Certainement, dit-elle, elle se lèvera, malgré son mal; elle se laissera

conduire, emporter; elle fera tout ce que je voudrai, au risque d'en

mourir ce soir, heureuse, au delà de ce qu'elle aurait su demander pour

son ciel, heureuse du rôle qu'elle va jouer entre sa maîtresse et moi,

heureuse de cette suprême visite inespérée qu'elle va faire à sa tombe.

Et ses larmes coulent, coulent sur le noir de ses joues; des larmes de

joie qui la transfigurent...

Mais voici qu'une difficulté imprévue surgit: les porteurs, maintenant,

qui se prennent de dégoût et qui ne veulent plus! Enlever ça dans leurs

bras, asseoir ça dans leur chaise qui est garnie d'un velours neuf, non

jamais! Eux, sont d'élégants porteurs, au costume brodé, qui ne

s'attendaient point à être dérangés pour une telle besogne. Et ils

refusent.

D'ailleurs, je réfléchis qu'elle se refroidirait mortellement, cette

pauvre vieille, presque nue, une fois retirée des loques immondes qui

sont entassées sur son corps... Mais je me rappelle avoir vu dans le

quartier, en passant, de belles couvertures de laine, d'une couleur

orange, à l'étalage d'une petite boutique de juifs, et je prie la soeur

d'Achmet de courir en acheter une... J'y mettrai la main avec elle; à

nous deux, nous envelopperons Kadidja là-dedans, et les porteurs

pourront, après, l'enlever sans effroi.

Un quart d'heure de perdu encore, à cette toilette qui semble un

ensevelissement. Enfin la vieille femme, enveloppée, enroulée dans la

laine épaisse et neuve, est assise sur la chaise de velours, souriant,

malgré sa douleur et son chagrin, de tout ce luxe inconnu jusqu'ici dans

sa vie. Et nous partons, prenant congé de la soeur d'Achmet avec des

serrements de mains et des remerciements.

Au départ, Kadidja, redevenue très vivante, a, d'une voix nette, donné

ses ordres et indiqué par quelle porte de Stamboul il faudra sortir. La

matinée s'avance; je loue un cheval en route et je commande aux porteurs

de courir. Des enfants, qui voient passer grand train cette chaise,

escortée par ce cavalier doré comme un _cavas_ de pacha, regardent par

les lucarnes de verre pour voir la belle qu'on emporte là-dedans si

vite, et puis s'épouvantent de cette figure de guenon noire.

Toutes ces agitations, tous ces empressements m'ont fait perdre de vue

le but de la course. Et puis, il y a le plaisir physique d'être sur ce

bon cheval jeune, que le hasard m'a procuré, le plaisir de fendre l'air

vif et pur, un beau matin de soleil... Et, encore une fois, l'oubli

vient; je trotte, le coeur presque léger, m'intéressant aux choses

singulières et grandiosement tristes de l'entour.

Nous cheminons longtemps au milieu de ces quartiers presque inhabités,

presque en ruines, qu'on appelle le «Vieux-Stamboul». Puis enfin, la

gigantesque muraille crénelée, qui enferme tout cela, nous apparaît;

nous en sortons par d'antiques portes ogivales, qui se succèdent en

voûte obscure, et nous voici dans la campagne, dans le désert des

tombeaux.

Derrière nous, ces remparts que nous venons de franchir, semblent

l'enceinte de quelque colossale ville abandonnée; invraisemblablement

hauts, hérissés de dents pointues, flanqués d'énormes tours, ils s'en

vont sur notre droite et sur notre gauche, indéfiniment pareils, se

perdre dans les lointains désolés.

En avant, c'est l'interminable région des sépultures: landes d'un gris

roux, avec, çà et là, des bouquets de cyprès noirs qui montent comme des

flèches d'église. Un peuple de tombes couvre ce sol; pierres debout, qui

sont de tous les âges, de toutes les époques de l'histoire. Cette terre

aride est pleine d'ossements de morts.

Jadis, quand j'habitais Eyoub, je venais rarement de ces côtés. Une

fois, cependant, nous y avions fait une promenade en plein jour, elle

et moi, une après-midi de décembre, choisissant ce lieu parce qu'il

était plus désert. Et, tout près d'ici, je m'en souviens, un petit

oiseau, qui sans doute se trompait de saison, nous avait chanté, pour

nous seuls, un air de printemps, sur la branche d'un de ces cyprès.

Ensuite, un peu plus loin, là-bas, nous avions vu enterrer devant nous

une si jolie petite fille,--qui doit être en poussière aujourd'hui...

Oh! cette promenade sur l'herbe rase et les marguerites d'hiver, la

seule que nous ayons jamais osé faire ensemble à la lumière du soleil,

comme je me la rappelle tout à coup d'une manière déchirante...

Et maintenant je recommence à avoir la pleine conscience de tout ce

qu'il y a d'infiniment mélancolique dans notre course. La pensée que je

m'approche d'elle, des débris qui ont été son corps, me fait passer de

grands frissons glacés, et je sens revenir cette impression physique,

qui est particulière aux heures de deuil, cette impression d'avoir les

tempes, la poitrine, serrées peu à peu, de plus en plus, dans des étaux

de fer.

Je regarde autour de moi les tombes, les plus rapprochées et aussi les

plus lointaines, cherchant et interrogeant des yeux les moins vieilles,

celles qui sont restées un peu blanches et où brille un peu d'or, celles

qui n'ont pas encore pris l'uniforme teinte gris-roux de l'ensemble de

tout cet immense ossuaire... Depuis bien des années, j'avais prévu,

deviné cette promenade funèbre, tout ce qui est réel aujourd'hui; mais

jamais je n'avais imaginé que cela se passerait dans cette région de

suprême abandon où nous sommes; non, je ne m'attendais pas à ce qu'il me

faudrait venir la chercher parmi ces confuses peuplades de morts;

vraiment je souffrirais moins de la savoir ailleurs qu'ici, perdue au

milieu de tant d'autres, de tant d'autres qui n'ont même plus de nom,

même plus de pierre...

Kadidja a fait obliquer ses porteurs sur la gauche, et nous longeons

maintenant l'écrasante et interminable muraille crénelée, dans la

direction des Sept-Tours, marchant sur un sol dénudé qui a un air

maudit.

Nous devons approcher, car elle a frappé, de sa vieille main noire,

contre la vitre de sa chaise, pour faire signe d'aller doucement, et je

la vois qui regarde, les yeux dilatés, qui cherche... Même, elle a l'air

d'hésiter maintenant,--et moi je tremble. Ah! elle a dû la voir, car

elle arrête ses beaux porteurs d'un geste de commandement. Par ici, à

droite, sur cette espèce de monticule où il y a une dizaine de pierres

debout: c'est là! Dans le nombre, il y a trois ou quatre tombes de

femmes, que je distingue du premier coup d'oeil: des bornes peintes en

bleu ou en vert, avec des inscriptions et un couronnement d'étranges

fleurs, jadis dorées... Laquelle?

Elle s'est fait descendre, la pauvre vieille, branlante, les yeux

ardents; soulevée par deux porteurs, qui la tiennent enveloppée dans sa

couverture orange--non par égard pour elle, mais par dégoût de son

corps--elle marche presque, l'infirme; elle a dégagé des plis de la

laine deux effrayants bras de momie, où courent des veines gonflées, et

elle marche, à force de volonté, entre les hommes qui la soutiennent,

elle avance par soubresauts qui lui font mal. Et je la suis, avec une

infinie pitié...

Laquelle de ces tombes?... Ah! celle-ci sans doute, vers laquelle elle a

l'air de se diriger, celle-ci, qui est d'un bleu éteint, avec des

inscriptions d'or encore brillantes... Oui, c'est bien là!... Elle se

jette dessus, s'y cramponne à deux mains crispées, pauvre vieux singe

qui fait mal à voir et qui fait peur; ensuite, se retourne pour me

crier, d'une voix révoltée, sauvage, aiguë, surprenante dans ce silence:

«Bourda!... Bourda, Aziyadé!» (Ici, ici! Aziyadé!) Il y a cela,

sous-entendu, que je comprends bien et qui m'entre comme une lame: «Et

c'est toi qui l'y as conduite!» Puis, subitement, elle me prend les

mains, et, d'une voix toute changée, d'une voix de petit enfant, qui est

douce, douce, comme pour me demander pardon, elle répète: «Ici!... ici,

Aziyadé! Vois-tu, c'est ici qu'elle est à présent...» En même temps, une

grimace à fendre l'âme contracte sa figure noire, et un brusque jet de

larmes coule de ses yeux...

Je baisse la tête, moi; mais pas une larme ne me vient. D'un geste

machinal, pour me découvrir comme on fait sur les tombes chrétiennes, je

porte la main à mon front, puis je la laisse retomber... J'oubliais quel

costume j'ai repris pour venir ici: le fez turc ne s'enlève jamais, même

pas pour prier Dieu. Et je me penche sur le marbre, cherchant, parmi les

inscriptions enroulées que je ne sais pas déchiffrer, cherchant son nom,

le vrai et l'aimé, celui qui est gravé sur la grossière bague d'or

qu'elle m'a donnée, celui qui est écrit aussi sur ma poitrine, en

petites lettres bleues indélébiles. Mais comment donc suis-je redevenu

tout à coup aussi calme, presque distrait? Il semble que je ne comprends

plus bien, que je n'y suis plus. Qu'est-ce donc qui m'a fermé le coeur

d'une façon si inattendue? Sans doute la présence de ces hommes, avec

leurs yeux curieux, leur étonnement presque ironique; tout ce groupe,

tout cet appareil presque théâtral. Oh! il aurait fallu pouvoir venir

seul. Ils ne devraient pas être ici, eux; leurs regards, rien que leur

voisinage, sont insultants pour le cher petit tombeau--et s'ils

devinaient tout, ce serait peut-être même un danger, plus tard, pour la

tranquillité de ce lieu quand je serai loin.

Je reviendrai seul demain matin; j'aurai le temps encore, puisque le

paquebot qui m'emmène ne part qu'à trois heures du soir. Alors, ce sera

ma véritable visite. Mais, aujourd'hui, allons-nous-en; avec ces

gens-là qui piétinent le sol et qui causent, nous profanons tout...

À elle, qui dort sous cette pierre, je dis, en dedans de moi-même: «Je

viendrai seul te voir, pauvre petite, je passerai la matinée de demain

avec toi, dans ton désert; tu comprends bien déjà que je t'aime, puisque

j'ai fait, pour te retrouver, tout ce long voyage...» Pourtant je

regarde la terre, malgré moi, furtivement, la terre au pied de cette

borne de marbre... Mais non, aujourd'hui je ne veux pas penser à ce qui

est en dessous, je détourne la tête, et, à force de vouloir me roidir,

je me sens redevenu tout à fait impassible, l'expression dure.

Seulement, je prends note des alentours avec une extrême attention,

pour ne pas me tromper de chemin, quand je serai seul. D'abord, le long

de cette formidable muraille sombre, qui a l'air de fermer le monde

derrière nous, je compte combien de bastions carrés, depuis la porte par

où nous venons de sortir jusqu'au lieu où nous sommes; puis, je trace à

la hâte sur un calepin des alignements, des silhouettes de cyprès, afin

d'avoir tous mes points de repère assurés; je grave pour jamais tout ce

lieu funèbre dans ma mémoire, afin de n'en plus oublier la route, quand

ce serait dans dix ans, dans vingt ans, qu'il me serait donné d'y

revenir. Je cherche même quelles petites plantes je pourrai cueillir

demain et emporter avec moi: presque rien, hélas! tant ce sol est

aride; à peine deux ou trois imperceptibles feuilles épineuses et un

frêle lichen gris; je ne sais même pas si, au printemps, la moindre

fleur de lande s'ouvre sur ce tombeau...

Allons, maintenant, partons vite. Les porteurs replacent la vieille

femme épuisée dans sa chaise, je remonte à cheval, et nous retraversons

cette solitude au pas rapide, comme nous étions venus.

Bien étrange, en vérité, et bien inattendue pour moi, cette visite, si

courte, si froide. Je m'en vais, plus amèrement triste, mécontent,

inassouvi. Si cependant quelque chose m'empêchait de revenir demain, si

d'ici-là quelque chose me foudroyait... Jusqu'au moment où nous nous

engageons sous les portes farouches de la grande muraille, je reste

hésitant, je regarde derrière moi, tenté de revenir sur mes pas, au

galop de mon cheval...

Quand Kadidja est recouchée sur ses loques, dans sa soupente noire, je

congédie ces porteurs dont la présence m'était odieuse. De mon mieux,

j'étends sur le corps de la pauvre vieille sa couverture neuve, qui lui

fait tant de plaisir, et qu'elle caresse avec ses mains, à la manière

des petits enfants en possession d'un jouet nouveau.

Et maintenant, je voudrais l'interroger, elle qui est la seule au monde

à qui je puisse parler, parmi celles qui ont vu, qui ont su, qui ont

gardé dans leur mémoire tout ce que je tremble d'apprendre.

«Oui, oui, répond-elle, je te dirai des choses, des choses... Un de ces

jours, tu viendras causer avec ta Kadidja, quand elle aura bien dormi,

pour retrouver toute sa tête...»

Un de ces jours!... Mais je n'ai plus qu'aujourd'hui!...

«Ah! Loti, reprend-elle en se dressant avec effort, tu ne sais pas: on

m'avait chassée, moi... Mais sa Kadidja n'est pas partie loin, tu

penses, et, pendant deux nuits, quand j'ai compris qu'elle mourait, je

me suis tenue dans la rue, contre la porte, pour entendre...»

On l'avait chassée... Alors, que pourra-t-elle tant me dire? Quels

renseignements confus et étranges pourrai-je tirer de sa vieille tête

qui, d'ailleurs, me semble déjà égarée.

--Et Fenzilé-hanum, dis-je, tu sais ce qu'elle est devenue?

--Ah! Fenzilé, oui... Oh! elle sait beaucoup de choses, celle-là. Et

peut-être bien, peut-être bien qu'elle viendrait ici, pour te parler!

Cette Fenzilé, une des trois autres femmes du vieil Abeddin, je l'avais

aperçue une seule fois, voilée naturellement. Mais je savais qu'elle

était meilleure que ses compagnes pour Aziyadé, presque serviable et

bonne. Et il paraît que c'est la seule, de tout ce harem dispersé, qui

soit restée à Constantinople, où elle s'est remariée. Oh! s'il y avait

moyen de lui parler! Il est vrai, je n'espère pas du tout que ce soit

possible... «Comment faire, bonne Kadidja, pour la décider à venir ici

chez toi?»

Un instant après, sur les indications de la négresse, j'ai été chercher

dans un taudis voisin et j'ai ramené avec moi une très vieille femme, à

la figure sinistre d'entremetteuse, qui a dû tremper, au cours de sa

vie, dans plus d'une louche aventure. C'est sur cette personne que

Kadidja compte pour négocier l'entrevue; très agitée, maintenant, elle

lui donne, à ce sujet, des instructions qui semblent assez précises, et

moi je promets une forte récompense. Le rendez-vous serait ici, et pour

cette après-midi, bien entendu, vers sept heures à la turque. Mais j'y

compte si peu...

Je voudrais interroger encore Kadidja; mais elle est de plus en plus

épuisée, et j'ai pitié. Je suis moi-même affreusement fatigué de cette

matinée. Surtout, je pressens trop ce qu'elle va me dire en termes plus

clairs, si j'insiste: c'est qu'Aziyadé est morte de mon abandon. Puisque

c'est vrai, mon devoir est de l'entendre et j'y tiens, mais ce sera

assez d'une fois, quand je reviendrai ce soir... Alors, je me rappelle

qu'on m'attend de l'autre côté de l'eau, et, un peu lâchement, je m'en

vais...

Maintenant donc, il faut redescendre vers la Corne-d'Or, prendre un

caïque, passer sur l'autre rive, revenir à la place d'Hadji-Ali où

m'attendent Anaktar-Chiraz et le landau, et aller faire visite à une

autre tombe.

Assise à côté de moi, Anaktar-Chiraz a dit au cocher: «Va au cimetière

arménien-catholique de Chichli.»

C'est très loin, paraît-il, et il fouette ses chevaux qui partent au

trot rapide. Tournant le dos à Stamboul, nous arrivons de nouveau à

Péra; nous le traversons à toute vitesse; nous le dépassons, nous

dépassons le faubourg du Taxim, et nous voici dans une autre banlieue,

bien différente de celle où Aziyadé est ensevelie... Comme on les a

couchés loin l'un de l'autre, mes deux pauvres petits compagnons

d'Eyoub.

Dans un cimetière catholique?... En effet, je me rappelle à présent: il

m'avait conté qu'il était né arménien-catholique et que plus tard, vers

sa quinzième année, il s'était fait musulman sous ce nom d'Achmet. À sa

dernière heure, il se sera souvenu du Christ.

Quelle horrible banlieue que celle-ci, par contraste avec celle de

Stamboul, dont la tristesse est grande et superbe... Ici, c'est le côté

où tous ces gens cosmopolites de Péra viennent _s'amuser_ aux jours de

fête; dans une campagne sans arbres, sans verdure, absolument nue,

s'étalent d'abord d'odieuses guinguettes de barrière, arméniennes,

grecques, juives, qui rappellent les mauvais alentours parisiens:

ensuite commencent des champs labourés, dans lesquels notre voiture

s'engage, région toute grise, couleur de terre, sans une herbe verte; et

enfin, sur une hauteur solitaire, paraît un carré de murs, gris aussi,

au-dessus desquels ne s'élève ni un cyprès, ni un feuillage quelconque:

c'est le cimetière de Chichli.

Nous entrons. On dirait un cimetière de pauvres, un cimetière de

suppliciés. Pas une fleur, pas une plante. Quelques rares petites croix

de bois ou de pierre, quelques plaques de marbre bien humbles; presque

partout, de simples bosses de terre, indiquant le gisement des cadavres.

La vieille Arménienne s'oriente, choisit un sentier, se met à compter

les monticules sinistres--un, deux, trois, quatre,--et s'arrête à une

place qui semble avoir été récemment bêchée: «Le voilà, notre Achmet!»

Et ses bons yeux de vieille mère se voilent un peu, au souvenir de

l'enfant qu'elle avait soigné comme un de ses fils.

Oh! le pauvre petit! comme il est pénible à voir, le lieu de sa

sépulture...

Je n'aurai pas le temps de revenir une seconde fois auprès de lui, aussi

vais-je lui dire mon grand adieu: «De quel côté est sa tête?»--«Ici!»

répond la vieille femme, en se baissant pour toucher du doigt les mottes

de terre. Et, à la place qu'elle m'indique, je cueille, pour l'emporter,

un petit trèfle chétif qui a poussé là solitairement.

J'ai dit au cocher de nous ramener grand train à l'hôtel.

Anaktar-Chiraz est assise à côté de moi dans le landau, et, en route, je

la prie de s'occuper, après mon départ, d'une plaque de marbre que je

veux faire mettre au cimetière pour Achmet.--Car une de ses grandes

tristesses était, je me rappelle, de penser que, s'il mourait avant

d'être un peu riche, il n'aurait peut-être pas de tombe.

Il n'est guère que midi quand nous arrivons à l'hôtel, toutes mes

longues pérégrinations du matin n'ayant pas duré plus de quatre heures.

Je fais monter chez moi l'Arménienne: les gens de service, peu habitués

à voir aux touristes de telles amies, la regardent, mais sans insolence,

tant elle a l'air honnête et digne dans sa robe de deuil.

Ayant tiré de sa poche de grosses lunettes, elle s'assied devant un

bureau, afin d'écrire toutes les instructions que je vais lui laisser

pour cette tombe...

Mais nous sommes interrompus par le juif Salomon, qu'un domestique

m'amène. Il vient me rendre compte qu'il a fait tout son possible pour

retrouver Achmet, et que personne ne le connaît plus.

Oh! je le crois sans peine, qu'Achmet est introuvable!... Et, depuis

hier, depuis l'heure où j'avais envoyé ce Salomon aux renseignements,

que de chemin j'ai déjà parcouru, dans la région des mornes certitudes,

des tranquillités funèbres. À ce moment-là, tout était encore en

troublante question; à présent, il semble que, sur ces choses qui

m'agitaient hier, une lourde pluie de cendre soit tombée...

En caractères arméniens, Anaktar-Chiraz a fini de noter pour elle-même

ce que je lui ai recommandé au sujet de ce marbre.

Et maintenant nous avons terminé nos affaires ensemble, il ne nous reste

plus qu'à nous dire adieu.

Elle se lève pour partir, et elle me regarde, avec ces mêmes bons yeux

de mère que je lui ai vus tout à l'heure à Chichli. Tandis qu'elle me

remercie de ce que je fais pour le pauvre petit mort, de grosses larmes

lui viennent, qui, pour un peu, me gagneraient aussi.

Puis, elle me demande la permission de m'embrasser, en s'en

allant.--Oh! je veux bien... Et de tout mon coeur, pour Achmet, je lui

rends son baiser, sur sa joue ridée de pauvre vieille.

À huit heures à la turque (environ trois heures de l'après-midi) je suis

au rendez-vous chez Kadidja.

Auprès du grabat à couverture orange, où les pauvres effrayantes mains

noires s'agitent, la femme de mauvais aspect à laquelle j'ai eu affaire

ce matin se tient seule, debout. Fenzilé-hanum n'y est pas; je m'en

doutais. «Elle est absente, dit l'entremetteuse; on ne sait pas où elle

est allée; on ne sait pas pour combien de temps, non plus...» Et je vois

tout de suite, à ses réponses obstinément évasives, à son expression

glaciale et fermée, qu'il est inutile d'insister; cette Fenzilé, qui ne

veut pas me voir, lui aura fait peur avec je ne sais quelles menaces, ou

lui aura donné de l'argent pour ne rien dire...

Quand elle est partie, après m'avoir réclamé le paiement de sa course,

je m'assieds sur un escabeau, au chevet de Kadidja.

Alors, commence pour moi l'heure la plus cruelle de tout mon pèlerinage

ici, l'heure de châtiment et d'expiation...

Dans un entretien, coupé de cris et de silences, m'efforcer de savoir,

et y parvenir à peine. Tirer de cette vieille cervelle noire, qui s'en

va, qui est tantôt affaissée, tantôt prise de bruyant délire, tirer par

petites bribes incohérentes les choses qui me glacent et qui me

brûlent. Être arrêté à chaque minute par la pitié de la voir si

fatiguée, par le remords de l'avoir achevée peut-être, en lui faisant

faire ce matin cette longue course. Sentir entre elle et moi, pour

augmenter encore le nuage obscur, les difficultés d'une langue que nous

ne possédons ni l'un ni l'autre d'une façon parfaite. Et me dire

pourtant qu'il faut profiter à tout prix de ce moment unique, parce que

je vais partir demain et parce qu'elle va mourir; elle est le seul trait

d'union qui soit encore à peu près vivant entre ma chère petite amie et

moi; quand on l'aura mise en terre, tout lien sera coupé à jamais; ce

que je ne ferai pas sortir, aujourd'hui même, de cette mémoire à moitié

décomposée, sera perdu pour toujours...

En ce qui concerne la date, Kadidja est d'accord avec la soeur d'Achmet;

c'est bien cela, il y a eu, au printemps, sept années qu'Aziyadé a dû

mourir... Quant aux causes de sa mort... elles restent comme

sous-entendues entre nous deux; avec une délicatesse que je n'attendais

pas, elle évite de me les dire; mais elle m'arrête, par un regard

d'étonnement et de douloureux reproche, quand j'ai l'air d'insister pour

les demander. Malgré des alternances d'enfantillage sénile, elle a gardé

des côtés d'intelligence étrange, et son coeur de pauvre vieille esclave

n'a pas cessé d'être foncièrement bon. De plus en plus, je me prends

pour elle de respect,--et puis de pitié surtout, de pitié pour tant de

fatigue mortelle que je lui cause...

--«Ainsi, tu dis, bonne Kadidja, qu'elle a espéré pendant plus d'une

année?»--Espéré quoi, la pauvre petite? Quelque chimérique retour, avec

un enlèvement peut-être; une de ces dangereuses aventures, que je

pourrais à la rigueur tenter aujourd'hui avec de l'or et de

l'indépendance, mais qui jadis, m'étaient si impossibles!

Et c'est au bout de ce temps-là seulement qu'elle a commencé à décliner

beaucoup, et à perdre ses couleurs de saine jeunesse, et à courber sa

tête, se croyant même oubliée, et abandonnée d'âme pour toujours.--Mais

mes lettres, mes lettres ne lui arrivaient donc plus?...

--Oh! tes lettres, répond Kadidja, je lui ai remis... attends... je lui

ai remis jusqu'à la sixième...

--Et pourquoi plus les autres?

--Les autres, dit-elle... dans le feu! Je les ai jetées dans le feu!

Puisqu'on m'avait chassée, moi, tu vois bien, je ne pouvais donc plus

les lui porter, et, de les garder, j'avais peur... À la façon dont elle

a prononcé: «dans le feu!» je comprends qu'elle les considérait, à la

fin, ces lettres, comme petites choses mensongères et maléficieuses,

causes indirectes de malheur.

Quant aux lettres d'Aziyadé, Kadidja est sûre de m'en avoir fait passer

quatre, mais pas une de plus. Et c'est bien ce que je croyais: les

quatre premières, celles qui lui ressemblaient, celles où je retrouvais

ses chères petites pensées, exquises, avec leur tour drôle de pensées

d'enfant sauvage.--Les suivantes, alors, ces lettres quelconques,

banales ou invraisemblables comme les dernières d'Achmet, de qui me

venaient-elles? Quelle main inquiétante me les avait écrites, et dans

quel but? Cela restera toujours un mystère, et d'ailleurs qu'importe,

_puisqu'à présent tout est fini_...

Ce sont bien nos imprudences des derniers jours qui ont tout à coup

ouvert les yeux au vieil Abeddin sur notre longue intrigue impunie--et

ensuite sont venues les délations des autres femmes du harem, qu'on a

interrogées et que les menaces ou les promesses ont fait parler.

Fantôme d'Orient · 第 5 / 6 段