LA VIE
DE
MADAME ÉLISABETH
SOEUR DE LOUIS XVI
Par M. A. de BEAUCHESNE
OUVRAGE
ENRICHI DE DEUX PORTRAITS GRAVÉS EN TAILLE-DOUCE
SOUS LA DIRECTION DE M. HENRIQUEL DUPONT
PAR MORSE ET ÉMILE ROUSSEAU
DE FAC-SIMILÉ, D'AUTOGRAPHES ET DE PLANS
ET PRÉCÉDÉ D'UNE
LETTRE DE Mgr DUPANLOUP
ÉVÊQUE D'ORLÉANS.
TOME SECOND
PARIS
HENRI PLON, IMPRIMEUR-ÉDITEUR
RUE GARANCIÈRE, 10
MDCCCLXIX
_Tous droits réservés._
[Illustration: _Madame Élisabeth._]
MADAME ÉLISABETH.
LIVRE HUITIÈME.
CAPTIVITÉ DE LA FAMILLE ROYALE AU TEMPLE.
DEPUIS LE 13 AOÛT 1792 JUSQU'AU 21 JANVIER 1793.
«Souvenez-vous de ceux qui sont dans les chaînes, comme si vous
étiez vous-mêmes avec eux; et de ceux qui sont affligés, comme
étant vous-mêmes dans un corps mortel.»
_Épître de S. PAUL aux Hébreux_, chap. XIII, v. 3.
Coup d'oeil rétrospectif sur le 10 août. -- Installation de la
famille royale dans la petite tour du Temple; Madame Élisabeth a
une cuisine pour demeure. -- Mademoiselle Pauline de Tourzel
partage sa chambre. -- Dénûment de cette jeune fille; Madame
Élisabeth lui donne une de ses robes, qui, n'allant point à sa
taille, est refaite par la Reine, par Madame Élisabeth et par
elle-même. -- Toutes les personnes qui ne sont pas membres de la
famille royale sont emmenées à la Commune. -- De là la princesse
de Lamballe, mesdames de Tourzel, les femmes de chambre de la
Reine, d'Élisabeth et des enfants, sont conduites à la Force. --
Emploi de la journée au Temple. -- Pénurie. -- Outrages. --
Manière dont les nouvelles du dehors arrivent au Roi. -- Tison et
sa femme, espions plus que serviteurs de la famille royale. --
Hue surprend Élisabeth en prière. -- Prière de la princesse. --
Suppression des maisons religieuses. -- Napoléon Bonaparte va
réclamer sa soeur à la maison de Saint-Louis, à Saint-Cyr. --
Difficultés qu'il éprouve: il réussit enfin. -- Manuel, au
Temple, rassure Louis XVI sur la vie de M. Hue. -- Registre de la
petite Force, écrou des prisonnières. -- Meurtre de madame de
Lamballe. -- Sa tête portée au Temple. -- Témoignages de
sympathie donnés à la famille royale, qui apprend que madame de
Tourzel, la princesse de Tarente et la marquise de la Roche-Aymon
ne sont pas mortes, mais en même temps que les prisonniers de la
haute cour d'Orléans, et parmi eux le duc de Brissac et M. de
Lessart, ont été massacrés à Versailles. -- Hue fait des
démarches pour rentrer au Temple; sa visite à Chaumette. -- La
Convention remplace l'Assemblée législative. -- La royauté
abolie. -- Madame Élisabeth indique à Cléry la manière dont il
doit formuler la demande des objets nécessaires à la famille
royale. -- L'armoire de fer découverte. -- On enlève à la famille
royale tout moyen d'écrire. -- Le Roi est séparé de sa famille.
-- Cléry arrêté et conduit au Palais de justice; il rentre au
Temple. -- La Reine et Madame Élisabeth installées dans la grande
Tour. -- Description de leur nouvelle demeure. -- Point de
changement dans les habitudes de la famille. -- Surveillance plus
sévère. -- Le docteur Leclerc, officier municipal de service à la
tour, ayant remis à la Reine un remède pour sa fille qui avait
une dartre sur la joue, est censuré. -- Avanies. -- Élisabeth
sans nouvelles de ses amies. -- Maladie du Roi, du Dauphin, de la
Reine, de Madame Royale, de Madame Élisabeth. -- Cléry soigné par
la famille royale. -- Dévouement d'Élisabeth. -- Nouvelle
municipalité; le nombre des commissaires au Temple est doublé. --
Surveillance rigoureuse. -- Madame Cléry apprend à son mari que
le Roi sera jugé; Cléry l'apprend au Roi. -- _Louis Capet_. -- Le
Roi devant la Convention. -- Paroles de Madame Élisabeth à
Cléry. -- Moyen de s'entendre convenu entre eux. -- Le Roi
choisit ses conseils. -- Commission de la Convention envoyée au
Temple. -- Testament du Roi. -- Le Roi de nouveau devant la
Convention. -- Sa défense. -- Le Roi déclaré coupable. -- Message
à M. Edgeworth de Firmont. -- Condamnation du Roi. -- Appel à la
nation.
Entraînée par les événements de la révolution, dont on peut dire
qu'ils courent plutôt qu'ils ne marchent, l'histoire se précipite au
dénoûment comme le drame, en laissant derrière elle les agitations
intellectuelles et morales, les intentions qui ne se sont pas
traduites en faits, tous ces projets mort-nés, ces combinaisons
avortées qui font cependant partie de l'histoire, car une époque vit
par la pensée comme par l'action. Maintenant que le sinistre
dénoûment, précurseur d'un dénoûment plus sinistre encore, est
intervenu, et que la famille royale est captive au Temple, le moment
est arrivé de jeter un regard rétrospectif sur les dernières étapes de
la route que nous avons si rapidement parcourue, et d'éclaircir une
question qui se présente à l'esprit du lecteur comme un douloureux
problème. D'où vient que rien n'a été tenté pour prévenir la
catastrophe du 10 août? Cette catastrophe, qui, pour nous, a un
caractère fatal et inévitable, était-elle donc imprévue pour les
hommes de ce temps-là? Ou bien n'y avait-il plus personne qui songeât
à sauver la famille royale des périls qui la menaçaient, en mettant,
s'il le fallait, sa vie pour enjeu dans cette redoutable partie?
L'historien de Madame Élisabeth n'a pas le droit de laisser ces
questions derrière lui sans chercher à les résoudre, d'autant plus que
la soeur de Louis XVI, entraînée dans la catastrophe commune, se
trouva naturellement mêlée aux préoccupations et aux agitations qui la
précédèrent. Peu à peu le jour se fait non-seulement sur l'ensemble de
la révolution, mais sur ses détails. Les Mémoires des principaux
personnages mêlés à ses diverses scènes viennent successivement
éclairer les points restés dans l'ombre. C'est ainsi que les Mémoires
de Malouet, récemment publiés par son petit-fils, nous apportent des
lumières nouvelles sur les questions que nous avons à coeur
d'éclaircir.
Après la journée du 20 juin 1792, le parti constitutionnel, effrayé à
son tour de la rapidité avec laquelle la révolution se précipitait
vers l'anarchie, songea à se rapprocher du Roi et à sauver en même
temps la Constitution, oeuvre de la veille, et la monarchie
traditionnelle, oeuvre des siècles. On n'a point oublié la démarche
que fit le général la Fayette en quittant son armée pour venir
protester à l'Assemblée contre les violences du 20 juin. Ce n'était là
que la partie extérieure de sa démarche; lui et les constitutionnels
auraient voulu faire plus[1]. Leur désir et leur projet étaient de
décider le Roi à partir pour l'armée, en portant, s'il le fallait, une
division du général la Fayette sur Compiègne pour favoriser le départ
de la famille royale, que les gardes suisses et les bataillons les
plus fidèles de la garde nationale auraient aidée à sortir de Paris,
malgré l'Assemblée. Ce plan, déjà conçu dans le mois de mai 1792, fut
repris avec plus d'insistance à la fin de juin; mais il échoua, et il
devait échouer, parce qu'il y avait trop d'ombrages entre le Roi et
les chefs du parti constitutionnel; le passé les séparait par des
souvenirs qui devenaient à la fois des appréhensions et des rancunes.
Au fond, ce qu'ils proposaient à Louis XVI, c'était de se confier
d'une manière absolue à leur génie politique, à leur énergie, à leur
fidélité, et de refaire avec le général la Fayette la seconde édition
de ce voyage de Varennes qui avait manqué avec un homme bien autrement
résolu, le comte de Bouillé. Or, le Roi, la Reine et Madame Élisabeth
croyaient peu au génie politique des constitutionnels, moins encore à
leur énergie dans l'action, et, si l'on en excepte quelques-uns, comme
le loyal Malouet, auquel ils accordaient une confiance méritée, ils se
méfiaient de leur fidélité. En outre, le souvenir du funeste dénoûment
du voyage de Varennes planait comme une ombre néfaste sur l'esprit du
Roi, et augmentait ses répugnances. Au moins, à l'époque de ce voyage,
Louis XVI acceptait les chances périlleuses de la fuite pour aller
régner; en juin ou en juillet 1792, il ne les eût acceptées que pour
aller abdiquer[2] son pouvoir entre les mains des constitutionnels,
parti en général honnête, mais peu pratique, qui ne lui présentait ni
un homme de gouvernement ni un homme d'action.
[Note 1: «M. la Fayette, qui jugeoit plus sainement alors l'état des
choses qu'au commencement de la révolution, dit Malouet, étoit de
bonne foi dans son désir de se consacrer au salut du Roi et de la
Constitution, après avoir contribué à mettre l'un et l'autre fort en
péril. Il étoit sûr de son armée et de celle de son collègue Luckner,
si le Roi consentoit à se mettre à leur tête. Il étoit venu au mois de
mai à Paris pour lui en faire la proposition, et comme il savoit que
Sa Majesté avoit confiance en moi, il me fit demander un rendez-vous
chez madame la princesse d'Hénin, où étoient madame de Poix et madame
de Simiane.» (_Mémoires de Malouet_, publiés par son petit-fils, t.
II, p. 143.)]
[Note 2: «Il étoit bien entendu, dit Malouet, que l'adhésion du Roi à
l'acte constitutionnel et à ceux qui le défendoient seroit franche et
entière.» Plus loin il ajoute: «Quels que furent les voeux, les
espérances de la famille royale, rien ne peut justifier l'imprudence
du Roi de s'être isolé sans défense au milieu de ses ennemis, de
n'avoir su ni voulu rallier à lui un parti national.»
Malouet, malgré ses bonnes intentions, retombe ici dans la logomachie
qui fit tant de mal à cette époque. Où était ce parti national?
Savait-il ce qu'il voulait, ce qu'il faisait? Avant et après Varennes,
n'avait-il pas traité le Roi en ennemi?]
Voilà la première raison du refus qu'opposa Louis XVI aux propositions
du parti constitutionnel et du général la Fayette dans le mois qui
précéda le 10 août, et si Madame Élisabeth n'eut pas à se prononcer
directement, il est vraisemblable qu'elle donna à la décision de son
frère une pleine adhésion[3]. Personne moins que cette princesse
n'avait de confiance dans les esprits chimériques du parti
constitutionnel, et ne leur reconnaissait moins la puissance de faire
remonter à la monarchie la pente au bas de laquelle ils avaient tant
contribué à la précipiter. Il faut ajouter que la manière dont le
général la Fayette avait été reçu à Paris, et la précipitation avec
laquelle il avait été obligé de rejoindre son armée, n'étaient pas de
nature à donner confiance dans sa force[4].
[Note 3: C'est la conviction de l'honnête Malouet: «Croira-t-on,
dit-il, que le Roi, qui avoit l'esprit juste; que la Reine, qui ne
manquoit ni de lumière ni de courage; que Madame Élisabeth, qui en
avoit beaucoup, se réduisissent volontairement, au milieu des plus
grands dangers, à une complète inaction?»]
[Note 4: La Reine écrivait le 4 juillet au comte de Mercy: «Vous
connoissez déjà les événements du 20 juin, notre position devient tous
les jours plus critique. Il n'y a que violence et rage d'un côté,
foiblesse et inertie de l'autre. On ne peut compter ni sur la garde
nationale ni sur l'armée; on ne sait s'il faut rester à Paris ou se
jeter ailleurs.» La journée du 10 août donna tristement raison à la
Reine pour la garde nationale; la nécessité où fut le général la
Fayette de s'enfuir et d'émigrer après le 10 août lui donna tristement
raison pour l'armée. Malouet dit lui-même: «Dans Paris, où la majorité
constitutionnelle étoit encore plus nombreuse que dans l'Assemblée, ce
fut la plus vile populace et les scélérats dont elle suivait
l'impulsion qui se montrèrent les plus forts, et imprimèrent à tous
les citoyens la terreur qui les a dominés pendant tout le cours de la
révolution.» (Arneth, _Marie-Antoinette_, Joseph und Leopold, p.
265.)]
Le second motif qui empêcha le Roi et la famille royale d'accepter le
plan des constitutionnels, au succès duquel ils ne croyaient pas,
c'est qu'ils avaient des espérances ailleurs. Malouet indique quelles
étaient ces espérances. D'abord, la Reine comptait sur une déclaration
de tous les rois de l'Europe, provoquée par l'Empereur son frère, qui
rendrait l'Assemblée et Paris responsables de la vie du Roi et de
celle de sa famille. «Je ne doute pas, dit-il, que la sécurité et les
espérances de la Reine et de Madame Élisabeth ne se rattachassent aux
secours des puissances étrangères que le Roi n'a jamais provoqués
qu'avec beaucoup de circonspection et en se flattant toujours
d'écarter une guerre nationale.» Puis il ajoute en faisant ressortir
les inconvénients de cette combinaison, dont les scrupules
patriotiques du Roi diminuaient encore les chances de réussite:
«Cette combinaison étoit aussi inconséquente que toutes les autres.
Il n'y avoit rien de précis, rien de complet dans son plan; les
pouvoirs secrets donnés au baron de Breteuil étoient éventuels, plus
vagues qu'illimités; ils n'appeloient point les armées étrangères ni
les corps d'émigrés rassemblés au dehors; ils tendoient à une
médiation des alliés de la France.»
Ces observations de Malouet sont justes, excepté dans leur application
à Madame Élisabeth, qui ne compta jamais sur les secours du dehors;
mais elles prouvent seulement combien la position du Roi et de sa
famille était difficile. Quoi qu'il fît, il y avait de graves
inconvénients à ce qu'il ferait, et la pluralité des moyens entre
lesquels on hésitait était un inconvénient de plus, parce qu'elle
divisait les forces et l'attention, et une preuve qu'il n'y avait pas
de solution qui s'imposât, puisqu'on était ballotté d'expédient en
expédient. Il y avait en effet, outre la combinaison constitutionnelle
et la combinaison européenne, une troisième combinaison contre
laquelle Malouet s'élève avec beaucoup de force: «Je dois le dire en
le déplorant, s'écrie-t-il, une foule d'intrigants ou de gens
officieux entouroient la famille royale; leur zèle aveugle, indiscret,
sans moyens, créoit des espérances de contre-révolution, entretenoit
au nom du Roi des rapports dangereux avec les plus furieux Jacobins,
avec divers membres de l'Assemblée. Guadet, Vergniaud, Pétion,
Santerre, étoient admis à cette correspondance. Nous ne fûmes
instruits qu'au dernier moment de cette misérable intrigue, et nous
sûmes par le Roi lui-même, quelques jours avant le 10 août, que Pétion
et Santerre avoient promis d'empêcher l'insurrection moyennant sept
cent cinquante mille livres, qui servirent à la payer.»
Ces dernières et curieuses révélations achèvent de caractériser la
position du Roi et de la famille royale au moment du 10 août, et font
comprendre les hésitations prolongées de Louis XVI. Les empiriques
accouraient; chacun avait sa panacée, comme il arrive pour les malades
désespérés. Malheureusement, et c'est ce que Malouet n'a pu voir, n'a
pas vu, les constitutionnels, qui n'avaient plus la majorité dans
l'Assemblée et qui parlaient de faire sortir le Roi de Paris malgré
elle et de l'entourer de l'armée, dont ils étaient peu sûrs, comme
l'événement le prouva après le 10 août, n'étaient pas moins empiriques
que les autres, et leurs moyens n'étaient pas moins aventureux. Une
circonstance fortifia la répugnance presque insurmontable du Roi à
quitter Paris. Les chefs du parti extrême, y compris le _vertueux_
Pétion (Louis XVI l'avait éprouvé), n'étaient pas incorruptibles.
Sachant que leurs âmes étaient vénales, il crut moins à leur
fanatisme, et méprisa plus ces conducteurs de la populace qu'il ne les
craignit[5]. Louis XVI ne calcula pas assez que ces despotes de la rue
deviennent eux-mêmes les esclaves des passions qu'ils ont surexcitées:
ils ne conduisent pas, ils marchent devant, parce qu'ils sont poussés.
[Note 5: «Le Roi, dit Malouet, n'avoit pas contre les constitutionnels
une aversion aussi prononcée que la Reine et Madame Élisabeth; mais il
ne s'y fioit pas, et croyoit pouvoir éviter de s'en rapprocher. Le
parti jacobin leur inspiroit plus de mépris que de crainte..... Ils
supposoient les révolutionnaires plus corrompus que fanatiques. (Tome
II, page 157.)]
Ce fut ainsi qu'on traversa sans parti pris, parce qu'on en avait
plusieurs à prendre, les suprêmes journées que la monarchie eut à
parcourir avant d'aller se briser contre l'écueil qui devenait de plus
en plus visible pour les yeux clairvoyants. De temps en temps et de
distance en distance, la voix des vigies s'élevait pour avertir que le
péril grandissait et qu'on approchait du moment fatal. Ce fut ainsi
que madame de Staël prit une honorable initiative dont la postérité
doit tenir compte à sa mémoire. «En 1792, dit Malouet, qui la
connaissait et l'aimait depuis son enfance, elle en étoit, comme bien
d'autres, aux regrets et au désir de réparer les torts qui pouvoient
être reprochés à elle-même ou aux siens. Elle m'écrivit dans les
premiers jours de juillet pour me prier de passer chez elle; je m'y
rendis. Je la trouvai fort agitée des scènes horribles qui s'étoient
passées et de celles qui se préparoient, car nous étions tous
instruits du projet arrêté pour une insurrection générale contre la
cour dans le commencement d'août. Après quelques réflexions
douloureuses sur cet état de choses, madame de Staël me dit avec la
chaleur qui lui est propre: «Le Roi et la Reine sont perdus, si l'on
ne vient promptement à leur secours, et je m'offre pour les sauver;
oui, moi qu'ils considèrent comme une ennemie, je risquerois ma vie
pour leur salut, et je suis à peu près sûre d'y parvenir sans leur
faire courir aucun risque ni à moi-même. Écoutez-moi; ils ont
confiance en vous. Voici mon projet, qui peut s'exécuter dans trois
semaines en commençant dans deux jours les préliminaires: il y a une
terre à vendre près de Dieppe[6]; je l'achèterai; je mènerai à chaque
voyage un homme sûr à moi, ayant à peu près la taille et la figure du
Roi, une femme de l'âge et de la tournure de la Reine, et mon fils,
qui est de l'âge du Dauphin. Vous savez de quelle faveur je jouis
parmi les patriotes. Quand on m'aura vue voyager avec cette suite deux
fois, il me sera facile d'amener une troisième fois la famille royale,
car je puis fort bien voyager avec mes deux femmes, et Madame
Élisabeth sera la seconde. Voyez si vous voulez vous charger de la
proposition; il n'y a pas de temps à perdre; rendez-moi ce soir ou
demain la réponse du Roi.»
[Note 6: La terre de Lamotte, appartenant au duc d'Orléans, qui
cherchait en effet à la vendre. Le parc s'étendait jusqu'au bord de la
mer.]
Après avoir raconté sa conversation avec madame de Staël, Malouet
poursuit ainsi: «Le projet me parut excellent, autant que le sentiment
qui l'avoit suggéré. J'allai sur-le-champ trouver M. de la Porte,
intendant de la liste civile. En lui confiant ce que je venois
d'entendre, je l'engageai à me mener par un escalier dérobé chez le
Roi. Il s'y rendit seul pour m'annoncer, et j'attendois dans un
cabinet qu'on vînt m'avertir; mais au bout d'une demi-heure, je le vis
descendre fort triste. Le Roi et la Reine, craignant que j'insistasse
sur la proposition de madame de Staël, ne demandaient point à me voir.
M. de la Porte ne me conseilla point de monter; il me dit que le Roi
et la Reine n'accepteroient jamais aucun service de madame de Staël;
qu'ils me chargeoient cependant de lui dire qu'ils étoient
très-sensibles à ce qu'elle vouloit faire pour eux; qu'ils ne
l'oublieroient jamais; mais qu'ils avoient des raisons pour ne point
quitter Paris; qu'ils en avoient aussi de ne pas s'y croire dans un
danger imminent.
»M. de la Porte me confia alors, sans aucun détail, qu'on étoit en
négociation avec les principaux Jacobins; que, moyennant de l'argent,
ils se chargeoient de contenir le faubourg Saint-Antoine.»
Ce sont les objections plus haut exposées qui reviennent.
Non-seulement le Roi et la Reine croyaient de leur dignité de ne pas
devenir les obligés des personnes qui les avaient offensés, mais ils
ne croyaient pas encore leur fortune descendue à un tel degré qu'ils
n'eussent plus qu'à sauver leur vie en renonçant à cette couronne,
héritage de leur fils. Fuir sur le bord de la mer, c'était bientôt
émigrer, c'était abdiquer.
Malouet en convient lui-même, comme on va le voir par la suite de son
récit: «Je fis sentir à M. de la Porte, continue-t-il, combien il
étoit fou, coupable même de compter sur de telles ressources; que les
choses en étoient au point qu'il falloit s'assurer de moyens positifs
de résistance et de salut; que la prépondérance des Jacobins à Paris,
leurs projets, leur audace et la férocité de la populace
révolutionnaire menaçoient évidemment la vie du Roi et de la famille
royale; qu'il n'y avoit aucun moyen de leur échapper si on ne les
prévenoit avant l'arrivée des Marseillais, que nous savions être
mandés par le comité de la Commune. Je lui dis qu'au défaut du projet
de madame de Staël, M. de Montmorin s'étoit assuré de M. de Liancourt,
qui commandoit à Rouen et qui avoit quatre régiments à ses ordres;
qu'il seroit facile de les porter à Pontoise, où les gardes suisses
pouvoient conduire Leurs Majestés. Je n'eus pas de peine à convaincre
l'honnête et bon de la Porte; nous convînmes que j'écrirois au Roi,
dans le plus grand détail, tout ce que je pensois des dangers de sa
position et des mesures à prendre pour en sortir. Il se chargea de lui
remettre ma lettre; j'allai la concerter avec M. de Montmorin, et je
n'y oubliai rien. Nous avions depuis le 21 juin arrangé avec
l'ordonnateur de la marine du Havre, M. de Mistral, dévoué au Roi,
l'armement d'un yacht qui auroit reçu la famille royale à Rouen, et
l'eût portée d'abord au Havre, _et, à la dernière extrémité, en
Angleterre_. Ma lettre étoit forte, pressante, très-détaillée sur les
dangers qui menaçoient la famille royale et sur les moyens qui nous
restoient. Je conjurois le Roi, par toutes les raisons qu'il est
inutile de rappeler ici, de prendre un parti ferme et prompt, de nous
laisser le soin de préparer son évasion, ainsi que la liberté d'agir
auprès des royalistes réunis à Paris et des gardes nationales
dévouées, telles que les bataillons des Filles Saint-Thomas et des
Petits-Pères.»
On éprouve une douloureuse curiosité de connaître la réponse du Roi à
cette proposition. La voici; elle est remarquable, parce qu'elle
indique en deux mots les deux objections capitales que soulève le plan
de Malouet:
«Ma lettre, continue celui-ci, fut remise au Roi par M. de la Porte
après son dîner, dans le cabinet de la Reine, où il étoit avec la
princesse et Madame Élisabeth. Le Roi la lut sans mot dire, sans la
communiquer, et il se promenoit à grands pas dans la plus vive
anxiété. La Reine lui demanda de qui étoit cette lettre. Sa Majesté
répondit: «Elle est de M. Malouet; je ne vous la communique pas, parce
qu'elle vous troubleroit. Il nous est dévoué, mais il y a de
l'exagération dans ses inquiétudes et peu de sûreté dans ses moyens...
Nous verrons; rien ne m'oblige encore à prendre un parti hasardeux.
L'affaire de Varennes est une leçon.»
Louis XVI se faisait illusion sur un seul point, c'était quand il
taxait d'exagération les inquiétudes de Malouet sur la gravité de la
situation. Quant au reste, il avait raison; c'était un parti bien
hasardeux: il jouait dans une bataille presque inévitable sa couronne
d'abord, sa vie et celle de sa famille ensuite, et avec combien peu de
chances de son côté, combien peu de sûreté dans les moyens! Pour que
ce plan réussît, il fallait supposer l'invraisemblable, presque
l'impossible; d'abord que tous ces mouvements, faciles à combiner sur
le papier, s'exécutassent avec la même facilité dans une ville où tous
les esprits étaient en éveil, où toutes les passions fermentaient, où
les comités populaires avaient une police qui surveillait le château,
trahi par des serviteurs infidèles, où l'on soupçonnait des projets de
fuite, même quand le Roi ne voulait pas fuir;--ensuite, que la garde
nationale, qui fut si peu nombreuse au 10 août, quand le Roi avait
pour lui la légalité, la municipalité, le département, et en apparence
l'Assemblée, se montrât plus nombreuse, plus hardie, en présence d'une
convocation illégale, en agissant contre la volonté de l'Assemblée en
dehors de l'initiative de la municipalité et du département. Il
fallait enfin que les quatre régiments de M. de Liancourt, travaillés
par les progrès incessants de l'esprit révolutionnaire, fussent plus
dévoués, plus solides, plus résolus que ne l'avaient été un an
auparavant, lors de Varennes, les troupes de M. de Bouillé, qui
avaient montré tant d'hésitation là où elles s'étaient trouvées en
contact avec la population, parlons plus exactement, qui étaient
entrées en défection. Disons tout d'un mot: il fallait que la
résolution, l'initiative, la force, toutes les chances qui
appartenaient aux révolutionnaires passassent tout d'un coup aux
constitutionnels; que ceux-ci fissent tout ce qu'il y avait à faire,
et que ceux-là n'empêchassent point ce qu'il leur était facile
d'empêcher. Si le Roi se faisait des illusions sur la gravité de la
situation, Malouet ne s'en faisait donc pas moins sur les chances de
réussite de son plan et sur les moyens dont disposait le parti
constitutionnel.
Mais Louis XVI poussait-il la confiance, à la fin du mois de juillet,
aussi loin que semble le supposer Malouet? La suite du récit de
celui-ci, dans lequel Madame Élisabeth va paraître, prouve, ce semble,
le contraire: «La Reine et Madame Élisabeth n'ayant rien répondu (au
Roi), dit-il, cet état d'embarras et de silence détermina M. de la
Porte à se retirer, et on le laissa partir sans lui faire une
question, sans le charger d'une réponse. Lorsqu'il nous rendit à M. de
Montmorin et à moi tout ce qui s'était passé, celui-ci s'écria: «Il
faut en prendre son parti, nous serons tous massacrés, et cela ne sera
pas long!»
»Quelques heures après cette explication, à deux heures du matin, le
baron de Gilliers arrive fort effrayé dans ma chambre; il avoit la
confiance de Madame Élisabeth, qui l'envoya chercher à minuit et lui
dit: «Nous ignorons, la Reine et moi, ce que M. Malouet a écrit au
Roi; mais il est si troublé, si agité, que nous désirons avoir
connoissance de cette lettre. Rendez-vous chez M. Malouet, et priez-le
de ma part de vous la confier, s'il en a la minute, ou de m'en envoyer
le contenu.» Je remis la minute de ma lettre à M. de Gilliers, qui la
porta à Madame Élisabeth. Cette princesse, après l'avoir lue, lui dit:
«Il a raison, je pense comme lui: je préférerois ce parti-là à tout
autre; mais nous sommes engagés dans d'autres mesures: Dieu sait ce
qui arrivera!»
Ainsi, Madame Élisabeth, si hasardeux que fût le parti, si peu sûrs
que fussent les moyens, aurait préféré cette sortie armée de Paris à
toutes les autres combinaisons; mais elle se soumettait à la volonté
de son frère, engagé dans d'autres mesures.
Après avoir lu ces détails, il est impossible de ne pas trouver la
conclusion de Malouet sévère jusqu'à la dureté, jusqu'à l'injustice:
«Ce n'est pas seulement la foiblesse du Roi et son indécision, dit-il,
qui l'ont perdu, c'est surtout une disposition malheureuse de son
caractère qui le portoit à une demi-confiance pour tous ceux de ses
serviteurs qu'il estimoit, mais jamais à une confiance entière pour
aucun. Madame Élisabeth, qui avoit plus de fermeté et d'esprit que son
frère, participoit à ce triste défaut, et, chose encore plus
singulière, la Reine, qui ne manquoit ni d'esprit ni de décision,
étoit sur ce point à l'unisson avec le Roi et sa belle-soeur. Chacun
d'eux avoit ses demi-confidents, ses agents, ses négociateurs, qui ne
pouvoient se concerter sur rien et devoient se contrarier souvent;
mais ce qui est tout à fait inconcevable quand on connoît bien tout ce
qu'il y avoit de raison, d'instruction et de bons sentiments dans ces
augustes personnes, c'est qu'à aucune époque de la révolution elles
n'aient demandé ni accepté un plan de conduite, et pas même un plan de
défense dans le dernier moment du péril.»
Ce que ne comprenait point le parti constitutionnel, alors encore
infatué de ses lumières et convaincu, malgré tant de fautes, de son
infaillibilité, la postérité le comprendra peut-être. L'esprit du Roi,
de la Reine et de Madame Élisabeth était perplexe, parce que la
situation était profondément complexe. Dans cette situation funeste
et inextricable, où l'on respirait la démence avec l'air, il n'y avait
pas de plan raisonnable; tous ceux qu'on présentait étaient
déraisonnables par quelque endroit, celui des constitutionnels comme
les autres, on l'a vu. Le Roi, la Reine et Madame Élisabeth
n'accordaient leur confiance entière et complète à personne, parce que
personne ne la méritait, je ne veux point dire au point de vue du
coeur (il y avait des coeurs nobles et dévoués à cette époque), mais
au point de vue de la supériorité transcendante et de la capacité
politique. Ils hésitaient à l'embranchement de plusieurs chemins qui
pouvaient les conduire à l'abîme, parce qu'ils ne voyaient pas
clairement une route de salut, et, au fond, personne ne la voyait
mieux qu'eux. Quand on leur disait: «Le salut est là», ils
regardaient; mais ils ne marchaient pas, parce qu'ils n'apercevaient
pas le salut au bout de la voie où l'on voulait les entraîner. Ils
prêtaient l'oreille à tous les expédients, parce que personne ne leur
apportait la solution du problème. Au fond, les fautes de tous les
partis, les passions et les préventions contraires avaient créé une
situation insoluble; et quand Malouet vient dire que, «dans la
position où étoit Louis XVI, il devoit sans doute se confier avant
tout à l'armée nationale, se mettre à la tête des François qui
vouloient le défendre et qui pouvoient anéantir une faction
criminelle», il prouve une fois de plus que les constitutionnels
prenaient les phrases pour des faits. Où était, en août 1792, l'armée
nationale à la tête de laquelle le Roi pouvait se mettre? les
Français, je parle des Français réunis, organisés, qui voulaient le
défendre et qui étaient capables d'anéantir la faction des Jacobins?
La journée du 10 août a répondu, la journée du 10 août qui ne fut pas,
comme Malouet semble le croire, le résultat des tergiversations, des
hésitations de la famille royale, mais la suite fatale d'une
progression révolutionnaire dont le premier terme s'appelle les 5 et
6 octobre, le second le 20 juin, le troisième le 10 août, qui mènera
au 21 janvier. N'importe, on aime à savoir qu'il y avait à l'approche
de cette terrible épreuve des coeurs généreux qui s'inquiétaient du
sort réservé à la famille royale; qui, voyant venir la marée
révolutionnaire destinée à l'emporter, s'agitaient pour trouver des
digues, et qui briguaient la permission d'opposer leur poitrine au
péril. Malouet, et ce sera l'honneur de sa vie, fut un de ces hommes.
Il a raconté comment, jusqu'au dernier moment, dans la petite réunion
qui avait lieu chez M. de Montmorin, on s'occupa de plans pour sauver
la famille royale. «M. de Lally, dit-il, se trouvoit fréquemment de
nos réunions chez M. de Montmorin, avec MM. de Malesherbes,
Clermont-Tonnerre, Bertrand, la Tour-du-Pin et Gouverneur-Morris,
envoyé des États-Unis, pour qui le Roi avait du goût, et qui donnait à
Sa Majesté, mais aussi inutilement que nous, les conseils les plus
vigoureux. C'est le 7 août que, pour la dernière fois, nous dînâmes
ensemble. Au moment de nous séparer, nous nous fîmes tous un dernier
adieu. Notre conférence avait pour objet de tenter un nouvel effort
pour faire enlever par les Suisses la famille royale et la conduire à
Pontoise. Avertis fort en détail de tous les préparatifs du 10 août,
nous étions assemblés dès le matin chez M. de Montmorin. Il avoit
écrit au Roi pour lui en faire part, et lui dire qu'il n'y avoit plus
à reculer; que nous nous trouverions le lendemain avant le jour, au
nombre de soixante-dix, aux grandes écuries, où l'ordre devoit être
donné de nous livrer des chevaux de selle; que la garde nationale des
Tuileries, commandée par Aclocque, aideroit à notre expédition; que
quatre des compagnies des gardes suisses partiroient à la même heure
de Courbevoie pour venir à la rencontre du Roi; que nous
l'escorterions aux Champs-Élysées, où il monteroit en voiture avec sa
famille. Le porteur de la lettre étant revenu sans réponse, M. de
Montmorin se rendit sur-le-champ chez le Roi; Madame Élisabeth lui
apprit que l'insurrection n'auroit point lieu; que Santerre et Pétion
s'y étoient engagés; qu'ils avoient reçu sept cent cinquante mille
livres pour l'empêcher et ramener les Marseillais dans le parti de Sa
Majesté. Le Roi n'en étoit pas moins inquiet, agité, mais décidé à ne
pas quitter Paris..... Il aimoit mieux s'exposer à tous les dangers
que de commencer la guerre civile.»
Ce furent les dernières paroles du Roi. Il ne voulait pas commencer la
guerre civile; il ne voulait point quitter Paris, parce que, il le
sentait bien: quitter Paris, c'était quitter la France. On a admiré à
juste titre la trivialité patriotique d'un fougueux révolutionnaire
répliquant à qui lui conseillait de fuir: «Est-ce qu'on emporte sa
patrie à la semelle de ses souliers?» Mais si les souliers de Danton
tenaient à la terre de France, Louis XVI, le descendant de tant de
rois français, y tenait par toutes les fibres de son coeur. Ainsi, le
10 août devait s'accomplir; il s'était accompli: Louis XVI et sa
famille étaient au Temple.
Avant de suivre la famille royale dans son triste séjour, arrêtons un
moment nos regards sur les triomphateurs du 10 août. Le cynisme
jacobin, qui devait plus tard envahir l'histoire et faire longtemps
illusion à la postérité, débordait dans les écrits et dans les
correspondances de ceux qui avaient pris une part plus ou moins
directe à cette journée. Elle acquérait dans leur imagination
échauffée les proportions d'une grande bataille, et les grotesques
Tyrtées du 10 août chantaient, aux dépens de la vérité et de
l'orthographe[7], cette victoire que la longanimité de Louis XVI et sa
résolution inébranlable de ne pas faire couler le sang français
avaient rendue si facile.
[Note 7: Voir à la fin du volume aux pièces justificatives, nº I.]
La petite tour du Temple, que la révolution assignait pour demeure à
la famille royale, formait un carré long flanqué de deux tourelles et
adossé à la grande tour, sans communication intérieure.
La porte d'entrée, précédée de quatre marches extérieures, était
étroite et basse, donnant sur un palier, au fond duquel s'ouvrait
l'escalier, taillé en coquille de limaçon. Cette porte, reconnue trop
frêle, fut raffermie par de fortes traverses et des verrous apportés
des prisons du Châtelet. A gauche, en entrant, était la loge de deux
portiers, Risbey et Rocher. Le rez-de-chaussée n'avait que deux
pièces: une cuisine, dont on ne fit aucun usage, et une grande chambre
qui servait d'entrepôt aux archives. Le premier se composait d'une
antichambre et d'une salle à manger communiquant à un cabinet pris
dans la tourelle, où se trouvait une bibliothèque. Mesdames Thibaud,
Basire et Navarre couchèrent dans cette salle pendant les sept jours
qu'elles restèrent dans cette maison d'arrêt.
Au second étage, on entrait dans une antichambre fort sombre, où
couchait la princesse de Lamballe. A gauche, la Reine occupait avec sa
fille une chambre dont la fenêtre avait jour sur le jardin; dans cette
chambre, moins triste que les autres, la famille royale passait
habituellement presque toute la journée. A droite, dans une même
chambre, couchaient le jeune prince, madame de Tourzel et madame
Saint-Brice. On était obligé de traverser cette pièce pour entrer dans
le cabinet de la tourelle, qui servait de garde-robe à tout ce corps
de bâtiment, et qui était commun aux municipaux et aux soldats, aussi
bien qu'à la famille royale.
La distribution du troisième étage était la même que celle du second.
L'antichambre placée au-dessus de la chambre de madame de Lamballe
servait de corps de garde. En face, derrière une cloison, se trouvait
un réduit étroit n'ayant de jour que par un châssis à vitrage adapté
au toit. Ce fut là que s'établirent Hue et Chamilly. A droite de
l'antichambre on entrait dans la chambre du Roi, éclairée par deux
fenêtres dont l'une donnait sur la rotonde du Temple; le lit de Louis
XVI était placé dans une alcôve à droite en entrant. La petite pièce
de la tourelle lui servait de cabinet de lecture.
Vis-à-vis de la chambre du Roi, et de l'autre côté de l'antichambre,
était une ancienne cuisine qui contenait encore les ustensiles
appropriés à sa première destination, dénoncée en outre par l'affreuse
malpropreté qui y régnait. On devine que ce fut là le logement de
Madame Élisabeth, car la plus mauvaise place était toujours la sienne.
«Cette princesse, qui joignoit, raconte madame de Tourzel, à une vertu
d'ange une bonté sans pareille, dit sur-le-champ à Pauline qu'elle
vouloit se charger d'elle, et fit placer dans sa chambre un lit de
sangle à côté du sien. Nous ne pourrons jamais oublier toutes les
marques de bonté qu'elle en reçut pendant le temps qu'il nous fut
permis d'habiter avec elle ce triste séjour.» Madame Élisabeth était
clairvoyante dans ses affections, et si elle aimait particulièrement
cette jeune et intéressante personne, c'est qu'elle avait entrevu tout
ce qu'il y avait de force et de courage dans cette jeune âme.
Afin de donner au lecteur une idée plus précise et plus détaillée de
ce local, nous mettons sous ses yeux le plan du troisième étage de la
petite tour, avec la description de son mobilier.
[Illustration: PETITE TOUR.--TROISIÈME ÉTAGE.--_LE ROI_ et _MADAME
ÉLISABETH_.
A. Antichambre.
B. Chambre et lit de MM. Hue et Chamilly.
C. Chambre du Roi.
1. Lit du Roi à deux dossiers, avec ciel de lit de camelot
rouge et jaune.
2. Commode en marqueterie, à dessus de marbre blanc.
3. Grand canapé de velours cramoisi.
4. Grande table à manger.
5. Un buffet à quatre ventaux.
6. Un guéridon avec dessus de marbre blanc.
Quatre fauteuils de velours d'Utrecht cramoisi.
Six chaises de paille.
D. Cabinet de lecture du Roi, avec banquettes circulaires
de taffetas lilas, en draperie avec franges et glands.
E. Cabinet de toilette.
7. Armoire remplie d'estampes.
F. Ancienne cuisine, chambre de Madame Élisabeth.
8. Lit de Madame Élisabeth.
9. Lit de mademoiselle Pauline de Tourzel.
10. Table.
11. Un cabriolet de coton rouge, lilas et blanc.
Trois chaises.
G. Corps de garde.]
Arrivés au Temple dans la soirée du lundi 13 août (et non du 14 comme
l'ont écrit M. Hue et quelques autres), puis introduits de nuit dans
la tour, les prisonniers ne purent prendre que le lendemain matin une
connaissance exacte de la distribution de leur nouvelle demeure. Ils
apprirent que, d'après les ordres du conseil de la Commune[8], des
travaux considérables allaient être entrepris pour isoler et
fortifier leur prison. Dans la journée même, le patriote Palloy,
accompagné de Sautot, son collègue, et de MM. Poyet et Paris,
architecte et inspecteur des travaux de la Commune, vint examiner les
localités. Déjà célèbre pour avoir démoli la Bastille, cette citadelle
de la tyrannie, ce maçon ambitieux avait brigué la gloire de
construire la prison du tyran. L'enclos fut livré à ses ouvriers. Les
bâtiments qui attenaient au massif de la tour, les arbres qui
l'avoisinaient le plus, disparurent sous la pioche et sous la hache.
On masqua des fenêtres, on exhaussa les murs d'enceinte, on créa des
guichets et des corps de garde; des travaux de tout genre entraînèrent
des dépenses considérables[9].
[Note 8: Séance du 13 août 1792.]
[Note 9: Voir à ce sujet les registres de la Commune et les Archives
de l'Empire.]
Presque tous les captifs étaient arrivés au Temple dans un dénûment
absolu. «Tous nos effets, raconte mademoiselle Pauline de Tourzel,
avoient été pillés dans notre appartement des Tuileries, et je ne
possédois que la robe que j'avois sur le corps lors de ma sortie du
château. Madame Élisabeth, à qui l'on venoit d'en envoyer
quelques-unes, m'en donna une des siennes. Comme elle ne pouvoit aller
à ma taille, nous nous occupâmes à la découdre pour la refaire. Tous
les jours, la Reine, Madame et Madame Élisabeth avoient l'extrême
bonté d'y travailler; mais nous ne pûmes la finir avant de les
quitter.» Cette privation du nécessaire obligeait les détenus d'avoir
avec le dehors, tantôt pour un objet, tantôt pour un autre, des
relations gênées par mille entraves et devenues bientôt suspectes. Les
personnes honorées du privilége de suivre la famille royale dans le
malheur furent dénoncées à la Commune, et celle-ci, dans sa séance du
17 août, ordonna leur enlèvement de la tour. Manuel, touché du chagrin
que cette mesure causait à la famille royale, essaya vainement de
faire revenir le conseil général sur son arrêté.
Dans la nuit du 19 au 20 se présentèrent au Temple deux officiers
municipaux chargés d'emmener _toutes les personnes qui n'étaient pas
membres de la famille Capet_. «Vers minuit, dit encore mademoiselle
Pauline, nous entendîmes frapper à la porte de notre chambre. Madame
Élisabeth se leva sur-le-champ, m'aida même à m'habiller, m'embrassa
et me conduisit chez la Reine. Nous trouvâmes tout le monde sur
pied.» La Reine prétendit que madame de Lamballe étant sa parente,
l'arrêté de la Commune ne pouvait la concerner, mais tous ses efforts
pour l'empêcher de partir furent inutiles. «Il n'y avoit qu'à obéir
dans la position où nous étions, dit madame de Tourzel. Je remis entre
les mains de la Reine ce cher petit Prince, dont on porta le lit dans
sa chambre sans qu'il se fût réveillé. Je m'abstins de le regarder,
afin de ne pas ébranler le courage dont nous allions avoir tant
besoin, pour ne donner aucune prise sur nous, et revenir reprendre,
s'il étoit possible, une place que nous quittions avec tant de regret.
La Reine vint sur-le-champ dans la chambre de madame la princesse de
Lamballe, dont elle se sépara avec une vive douleur. Elle nous
témoigna, à Pauline et à moi, la sensibilité la plus touchante, et me
dit tout bas: «Si nous ne sommes pas assez heureux pour vous revoir,
soignez bien madame de Lamballe. Dans toutes les occasions
essentielles prenez la parole, et évitez-lui autant que possible
d'avoir à répondre à des questions captieuses et embarrassantes.»
Madame étoit tout interdite et bien effrayée de nous voir emmener.
Madame Élisabeth arriva de son côté, et se joignit à la Reine pour
nous encourager. Nous embrassâmes pour la dernière fois ces augustes
princesses, et nous nous arrachâmes, la mort dans l'âme, d'un lieu qui
nous rendoit si chère la pensée de pouvoir leur être de quelque
consolation....
»Nous traversâmes les souterrains à la lueur des flambeaux; trois
fiacres nous attendoient dans la cour. Madame la princesse de
Lamballe, ma fille Pauline et moi, montâmes dans le premier, les
femmes de la famille royale dans le second, et MM. de Chamilly et Hue
dans le troisième. Un municipal étoit dans chaque voiture, qui étoit
escortée par des gendarmes et entourée de flambeaux. Rien ne
ressembloit plus à une pompe funèbre que notre translation du Temple
à l'hôtel de ville.»
Toutes les personnes entraînées ainsi à la barre de la Commune
espéraient revenir au Temple après leur interrogatoire, les municipaux
qui les conduisaient semblaient leur en donner l'assurance; mais il
n'y eut que M. Hue qui, dans la journée du 20 août, fut réintégré à la
tour. A six heures de l'après-midi, Manuel se présenta; il dit à Louis
XVI que non-seulement il avait échoué dans ses démarches, mais qu'il
avait le regret de lui annoncer que madame de Lamballe, madame et
mademoiselle de Tourzel, Chamilly et les femmes de chambre, avaient
été conduits à l'hôtel de la Force. Madame Élisabeth se mit aussitôt à
préparer pour les nouvelles prisonnières de La Force les choses qui
leur étaient le plus nécessaires; la Reine voulut l'aider, et Manuel
s'étonna de voir ces deux princesses faire des paquets de linge avec
une simplicité touchante et un cordial empressement.
Les pénibles nouvelles apportées par le procureur de la Commune
interdisant tout espoir de revoir au Temple madame de Lamballe et
mesdames de Tourzel, Madame Élisabeth quitta son logement du troisième
étage et descendit s'établir dans la chambre déserte du Dauphin. Le
lit de Marie-Thérèse, qui jusque-là avait passé les nuits près de sa
mère, fut transporté dans la chambre de sa tante. De ce jour-là la vie
de la famille royale prit une sorte d'uniformité.