Le grand décor continue de changer, les mystérieux dômes deviennent

indécis et presque diaphanes dans la nuit, les feux sont innombrables,

et, en haut, brillent les étoiles. Le temps, de plus en plus doux, sans

un souffle de brise, est comme un soir d'été. Je regarde, éveillé tout à

fait de ma torpeur de mort, je regarde avidement, avec des yeux dilatés

pour tout saisir. Et je me sens plein de contradictions qui m'effraient:

par instants, fidèle tout à fait à la chère petite mémoire, triste

jusqu'au fond de l'âme et comme pour toujours, éprouvant ce sentiment

(que déjà je sais fugitif, hélas, pour l'avoir d'autres fois connu), ce

sentiment de la décoloration et de la fin de tout sur terre; puis, le

moment d'après, un retour de vie avec une sorte de triomphe égoïste à me

retrouver encore vivant, encore jeune, encore altéré d'amour; et je me

laisse troubler malgré moi par tout ce pays d'Orient, par cette tiédeur

du soir, par ces souvenirs d'ivresses passées, par toutes les choses

auxquelles je ne devrais jamais plus prendre garde.

Dix ans, pour nos âmes humaines qui durent si peu, c'est vraiment une

période infiniment longue!... Dix ans de séparation et de silence, cela

creuse comme des trous dans le souvenir; cela amène une désuétude, des

instants d'oubli étranges, presque un commencement de nuit, même entre

ceux qui se sont le plus aimés... Et le constater est, en soi, une chose

décevante amèrement.

À la nuit close, nous abordons au pied du grand pont de Stamboul, et je

remonte à Péra, à l'hôtel.

Dîner quelconque, à table d'hôte, en compagnie de touristes, connus hier

dans l'Orient-Express ou sur le paquebot de Varna. Et, pour un temps, je

redeviens comme tout le monde, causant, la mémoire endormie, me

rappelant à peine que c'est demain, demain matin, l'entrevue redoutée

avec Kadidja et la visite au tombeau.

Mais, aussitôt après ce dîner, je demande un cheval pour aller à

Stamboul (cela semble toujours une chose absurde aux gens des hôtels

européens, qu'on aille à Stamboul la nuit et surtout qu'on y aille

seul). J'y vais, moi, pour revoir, même dans l'obscurité, la maison du

vieil Abeddin, cette maison où elle a dû mourir et d'où, «un soir,

presque clandestinement, on l'a emportée»...

D'abord je traverse au grand trot les rues de Galata, pleines de

lumières, de cris et de musique; ensuite, à l'entrée du pont qui réunit

les deux villes, au point où commence l'ombre et le solennel silence, je

m'arrête, suivant la coutume, pour faire allumer la lanterne qu'un

coureur portera devant moi pendant ma promenade sur l'autre rive, et

bientôt, le pont franchi, me voici engagé dans l'immense Stamboul, noir,

fermé et mort. Pendant le jour, retenu ailleurs, je n'avais fait que

l'apercevoir de loin et, après ces dix années, j'y arrive en pleine

nuit, absolument comme le soir où j'y étais venu pour la première fois

de ma vie, pendant une fête de Baïram.

Nuit obscure, les étoiles ternies. Mes yeux s'y habituent; je finis par

y voir, et, sans peine, comme si j'en étais parti d'hier, je me dirige

au trot dans ce dédale, entre les grands murs sans fenêtres,

reconnaissant au passage les vieux palais grillés, les kiosques

funéraires où des veilleuses brûlent, les dômes des pâles mosquées

silencieuses qui s'étagent dans le ciel. Et la lueur de ma lanterne,

qui court, qui danse en avant de moi, me montre, à terre, tout le long

du chemin, des masses brunes qui sont des chiens endormis.

Je vais très vite, car il est tard et la maison du vieil Abeddin est

loin.

À un tournant de rue, s'ouvre enfin devant moi la grande place déserte

de Mehmed-Fatih, bordée d'une série de petits dômes morts qui sont d'une

blancheur de linceul. Je touche au but, me voilà presque arrivé. Je

traverse en biais cette place, entendant maintenant les sabots de mon

cheval sonner plus fort sur le dallage et éveiller partout des échos

lugubres. Puis, de nouveau je m'enfonce dans l'obscurité d'une rue

étroite,--et c'est là, tout près, que la maison va m'apparaître, la

vieille maison de bois, haute et triste, teinte en rouge sombre, avec

ses fenêtres aux grillages saillants sur lesquels étaient peints des

papillons jaunes et des tulipes bleues. Jamais un passant dans ce

quartier, jamais une porte ouverte, jamais un bruit de vie, jamais une

lumière. J'ai beaucoup ralenti mon allure et je fais éclairer, par le

fanal de mon coureur, les vieux murs, le dessous des vieux balcons aux

impénétrables grilles, pour ne pas me tromper quand nous passerons. Mais

tout à coup, plus rien devant moi, un vide indéfini, semé de pierres

éboulées, de poutres noircies, et mon cheval bute sur des décombres...

C'est le feu qui a fait son oeuvre; un de ces grands incendies, qui

brûlent ici des quartiers en quelques heures, a tout anéanti. «L'hiver

dernier, cela s'est passé», me dit mon coureur, en agitant de droite et

de gauche sa lanterne pour mieux me montrer cette désolation. On ne

reconnaît même plus trace de rue; sur un espace de trois ou quatre cents

mètres, il n'y a plus que des débris. Allons, c'est fini, la maison où

Aziyadé a fermé ses yeux s'est effondrée dans la flamme... Il faut

rebrousser chemin devant ces ruines...

Et je m'en vais, remettant mon cheval au pas, prenant je ne sais quelle

route au hasard, dans la nuit noire.

Ce monceau de ruines... non, je n'avais pas prévu cela; cette

destruction dépasse un peu la mesure de ce que j'attendais. Je ne

croyais pourtant pas tenir beaucoup à ce quartier sombre; mais je

m'étais figuré, sans doute parce qu'il avait déjà des siècles, qu'il

durerait encore, au moins aussi longtemps que moi, et voici que

maintenant j'ai un surcroît de détresse à me dire que jamais, jamais

plus, je ne pourrai venir errer dans cette rue qui était la sienne, sous

les hauts balcons grillés de cette maison où elle avait passé la moitié

de sa vie.

En m'en allant, je ne regarde plus rien, et je souffre, tout au fond de

moi-même, d'une sorte de désespérance morne et absolue, sans

compensation, sans charme, simplement douloureuse. Le souvenir d'elle,

le regret qui vient d'elle, et le remords lourd, sont sur moi comme un

oppressant manteau de deuil; en ce moment rien ne m'en distrait plus. Et

puis, il y a cette désolante question qui se pose, avec une netteté

glaciale: à quoi bon ce que je vais faire demain? quel leurre d'enfant

que cette visite à sa tombe; est-ce que quelque chose d'elle saura

seulement que je suis revenu, aura un peu conscience du baiser que je

donnerai à la terre, au-dessus du débris qui fut son corps? Oh! l'amer

et irrémédiable chagrin, de ne plus pouvoir jamais, jamais échanger avec

elle une seule pensée! Pauvre petite Aziyadé, tant de choses que je n'ai

jamais su lui dire, et qui me brûlent maintenant, et que je lui dirais

là, si on pouvait me la rendre seulement pour quelques minutes, pour un

entretien suprême: lui dire que je l'ai aimée bien plus tendrement

encore qu'elle ne le croyait et que je ne le croyais moi-même; lui dire

que jamais ne s'éteindra le regret de l'avoir perdue; lui demander

pardon de vivre, et d'être encore jeune, et d'aimer encore; lui dire

tout cela, et puis la laisser se rendormir dans la terre, après l'adieu

plein d'amour! Mais non, il faudra en rester pour l'éternité sur un

malentendu affreusement cruel; bientôt viendra mon heure de mourir

aussi, rendant plus irréparable ce malentendu-là, et plus définitif

encore ce silence entre nous, parce que toutes ces choses, qui n'avaient

pu lui être dites, mais qui vivaient au fond de moi-même, seront mortes

avec moi. Et le temps continuera de fuir, et nos deux noms

s'oublieront--séparément...

M'en allant, toujours au hasard, dans le dédale des rues et dans

l'épaisse nuit, je finis par revenir tout au centre de cette ville

immuable, dans certain quartier très saint avoisinant la mosquée de

Sultan-Sélim: des tombes, des cyprès, des kiosques funéraires où

veillent des petites lampes qui éclairent des catafalques. Et voici une

rue, unique en son genre et exquise, très droite et cependant d'un

aspect arabe, toute blanche de chaux et bordée régulièrement par des

séries de porches en ogive; ses maisons centenaires ne sont que des

rez-de-chaussée très bas, laissant voir, de droite et de gauche, des

étendues de ciel; on est là sur la hauteur centrale de Stamboul,

dominant tout alentour. Seuls, les dômes superposés de la mosquée

voisine montent dans l'obscurité bleuâtre de l'air, pâles comme des

neiges, indécis comme ces cercles qui se font autour de la lune. La rue

s'en va, longue file d'arcades tristes, se perdre dans de l'ombre

confuse; mais, un peu loin là-bas, une porte encore ouverte laisse

traîner une lueur sur les pavés blancs... Oh! c'est précisément le vieux

petit café où j'avais coutume de m'arrêter avec Achmet, aux heures un

peu avancées du soir, quand nous traversions à pied le grand Stamboul.

Comment se peut-il qu'il soit resté ouvert aussi tard? On dirait que

c'est pour moi, qu'il m'attend et qu'il m'appelle. Je vais descendre de

cheval un instant pour m'y asseoir, dehors, sous les arcades, à la

fraîcheur nocturne.

Tout ici est demeuré intact; les vieilles peintures, les vieilles images

de la Mecque accrochées aux murailles, je les reconnais. En face, au

milieu de la rue, il y a toujours l'antique fontaine de marbre, couverte

au sommet de quelque chose qui ressemble à une chevelure noire, et que

je sais être une touffe de fougères. Et sans doute, cet escabeau, que le

cafetier vient de m'apporter, a dû me servir déjà plus d'une fois.

Jadis, je me rappelle bien, quand on était assis là, on voyait de loin

en loin passer quelques pieux derviches qui se rendaient à la

mosquée.--Et ce soir, juste au moment où j'y songe, un groupe de ces

derviches apparaît. Ils cheminent lentement et ils se retournent pour

regarder ce personnage, attardé à cette heure insolite, devant ce café

qui est seul ouvert le long de l'avenue déserte aux lointains perdus

dans le noir.

Jadis, je me rappelle aussi, il y avait un musicien, un vieillard, qui,

toute la soirée, dans le fond de la petite salle étrange, jouait sur un

violon des airs d'Orient tristes à déchirer l'âme.--Et ce soir, tout à

coup, derrière moi, cette même musique commence à gémir. Oh! alors,

c'est une évocation telle, que je sens, cette fois, passer plus

profondément que jamais, passer dans les moelles vives, le frisson de

réveil et d'angoisse... Ainsi, je suis encore là, moi, assis tranquille

à cette place coutumière; autour de moi, dans Stamboul, les choses sont

demeurées les mêmes, et notre petit logis adoré d'Eyoub n'existe plus,

et sa maison à elle est tombée en cendres, et Achmet est mort, et depuis

sept ans elle est couchée dans la terre, et tout est fauché, balayé,

fini pour l'éternité... Cette phrase de la soeur d'Achmet me revient tout

à coup plus terrible, comme si ce violon me la chantait derrière moi,

sur les notes inconnues des inouïes tristesses: «C'était à la fin du

printemps... On l'a emportée le soir...»

On l'a emportée le soir... Je vois maintenant ce crépuscule de mai ou de

juin, bien calme, bien limpide, comme par insouciante ironie, éclairant

en rose la maison sombre; et puis la porte s'ouvrant sans bruit pour

laisser passer des porteurs chargés d'une chose lourde... Oh! ce corps

qui s'en allait ainsi, et qui était le sien!... Non, jamais jusqu'ici je

n'avais éprouvé pour elle rien de comparable à ma souffrance d'à

présent...

D'ailleurs il semble que, depuis le commencement de mon pèlerinage à

Constantinople, malgré les difficultés semées comme à plaisir sur ma

route, malgré les changements, les destructions, les morts--et malgré

ces intermittences d'oubli qui me confondent--il semble que je me

rapproche toujours de plus en plus du cher petit fantôme poursuivi, et

que nos âmes soient près de se rejoindre...

J'ai tourné la tête du côté de la rue et de l'ombre, parce que mes yeux,

subitement, se voilent et ne distinguent plus rien. Et deux larmes

affreusement amères, larmes d'abandonné, comme ont dû être les siennes,

descendent le long de mes joues.

Le petit garçon qui m'apporte mon café et mon narguilé s'aperçoit que

j'ai pleuré, me regarde avec étonnement, puis se dit sans doute que les

affaires de cet étranger lui sont indifférentes, et se retire sans

parler. Le vieux musicien de mort est seul, à peine éclairé, jouant

comme en rêve. Je reste, prolongeant le plus possible ce moment de

souffrance, parce que jamais, depuis dix ans, je ne me suis senti si

près d'elle qu'ici, dans la solitude de cette rue pleine d'ombre, tandis

que gémit derrière moi, au milieu du silence et de la nuit d'alentour,

la petite musique grêle de ce violon...

Une heure après, repassé sur l'autre rive, remonté à Péra, je congédie,

à la porte de l'hôtel, mon coureur et mon cheval. Et, changeant d'idée,

au lieu de rentrer, je repars seul à pied, pour errer au hasard,

peut-être jusqu'au matin: j'aime mieux ne pas perdre, à dormir, le temps

trop court que je passe ici.

D'abord j'éprouve une sorte de griserie inattendue, trop complète, à

être seul, libre, sans but, dans les rues obscures. La nuit continue

d'être douce comme une nuit de juin, et l'air est chargé de toutes les

senteurs de Constantinople, où domine, en ces quartiers, le parfum

balsamique des bois de cyprès.

Pendant trois mois d'été, avant d'aller demeurer à Hadjikeuï et à Eyoub,

j'avais habité ici, sur la hauteur de Péra, regardant de ma fenêtre le

merveilleux panorama lointain de Stamboul: c'était le temps où

j'attendais l'arrivée d'Aziyadé, sans tout à fait croire qu'elle

viendrait, et, en l'attendant, je m'étourdissais avec d'autres. C'était

aussi l'époque transitoire de ma vie, où, tout à coup, n'ayant plus de

foi ni d'espérance, je me jetais à coeur perdu dans l'amour. Et

l'enchantement nouveau de cet Orient, et cette splendeur de l'été, et

l'appel de tant d'yeux noirs, tout cela avait fait de ces trois mois

d'attente quelque chose d'étrangement voluptueux, avec des dessous d'une

tristesse de gouffre. Oh! ces nuits d'alors, passées à errer par les

rues, comme je fais ce soir, mais toujours à la poursuite de quelque

aventure nouvelle, ces nuits, comme j'en retrouve les souvenirs à chaque

pas, à chaque chose reconnue dans l'obscurité! Et ces senteurs, aussi,

qui n'ont pas changé! Et tous ces bruits qui si vite me redeviennent

familiers: aboiements lointains des chiens errants, signaux des

veilleurs qui frappent les pavés sonores du bout de leurs bâtons ferrés,

et clameur confuse venue d'en bas, des lieux de débauche de Galata.

Je descends maintenant les escaliers d'une rue qui n'est bordée de

maisons que d'un seul côté, et qui, de l'autre, domine une trouée

profonde: le Champ-des-Morts, avec, au delà, une ligne pâle qui est la

mer et une découpure fantastique qui est Stamboul.

Il me semble connaître, d'une façon très particulière, ces pavés, ces

marches!

En effet, comment n'avais-je pas vu plus tôt que cette rue est

précisément celle que j'habitais, et que voici ma maison de Péra, et

là-haut les fenêtres de ma chambre? Que de fois je suis rentré dans ce

logis à des heures indues, quand déjà les fraîches lueurs roses du matin

commençaient à se lever du côté de la rive d'Asie! Peu à peu, des

souvenirs plus précis d'ivresses passées me reviennent malgré moi et me

troublent davantage...

Puis, j'arrive au Petit-Champ-des-Morts, entouré de murs: un bois de

cyprès qui sent bon et où dorment des sépultures musulmanes si anciennes

qu'elles n'inspirent plus d'horreur. Jadis il m'arrivait souvent d'y

pénétrer, au milieu des nuits, et de m'y asseoir, sur la mousse sèche

semée des petits piquants parfumés qui tombaient des arbres: c'était un

asile sûr, où les rendez-vous n'avaient pas de témoins. L'entrée était

là-bas, par ce portail à grilles de fer que je commence à apercevoir.

Toujours fermé, ce portail; mais, quand on était comme moi coutumier du

lieu, en passant la main à certain point où la pierre du mur était

rongée, on atteignait le verrou et on pouvait ouvrir... Et ma main,

comme d'elle-même, s'enfonce dans ce trou du mur, rencontre le verrou et

le pousse: alors le portail s'ouvre encore, en grinçant légèrement sur

ses gonds rouillés, avec un bruit connu qui achève de mettre ma tête en

déroute...

* * * * *

Mon Dieu, est-ce que je ne sais plus ce que je suis venu faire à

Constantinople? est-ce que j'ai oublié?... Si près de ma visite à sa

tombe, j'ai pu passer par un tel moment de trouble et d'inquiétante

insouciance! Oh! la phrase funèbre: «On l'a emportée le soir...» comment

ai-je pu la perdre de vue, même pour un instant? comment suis-je assez

le jouet de mes sensations pour m'occuper d'autre chose?... En

rentrant, je baisse la tête; il me semble que j'ai insulté à la chère

petite mémoire tout le temps de cette étrange promenade de nuit, que

j'ai éloigné de moi le fantôme aimé qui peu à peu se rapprochait.

Et quand je suis enfin seul, dans le noir de cette chambre d'hôtel, le

sommeil ne me vient pas, mais les larmes, les larmes qui lavent et que

je bénis.

IV

Vendredi, 7 octobre 188...

Je m'éveille, après des rêves confus; je m'habille, la tête inquiète,

pour aller à ce cimetière.

Dans mes malles, j'ai rapporté ici un de ces costumes turcs très brodés

que les hommes du peuple mettent les jours de fête, pauvre relique un

peu fanée de notre temps d'Eyoub; je le portais dans notre logis, dans

notre quartier, le soir. Aziyadé m'avait fait jurer aussi que je

reviendrais avec ce costume-là, qu'elle le reverrait, et, depuis des

années, je m'étais dit que je le reprendrais, même pour aller visiter sa

tombe au cimetière.

Puis, quand je suis ainsi vêtu, une hésitation me vient. Cette veste

d'Orient, qui m'était familière jadis, me fait aujourd'hui un effet de

déguisement et de triste mascarade. Pourtant je voudrais la garder:

comment faire? D'abord je la dissimule sous un banal pardessus de

couleur neutre,--que je remplace ensuite par un manteau de voyage encore

plus long, m'enveloppant jusqu'aux guêtres dorées... Bien puérils tous

ces détails d'accoutrement, quand il s'agit d'un pèlerinage funèbre dont

l'appréhension vous trouble jusqu'au fond de l'âme!

En bas, il y a un grand landau attelé, que j'ai commandé la veille pour

que les vieilles femmes puissent y prendre place à côté de moi, et je me

mets en route, par un beau soleil pur, qui a un air de joie.

Il faut faire un long détour et passer par des rues en pente dangereuse,

pour aller en voiture à cette place d'Hadji-Ali où elles m'ont donné

rendez-vous, Kassim-Pacha étant un faubourg en contrebas, séparé de Péra

par les fondrières des «Champs-des-Morts».

Cependant nous arrivons, car voici l'antique petite mosquée blanche et

ses cyprès noirs.

Sur la place d'Hadji-Ali, j'aperçois deux femmes qui m'attendent, rien

que deux, Anaktar-Chiraz et la soeur d'Achmet. La troisième, Kadidja, la

plus désirée et l'essentielle, pourquoi donc n'y est-elle pas?

Les deux autres, en me voyant paraître, font un geste de consternation.

Qu'y a-t-il encore, mon Dieu? A-t-elle refusé de me voir? Ou bien

est-elle morte? Et alors ce serait fini; j'échouerais au port et pour

jamais, personne au monde ne saurait plus me conduire... J'ai le temps

de me dire tout cela, en quelques secondes d'anxiété haletante, tandis

que je saute à terre et que je cours à elles pour les interroger.

Non, répondent-elles, ce n'est rien de si grave. Mais la pauvre vieille

est infirme, depuis l'hiver dernier, clouée sur un grabat, incapable de

faire un pas. Et aucune voiture ne pourrait arriver dans le quartier

qu'elle habite, tant les chemins y sont roides et étroits.

D'ailleurs, à quoi bon serait-elle venue de ce côté-ci de la Corne-d'Or,

puisque c'est, a-t-elle dit, sur l'autre rive qu'est la tombe; du côté

de Stamboul, mais très loin, en dehors des murs, dans la campagne...

En dehors des murs de Stamboul, c'est là qu'on l'a mise!... Oh! combien

cette idée me serre le coeur davantage!...

Et je me représente tout à coup cette région désolée, faite de landes et

de bois de cyprès, qui s'étend au pied des vieux remparts immenses,

depuis le Phanar jusqu'aux Sept-Tours; tout ce funèbre désert, d'une

dizaine de kilomètres de longueur, où l'on enterre au hasard les morts

obscurs. C'est là qu'on l'a mise! J'en avais eu quelquefois la frayeur,

sans vouloir pourtant y arrêter ma pensée; non, plutôt je cherchais à me

la figurer dormant dans quelqu'un de ces cimetières délicieux, de

Scutari ou des bords du Bosphore. Et comment découvrir là-dedans sa

chère petite tombe, si cette Kadidja,--qui est seule à la connaître et

qui sans doute n'a plus longtemps à vivre,--ne peut venir aujourd'hui

même, à n'importe quel prix, me la faire voir.

Une fois de plus, j'ai l'angoisse de sentir le fil conducteur s'échapper

de ma main; l'angoisse de chercher un expédient quelconque, toujours

avec cette même hâte enfiévrée, et de n'en trouver aucun...

À la fin, une idée m'est venue, et j'appelle le cocher grec qui m'a

conduit.--Ce conciliabule sur cette place, cet étranger, cette voiture,

sont des choses étonnantes pour les gens de ce quartier immobile, et,

derrière des grillages de fenêtres, quelques paires d'yeux commencent à

se montrer.--Voici, je me suis souvenu que les chaises à porteurs, il y

a dix ans, étaient encore en usage à Péra: j'avais vu à cette époque,

les soirs de pluie, des actrices ou des chanteuses se faire reconduire

ainsi à leur hôtel. Ce cocher, qui a l'air intelligent, saurait

peut-être m'en trouver une, tout de suite, et me la ramener ici même,

avec une relève de brancardiers...

Une pièce d'or en acompte; une autre après pour sa peine, s'il m'a

procuré tout cela avant une demi-heure.--Et il part, l'air sûr de son

fait, fouettant ses chevaux.

Encore une de ces attentes incertaines, comme celles qui ont coupé si

souvent ma journée d'hier. Dehors, sur une pierre, je m'assieds entre

les deux femmes. J'enlève mon manteau gris, qui est plus étrange en ce

quartier que ma veste orientale; alors ces broderies de mon costume,

jadis choisi par elle, se remettent, après tant d'années, à briller à

leur lumière d'autrefois, devant le suaire de chaux des mêmes vieux

murs, et là, dans la blanche petite rue, ensoleillée, solitaire, je me

sens heureux, avec mélancolie, d'avoir repris pour un moment l'aspect

de quelqu'un du peuple d'ici...

Trente ou quarante minutes se passent dans une attente silencieuse, les

deux femmes en robe noire, assises, la tête dans les mains, l'une à ma

droite, l'autre à ma gauche--comme des pensées de mort qui auraient pris

forme humaine.

Et enfin là-haut, au sommet d'une montée qui domine ce quartier

d'Hadji-Ali, apparaît, profilé sur le ciel, le landau qui revient au

pas, suivi de la chaise et des porteurs!

Qu'on fasse vite, vite! Que la voiture m'attende ici, avec

Anaktar-Chiraz, une heure, deux heures, tout le temps qu'il faudra, et

que la soeur d'Achmet, les porteurs, la chaise, descendent avec moi

jusqu'à la Corne-d'Or, où nous louerons un grand caïque pour passer à

Stamboul.

À Stamboul, nous débarquons dans le sombre Phanar, à l'échelle la plus

voisine du quartier de Kadidja; puis nous grimpons, par des rues en

escalier, entre des murailles délabrées et croulantes, très regardés par

les rares passants, qui se retournent d'un air d'inquiétude hostile.

Dans un taudis sans nom, dans une soupente noire, Kadidja est étendue

sur des loques horribles, geignant faiblement comme une pauvre bête

malade. Mais c'est bien elle, et je crois qu'aucun visage, ni aucune

chose revue à Constantinople, ne m'ont impressionné comme cette vieille

figure noire, où il y a de la malice de singe agonisant et de la

tendresse suppliante, je ne sais quel mélange d'animalité qui se

décompose et de bonne âme fidèle qui s'en va...

En approchant, j'avais peur de ses reproches et de sa colère. Mais

l'explosion de tout cela s'est passée hier, quand la soeur d'Achmet a

prononcé mon nom; après, elle m'a pardonné, parce que je suis revenu. Je

n'entends pas le terrible: «Eulû! Eulû!» ni la malédiction dont j'avais

eu le pressentiment cruel, il y a dix ans, quand j'ai écrit le chapitre

final d'_Aziyadé_. Au contraire, elle me tend ses pauvres mains noires,

ridées, tordues, effrayantes; malgré toutes les distances, nos yeux se

pénètrent et se comprennent; elle pleure et, en la regardant, je sens

que des larmes me viennent aussi. Elle est la dernière des dernières,

négresse esclave de naissance, à présent débris à peine humain qui finit

de misère sur un fumier, et je me penche sur elle avec une pitié tendre,

et je crois que, sans grand effort, je lui donnerais un pieux baiser.

Fantôme d'Orient · 第 4 / 6 段