maltraitée; mise à l'écart seulement, comme chose impure, reléguée et
murée dans le silence de son appartement où n'entraient plus que des
servantes hostiles. Au bout d'un an, Kadidja elle-même s'était vu fermer
la porte de ce logis sombre, comme suspecte de relations avec l'écrivain
public et avec la poste française de Péra. Et c'est alors que la lente
agonie avait réellement commencé, avec la fin de tout espoir.
Je ne crois pas qu'une créature très jeune, et d'un beau sang neuf
qu'aucune contagion n'a touché, puisse mourir de désespérance seulement,
si on lui laisse le soleil, l'air et la liberté... Mais là, cloîtrée et
à l'abandon!...
--Tu sais, dit Kadidja, sa chambre donnait du côté de l'Étoile (du côté
du Nord) et il y faisait grand froid.
Oui, je me rappelle ces fenêtres aux épais grillages, situées dans une
aile de la maison que le soleil n'atteignait jamais; à dérobée, je les
regardais, en passant dans cette rue oppressée de mystère, où
n'arrivaient que très tard les rayons rouges et sans chaleur du
couchant. Et je me représente si bien ce que devait être cet
appartement, aujourd'hui anéanti par le feu, où la mort, à tout petits
pas, est venue la chercher...
Puis Kadidja continue: «L'hiver, toujours enfermée là, elle avait pris
mal, à cause du froid de cette chambre... Alors, les autres dames lui
donnaient des remèdes... Oh! vois-tu, Loti, c'était surtout ça que je
voulais te dire: on lui donnait des remèdes... dont je me méfiais
bien!...»
Mon Dieu, où étais-je moi, pendant que tout cela se passait dans ce
harem obscur?... Si facilement on l'eût sauvée, avec un peu de joie et
de soleil, en l'arrachant de là!... Dans quel coin du monde étais-je à
courir, ne pouvant rien, ne sachant rien, tandis que l'âme de ma petite
amie s'en allait en détresse et que s'affaissait lentement son corps
adoré... jusqu'à cette soirée de mai, où, «presque clandestinement on
l'a emportée...»
* * * * *
Encore quelques détails que je demande et qui me sont donnés à
grand'peine, avec des gémissements de petit enfant ou des cris,--car
elle est de plus en plus divagante, Kadidja, de plus en plus épuisée. Et
moi aussi, je suis épuisé, par les choses affreusement pénibles que
j'entends, et par la tension d'esprit qu'il me faut pour les faire
jaillir, une à une, de cette tête de pauvre vieux singe presque mort.
Entre l'effroi d'interroger davantage et le désir de savoir plus de
choses, j'hésite; je suis à tout instant près d'en finir,--et puis je
reste encore, me rappelant que cet entretien est suprême: c'est la
dernière fois que, avec un être un peu vivant, je parlerai d'elle...
Allons, je crois cependant que sa torture a assez duré,--et la mienne
aussi; d'ailleurs, je sais à peu près tout ce que je voulais savoir. Je
vais partir...
--«À présent, il est tard, tu t'en retournes à Péra, n'est-ce pas?»
demande-t-elle, d'un ton câlin et persuasif, redevenue tout à coup la
négresse aux petites manières rusées d'enfant, et impatiente que cela
finisse, que je la laisse en paix.
Je lui donne quelques louis d'or, qui l'éblouissent, et qui lui assurent
un peu de bien-être pour la fin de ses jours comptés. Et puis je lui dis
l'adieu définitif, emportant d'elle un pardon et une bénédiction
attendrie.
Elle va bientôt mourir, c'est certain; ses yeux qui, après les miens,
étaient les seuls ayant regardé Aziyadé avec tendresse, vont s'éteindre
et se décomposer; cette image d'Aziyadé, qui persistait encore au fond
de sa tête finissante, bientôt n'existera plus... Quand nous mourons, ce
n'est que le commencement d'une série d'autres anéantissements partiels,
nous plongeant toujours plus avant dans l'absolue nuit noire. Ceux qui
nous aimaient meurent aussi; toutes les têtes humaines, dans lesquelles
notre image était à demi conservée, se désagrègent et retournent à la
poussière; tout ce qui nous avait appartenu se disperse et s'émiette;
nos portraits, que personne ne connaît plus, s'effacent;--et notre nom
s'oublie;--et notre génération achève de passer...
Je m'en vais lentement, par la petite rue délabrée et déserte.
À quelques pas de là, je reprends mon cheval, qu'un enfant promenait en
rond autour d'une place solitaire.
Il est trop tard pour retourner voir sa tombe; j'y passerai ma matinée
de demain...
Et je commence, une fois de plus, à errer sans but jusqu'à la nuit...
Au crépuscule, tout à coup, je me retrouve sur l'immense place de
Mehmed-Fatih, ramené par le hasard.
Alors me revient cette phrase de mon journal d'autrefois, qui s'est
gravée très singulièrement dans ma mémoire et s'est peu à peu liée, pour
moi, à ce quartier saint, comme si elle en était l'expression même:
«La mosquée du sultan Mehmed-Fatih nous voit souvent assis, Achmet et
moi, devant ses grands portiques de pierres grises, étendus tous deux au
soleil, sans souci de la vie, poursuivant quelque rêve intraduisible en
aucune langue humaine...»
Rien de changé sur cette place; elle est restée un des lieux les plus
turcs et les plus mélancoliques de Stamboul. La mosquée s'y dresse,
indéfiniment pareille à travers les siècles, avec ses hautes portes
grises, festonnées de dessins mystérieux. Et alentour, sous les treilles
jaunies des petits cafés, les mêmes vieux cafetans de cachemire, les
mêmes vieux turbans blancs sont assis, à cette dernière lueur du soir
d'automne, fumant des narguilés tout en devisant de choses saintes.
Alors je m'arrête au milieu d'eux, à cette même place où, il y a dix
ans, nous avions vu, un soir, paraître sur les marches de la mosquée un
illuminé qui levait les yeux et les bras au ciel, en criant: «Je vois
Dieu, je vois l'Éternel!»--Achmet avait secoué la tête, incrédule,
répondant: «Quel est l'homme. Loti, qui pourra jamais voir Allah!...»
En vérité je ne sais pas pourquoi cette halte sur cette place a marqué
si profondément, parmi tant d'autres souvenirs de mon pèlerinage; ni
pourquoi j'éprouve le besoin de la fixer ici, pour l'empêcher de s'en
aller trop vite, dans la fuite de tout,--comme on retiendrait de la
main, un instant, quelque légère chose flottante, emportée au fil de
l'eau...
VI
Samedi, 8 octobre 188...
C'est le matin du dernier jour. Un épais brouillard gris est descendu
sur Constantinople, rappelant les automnes du nord.
Comme hier, j'ai repris mes vêtements turcs, pour ressembler plus à ce
que jadis j'ai été, pour être mieux reconnu, dans cette région des morts
où je vais, par je ne sais quelles incertaines émanations d'âmes, qui
doivent regarder au-dessus des tombeaux. Et, seul cette fois, je
chemine à cheval le long de la grande muraille de Stamboul, seul
infiniment sous ce ciel bas et obscur, seul aussi loin que je puis voir
au milieu de ces landes et de ces bois funéraires.
La muraille se prolonge à mesure que j'avance, se déroule, toujours
pareille dans les lointains de la campagne morte. Elle a l'air de
soutenir, avec les milliers de pointes de ses créneaux, les lourdes
nuées traînantes prêtes à tomber sur la terre. Elle est d'une sinistre
couleur sombre, par cette matinée sans soleil. Débris colossal du passé,
elle nous diminue et nous écrase, nous et nos existences courtes, et nos
souffrances d'une heure, et tout le rien instable que nous sommes.
En passant, je regarde les profondes portes ogivales par où personne
n'entre ni ne sort; puis, je compte avec soin les énormes tours
carrées--jusqu'au moment où m'apparaît cette sorte de tertre que l'on
m'a montré hier, et sur lequel, au milieu d'autres tombes, est la petite
borne bleue aux inscriptions d'or.
Et quand je l'ai bien reconnue, la petite borne d'Aziyadé, j'attache mon
cheval aux branches d'un cyprès, pour m'approcher seul et me coucher sur
la terre,--sur la terre rousse légèrement brumée de pluie, où poussent
de rares plantes grêles. À l'orientation de la borne, je sais la
position du corps chéri qui est enfoui dessous, et, après avoir bien
regardé au loin alentour si personne n'est là qui puisse me voir, je
m'étends doucement et j'embrasse cette terre, au-dessus de la place où
doit être le visage mort.
Il y a des années que j'avais eu le pressentiment, et pour ainsi dire la
vision anticipée de tout ce que je fais ce matin: sous un ciel bas et
sombre comme celui-ci, je m'étais vu, revenant, dans ce costume
d'autrefois, pour me coucher sur sa tombe et embrasser sa terre... Et
c'est aujourd'hui, c'est maintenant, ce dernier baiser,--et voici qu'il
ne me semble plus que ce soit bien réel; je me laisse distraire ici-même
par je ne sais quoi, peut-être par l'immensité du décor funèbre, par
tout ce charme de désolation dont s'entoure et s'agrandit, à mes yeux
irresponsables, la scène de ma visite à cette tombe.
Cependant, à mesure que les minutes passent, effroyablement
silencieuses, et tandis que les nuées lourdes continuent de se traîner
au-dessus des grands murs sarrazins, je reprends peu à peu conscience
des choses; je souffre plus simplement, je comprends d'une manière plus
humaine et plus douloureuse, le frisson me revient, le vrai frisson
d'infinie tristesse...
Des instants passent encore; un peu de vent se lève, semant sur ce pays
des morts des gouttes de pluie fouettante.
Notre longue entrevue muette traverse des phases différentes, qui
semblent de plus en plus nous rapprocher l'un de l'autre. Maintenant je
suis tout entier à l'impression que nos corps sont de nouveau presque
réunis,--après avoir été tant séparés, par les années, par les
distances, par les courses à travers le monde et par l'indéchiffrable
mystère qui enveloppait pour moi sa destinée à elle; je sens que nous
sommes là, tout près voisins, séparés seulement par un peu de cette
terre, dans laquelle on l'a couchée sans cercueil. Et j'aime tendrement
ces débris,--_qui en ce moment me font l'effet d'être tout_; je voudrais
les voir, et les toucher et les emporter: rien de ce qui a été Aziyadé
ne pourrait me causer d'effroi ni d'horreur...
Les nuées grises se traînent toujours avec des franges plus sombres qui,
en passant, jettent de la pluie sur la morne campagne et sur la
muraille immense...
Maintenant l'image d'Aziyadé est devant moi presque vivante,--ramenée
sans doute par le voisinage de ces débris, au-dessus desquels a dû
rester, flottant, quelque chose comme une essence d'elle-même... Oh!
mais vivante tout à coup, si vivante que jamais je ne l'avais retrouvée
ainsi depuis le soir de la séparation. Je revois, comme jamais, son
sourire, son regard profond sur le mien, son regard des derniers jours;
j'entends sa voix, ses petites intonations familières, confiantes et
enfantines; je retrouve toutes ces intimes et insaisissables petites
choses d'elle que j'ai adorées avec une infinie tendresse. Alors rien
d'autre n'existe plus, ni le grand décor, ni les ambiances étranges; il
n'y a plus rien qu'elle-même,--et toutes mes impressions changeantes
s'amollissent, se fondent en quelque chose d'absolument doux,--et je
pleure à chaudes larmes, comme j'avais désiré pleurer...
* * * * *
De cet instant, j'ai l'illusion délicieuse qu'elle sait que je suis
revenu là et qu'elle a tout compris... La notion m'est venue, furtive,
inexplicable, mais _ressentie_, d'une âme persistante et présente.
Alors, l'amertume et le remords qui s'attachaient à son souvenir ont
sans doute disparu pour jamais.
Et je me relève apaisé, avec une tristesse différente. Tout à coup même
sa destinée à elle me paraît moins sombre: elle s'en est allée, elle,
en pleine jeunesse, n'ayant eu que ce seul rêve d'amour,--et le baiser
que je suis venu donner à sa tombe, personne sans doute n'en viendra
donner un semblable à la mienne.
Au pied de la borne de marbre, parmi les petites plantes qui sont là, je
choisis une des plus fraîches que j'emporte avec moi; puis, encore,
j'embrasse son nom, écrit en relief de marbre et recouvert d'or
éteint,--et je remonte à cheval, me retournant de loin, pour la revoir,
au milieu de sa solitude où fuit à perte de vue la haute muraille de
Stamboul...
VII
Le soir, accoudé à l'arrière du paquebot qui m'emporte, je regarde,
comme il y a dix ans, s'éloigner Constantinople. Puis le crépuscule
tombe, comme un grand voile jeté sur tout, et, à la sortie du Bosphore,
dans la mer Noire, la nuit nous prend tout à fait.
Et tout s'apaise, s'apaise en moi, de plus en plus; tout s'éloigne,
retombe dans un lointain plus effacé...
VIII
Janvier 1892.
Dans mon enfance, je me souviens d'avoir lu l'histoire d'un fantôme qui
venait timidement le soir, appeler de la main les vivants. Il revint
ainsi pendant des années, jusqu'au moment où, quelqu'un ayant osé le
suivre, on comprit ce qu'il demandait et on lui donna satisfaction.
Eh bien! ce rêve angoissant qui, pendant tant d'années m'avait
poursuivi, ce rêve d'un retour à Constantinople toujours entravé et
n'aboutissant jamais,--ce rêve ne m'est plus revenu depuis que j'ai
accompli ce pèlerinage. Et, du côté de l'Orient, tout s'est apaisé
encore dans mon souvenir, avec les années qui ont continué de passer...
Ce rêve était sans doute l'appel du cher petit fantôme de là-bas, auquel
j'ai répondu et qui ne se renouvelle plus.
FIN
E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--069 9 11.
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