c'est un grand crime.» Le lendemain

matin, en s'habillant, il dit à Cléry, resté seul à son tour pour le

service de toute la famille: «Savez-vous quelque chose des mouvements

de Paris, et, avant tout, avez-vous des nouvelles de M. Hue[19]?--J'ai

pendant la nuit, répondit Cléry, entendu dire vaguement à un municipal

que le peuple se portait aux prisons; je ne sais rien de plus. Je vais

chercher à me procurer des renseignements.--Prenez garde de vous

compromettre, reprit le Roi, car alors nous resterions seuls.» Vers

onze heures, Manuel vint au Temple, informa Louis que la vie de M. Hue

n'était pas en péril, mais que le conseil général avait décidé qu'il

ne rentrerait plus à la Tour, et qu'on y enverrait une autre personne

à sa place. «Je vous remercie, répondit le Prince, je me servirai du

valet de chambre de mon fils, et, si le conseil s'y refuse, je me

servirai moi-même; j'y suis résolu.»

[Note 19: Voici ce qu'était devenu M. Hue:

Entré dans la salle de la Commune, on le plaça auprès du président. A

quelques pas était Santerre. Ce commandant de la milice parisienne

écoutait, d'un air grave et capable, les plans que des gens à moitié

ivres développaient devant lui pour arrêter les armées étrangères: les

uns, d'un air rusé, expliquaient les roueries différentes de leurs

opérations stratégiques; les autres prenaient la ligne droite, et,

tout franchement, proposaient de se lever en masse pour marcher à

l'ennemi. Au parquet, place ordinaire du procureur de la Commune,

s'agitait Billaud-Varenne, l'un des substituts, et près de lui

Robespierre, criant, donnant des ordres et paraissant très-animé.

Dans cette salle et dans les pièces voisines, le tumulte était

extrême. Au milieu de ce désordre, le président interroge l'accusé.

Avant que celui-ci puisse répondre, on crie de toutes parts: _A

l'Abbaye! à la Force!_ Dans ce moment on y massacrait les prisonniers.

Le calme se rétablit, l'interrogatoire commence. Des faits, la plupart

imaginaires, sont reprochés. «Tu as, dit l'un des municipaux, fait

entrer dans la tour du Temple une malle renfermant des rubans

tricolores et divers déguisements; c'était pour faire évader la

famille royale.--J'ai entendu, s'écrie un autre, le Roi lui dire

_quarante-cinq_ et la Reine _cinquante-deux_. Ces deux mots lui

désignaient le prince de Poix et le traître Bouillé.» Un troisième

prétend qu'il avait commandé une veste et une culotte couleur

savoyard, preuve certaine d'une intelligence avec le roi de

Sardaigne[19-A]. Un quatrième revient sur des correspondances

clandestines au moyen de caractères hiéroglyphiques dont nous avons

parlé. D'autres l'accusent d'avoir chanté dans la tour l'air et les

paroles: _O Richard! ô mon roi! l'univers t'abandonne!_ etc., ce qui

était faux, M. Hue ne chantait jamais; puis enfin de s'être attiré de

la part de la famille royale un intérêt qu'elle affectait de lui

témoigner, tandis qu'à peine elle parlait aux commissaires de la

Commune, ce qui était vrai. A ce dernier reproche, l'accusé reste

muet. Les clameurs se renouvellent: _A l'Abbaye! à la Force!_ Enfin,

la fureur contre le coupable est au comble, quand Billaud-Varenne

s'écrie: «Ce valet, renvoyé au Temple une première fois, a trahi la

confiance du peuple; il mérite une punition exemplaire.»--Un municipal

se lève et dit: «Citoyens, cet homme tient les fils de la trame ourdie

dans la tour. S'assurer de lui, le mettre au secret, en tirer tous les

renseignements qu'il peut donner, sera plus utile et plus sage que de

l'envoyer à l'Abbaye ou à la Force.» Quel que fût en ce moment le

motif du municipal, son observation sauva la vie à M. Hue. Il fut

décidé que l'accusé serait enfermé dans un des cachots de l'hôtel de

ville. Remis aussitôt à la garde d'un guichetier, il fut conduit au

lieu de réclusion qui lui était destiné.]

[Note 19-A: M. Hue avait en effet signé et fait viser par les

commissaires de garde la demande d'un vêtement semblable pour Tison.]

En reconduisant le procureur-syndic, Cléry lui demanda si la

fermentation continuait: «Vous vous êtes chargé d'une tâche difficile,

répondit-il, je vous exhorte au courage.» Ces mots prononcés d'un air

fort soucieux firent craindre à Cléry que le peuple ne se portât au

Temple. Manuel savait que les massacres, commencés la veille à deux

heures et demie dans les prisons, ne se ralentissaient pas. Sans

doute, n'ayant pu les prévenir, il craignait qu'on ne lui attribuât

une part de responsabilité dans ces horribles événements. Nous n'en

présenterons pas ici le tableau.

La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI, Volume 2 · 第 2 / 51 段