ne se rappelle pas. Il y a si longtemps de l'histoire que je lui
conte,--et elle en a tant soigné, tant vu mourir dans sa vie, des jeunes
hommes et des vieux,--et il y en a tant des _Achmet_, à Constantinople!
«Et puis, dit-elle pour s'excuser, j'ai perdu coup sur coup mon mari et
mes fils. Depuis ce temps-là, ma tête s'est dérangée, ma mémoire est
partie.»
Mon Dieu, comment percer la nuit qui s'est faite dans cette
intelligence, comment m'y prendre... Et puis elle a peur surtout; peur
d'être interrogée pour quelque affaire de justice, peur de je ne sais
quoi.
--Ne crains rien de nous, bonne dame, lui dis-je. Cet Achmet, je le
recherche parce que je l'aimais tendrement, rien que pour cela. Tâche de
te rappeler. Je voudrais le revoir. Aide-moi. À présent, je te supplie,
tu vois bien. Allons, cherche: Achmet, Mihran-Achmet? Je te reconnais,
moi, pourtant; je suis sûr d'être venu avec lui te parler ici, il y a
dix ans, quand tu demeurais dans ce quartier. Et je lui ai même écrit
chez toi, durant les trois premières années qui ont suivi mon départ. Tu
l'as soigné, ne t'en souviens-tu pas, quand il était blessé et si
malade...
Une lueur paraît traverser sa tête. Elle se penche en avant pour me
regarder de plus près, ses yeux s'ouvrent, se dilatent; plongent tout au
fond des miens: «Comment t'appelles-tu donc?» dit-elle d'une voix
brusque.
--Loti!
--Loti!... Ah! Loti!... Ah! Achmet!... Ah! Mihran-Achmet! Si je m'en
souviens, de Mihran-Achmet!!
Un silence de quelques secondes, pendant lequel sa figure s'assombrit
tout à fait. Puis elle reprend durement:
--_Eulû! Eulû! Yedi seneh dan, tchok dan euldi!_ (Mort! Mort!! Il y a
sept années, il y a beau temps qu'il est mort!)
Comme c'est étrange! Le début de cette réponse, le ton cruel, la
répétition irritée de ce premier mot aux consonances sinistres, j'avais
imaginé jadis, pour Aziyadé, quelque chose d'absolument semblable...
_Eulû! Eulû!_ je m'étais figuré que, pour m'annoncer sa mort à elle, on
me poursuivrait, avec acharnement, de ce mot-là.
Et j'ai écouté, à peu près impassible, la phrase funèbre, oubliant
presque Achmet pour me dire seulement que le fil conducteur devient de
plus en plus difficile à ressaisir, qu'il ne me reste d'espérance qu'en
sa soeur Ériknaz et qu'il me faut, ce soir même, à tout prix, la
retrouver.
Elle continue, la vieille femme:«--Sa dernière nuit, tout le temps, il
t'a appelé: Loti! Loti! Loti!... Donc, c'est à cause de toi qu'il est
mort, à cause de toi!»
Cela encore, je m'y attendais. Je sais bien que non, qu'il a dû mourir
de sa blessure, le pauvre petit; mais je ne m'étonne pas, puisqu'il m'a
appelé à l'heure d'angoisse, d'être soupçonné de quelque maléfice
mortel. Je suis seulement surpris de me sentir à peine ému, comme si
j'avais en ce moment le coeur fermé, ou rempli d'autre chose que de lui.
--Tu sais où est sa tombe? dis-je simplement. Alors, tu m'y conduiras
demain... Mais il y a Ériknaz, sa soeur, de qui j'ai besoin dès ce soir;
dis-moi où elle habite, mène-moi tout de suite chez elle, veux-tu?
--Ériknaz?... De qui donc est-ce que je parle là! Six mois après son
frère, on l'a mise dans un cercueil, elle aussi. Quant à sa fille
Alemshah, elle est mariée et s'en est allée demeurer très loin d'ici,
sur la côte d'Asie, du côté d'Ismir...
Et Anaktar-Chiraz fait un geste de la main, le geste de chasser de la
poussière, comme pour mieux affirmer que c'est fini de tout ce monde-là;
table rase, il n'en reste rien.
Allons, il est brisé, le fil conducteur sur lequel j'avais compté; il
est brisé et enfoui sous terre depuis des années avec Ériknaz. Quant à
cette femme qui me parle, inutile de l'interroger sur Aziyadé, elle n'a
même pas connu son existence. «C'est une bonne et sainte femme, disait
Achmet, mais il ne faut pas lui confier nos secrets, elle ne saurait pas
les tenir.» Et tout mon plan s'écroule, et la journée s'achève et je ne
sais plus que faire...
Maintenant elle m'accable de questions, Anaktar-Chiraz, très radoucie
cependant, parce qu'elle comprend que je souffre. Pourquoi ai-je disparu
pendant dix années, sans même répondre aux lettres d'Achmet mourant?
Qu'est-ce qui me ramène aujourd'hui? Qu'est-ce que je veux savoir
d'Ériknaz, et, sous tout cela, quel mystère y a-t-il?
Je ne réponds plus, moi, accablé et songeant... Mais tout à coup je me
rappelle une autre soeur d'Achmet. Comment donc était-elle sortie de ma
mémoire, celle-là. Il est vrai, une sorte d'invisibilité entourait
cette créature très bizarre. Je ne l'avais aperçue qu'une fois, à peine
et dans l'obscurité. Eux-mêmes, Ériknaz et lui, ne la voyaient presque
jamais, et baissaient la voix pour parler d'elle; c'était une soeur très
aînée, déjà une vieille femme pour laquelle ils avaient une vénération
et une crainte, l'appelant tout bas «notre mère». Mais elle savait
l'existence d'Aziyadé, et sa demeure, et connaissait bien aussi Kadidja,
la négresse. Vraiment, je ne comprends plus comment je n'y ai pas songé
plus tôt...
Et j'interroge, en tremblant:
--Te rappelles-tu qu'il avait une vieille soeur... qui demeurait toute
seule, par là-bas, vers les Eaux-Douces?
Dieu merci, elle se rappelle, et elle croit que cette vieille soeur
existe toujours, là-bas, dans sa même maison. Mais c'est une personne
singulière, qui a eu de grands malheurs et qui vit dans la retraite.
Depuis sept années, depuis l'enterrement, elle ne l'a pas revue.
--Oh! vite, dis-je, je t'en prie, tu vas m'y conduire!
Elle objecte qu'il est bien tard, que le soleil baisse; que sa malade
l'attend. Pourquoi pas demain, plutôt? C'est si loin! Et puis, nous
recevra-t-elle seulement; ça n'est pas sûr.
Je le lui demande avec prière, je la supplie, car je n'ose lui offrir de
l'argent bien qu'elle paraisse pauvre. Je la supplie, et je vois peu à
peu ses yeux s'attendrir. Eh bien, oui, alors, elle me conduira ce
soir. Le temps d'aller avertir la malade qu'elle soigne, et elle
revient, et nous partons ensemble.
Je congédie le Grec, qui a pris un air trop attentif, trop inquisiteur,
et je reste seul, suivant des yeux la robe noire de la vieille femme qui
s'éloigne.
Quelques minutes de calme et de silence, en attendant son retour.
Au-dessus de ma tête, la vigne effeuillée prend de plus en plus des
teintes d'or rouge, et une nuance d'or se répand aussi sur la mosquée
d'en face, sur le branchage des grands cyprès, sur toutes choses; le
soir, le calme soir descend sur ce petit quartier perdu où la mort
d'Achmet vient de m'être confirmée. Plus j'y songe, plus je suis
convaincu qu'elle aussi, Aziyadé, est couchée comme lui dans la terre
turque. Et, au lieu du déchirement affreux que j'aurais senti autrefois,
je n'éprouve plus qu'une mélancolie douce en pensant à ces disparus, une
mélancolie douce avec peut-être un apaisement de les savoir là, et un
désir de bientôt les rejoindre dans la paix où ils sont. À ces
immobilités d'Islam, que je sens autour de moi, s'ajoute, pour me
bercer, le charme tranquille de cette journée finissante. En ce moment,
ma souffrance est endormie dans une résignation absolue à l'universelle
mort.
* * * * *
Oh! pourtant, si ces deux pauvres petits, qui m'ont tant aimé et que je
confonds presque maintenant dans une même tendresse n'ayant plus rien
de terrestre, m'étaient rendus pour un instant, avec quelle indicible
joie, avec quelle émotion profonde et sans nom je les serrerais dans mes
bras.
* * * * *
Elle revient, la vieille bonne femme, prête à me suivre chez la soeur
d'Achmet, et nous cheminons de nouveau vers la mer, pour retrouver mon
caïque et mon batelier, qui nous ramèneront au fond de la Corne-d'Or, à
Pri-Pacha, près des Eaux-Douces.
Il nous faut traverser, pour descendre, les mêmes quartiers musulmans
que tout à l'heure, illuminés en rose maintenant par les derniers rayons
du soleil, et animés de la vie orientale du soir, tout pleins de
costumes aux éclatantes couleurs.
À l'Échelle de Kassim-Pacha, notre batelier nous attendait, confiant,
couché dans son caïque. Et, au baisser du jour, nous recommençons à
glisser sur les eaux de la Corne-d'Or, en sens inverse de notre première
course. Sur la rive sud, la lumière meurt peu à peu derrière
Stamboul,--et c'est la grande féerie finale du jour.
Le soleil est éteint quand nous mettons pied à terre, au delà de
Pri-Pacha, dans l'extrême banlieue confinant aux immenses cimetières. Et
nous voici, l'Arménienne et moi, marchant ensemble très vite, au
crépuscule, dans un quartier que je ne connaissais pas, dans un sombre
petit quartier arménien aux rues étroites et tortueuses, aux maisons de
bois, peintes en brun ou en rouge, et grillées comme des cachots.
Anaktar-Chiraz s'arrête devant une de ces demeures d'aspect mystérieux
et frappe avec le maillet de fer. Les coups résonnent sinistrement dans
toutes les boiseries du vieux voisinage mort.
Peu après, la porte s'entre-bâille d'une façon méfiante, et, dans la
fente d'ombre, m'apparaît la figure spectrale, qui me fait frémir: une
figure de cinquante ans, triste, fanée, amaigrie, mais ressemblant au
pauvre petit Achmet, d'une de ces ressemblances qui sont frappantes
jusqu'à l'épouvante. Sa soeur, évidemment, mais si pareille à lui, avec
les mêmes traits, la même expression, les mêmes yeux, que c'est comme
si je l'avais revu lui-même, vieilli de trente années, et me jetant un
regard de reproche par delà le temps et la mort.
Elle est étonnée, hésitante, prête à refermer sa porte à peine ouverte.
--Loti! se hâte de lui dire la vieille Anaktar, prononçant ce nom tout
bas, comme on annoncerait un fantôme: Regarde-le, c'est Loti!... Loti
qui est revenu!
--Loti?... Loti?... répète l'autre avec un tremblement dans la voix. Ah!
Loti!... dit-elle ensuite, après un silence, d'un accent douloureux et
amer qui me va plus au coeur que le plus poignant de tous les
reproches...
Elles se parlent l'une à l'autre en turc, bas et très vite, disant des
choses dont le sens m'échappe. Puis elles me prient de monter et je les
suis par un petit escalier noir.
Au premier étage, dans une chambre meublée à l'orientale, mais d'un
aspect sombre et pauvre, elles me font asseoir sur un divan misérable;
puis, cette soeur d'Achmet s'empresse à me préparer du café--ce qui est
ici une obligation de l'hospitalité--et, tandis qu'elle va et vient
autour de son petit fourneau, essuyant pour moi ses tasses grossières de
pauvresse, je vois des larmes silencieuses, de grosses larmes qui
descendent le long de ses joues.
Oh! mon Dieu, qu'il fait triste, ici, au crépuscule, dans cette chambre
nue où cette femme pleure, et comme mon coeur se serre, et comme les
mots que je voudrais dire s'arrêtent et s'éteignent...
Elles voient bien, toutes les deux, que je suis venu pour dire ou pour
demander quelque chose de grave. Mais quoi? Je ne parle pas. Elles
attendent. Et le silence se fait de plus en plus lourd, dans la nuit qui
tombe...
* * * * *
En tremblant je me décide à dire:
--Tu te souviens bien de _madame Aziyadé_, la petite dame turque que ton
frère aimait beaucoup, lui aussi? Tu t'en souviens?
Alors elle pose ses tasses et sa serviette, comme pour être plus libre,
comprenant que le grave interrogatoire commence. Et elle fait «oui» de
la tête, avec un geste des mains qui signifie: «Oh! si je m'en souviens!
Comment aurais-je pu oublier tout cela!»
* * * * *
Encore un silence, pendant lequel j'entends une suite de petits coups
frappés régulièrement à mes tempes--le bruit pressé des artères qui
battent. Et enfin, d'une voix brusque, qui s'étrangle un peu, je pose la
question suprême:
--Elle est morte, n'est-ce pas?
* * * * *
Lente à parler, elle me regarde, et ses yeux tristes, tout creusés,
prennent un air de surprise presque injurieuse... Alors, en quelques
secondes d'attente, peu à peu je comprends que c'est _oui_...
J'ai même irrévocablement compris, quand elle se décide à dire, d'un ton
d'interrogation amère: «Vraiment!... est-ce que tu ne le sais pas?» Et
je réponds à demi-voix ce mensonge: «Si, je sais, je sais...» Puis
j'ajoute encore plus bas et comme un enfant qui balbutie; «Ce n'est pas
cela... que je te demandais... Je voulais... Je voulais te prier de me
dire où on l'a mise...»
Et le silence se fait de nouveau, plus mort que tout à l'heure. J'ai dit
ce mensonge, parce que j'avais honte, devant elle, de ne pas savoir, et
d'avoir pu vivre des années ainsi. Mais je vois bien qu'elle ne m'a pas
cru et que son regard continue de me fixer avec une curiosité mêlée de
répulsion et de blâme... Il y a aussi mon attitude qu'elle ne
s'explique pas: nos sangs-froids et nos tranquillités de souffrance sont
incompréhensibles aux orientaux qui, eux, jettent des cris...
Ce silence devient de plus en plus glacial; on dirait que, entre nous,
des couches d'air se figent. Et, dans la maison grillée, dans la chambre
pauvre et étrange, le crépuscule s'assombrit; à travers l'épais
quadrillage de bois qui masque les fenêtres, n'entre plus qu'une vague
lumière incolore; la nuit me semble tomber très vite, et par secousses,
comme si au-dessus de nous, on jetait un à un, en se hâtant, des voiles
de crêpe...
Ainsi, c'est dans ce gîte triste et à cette heure désolée qu'il me
fallait venir, pour entendre l'arrêt final...
Je ne sais combien de secondes, ou combien de minutes, je reste là sans
parler, assis entre ces deux femmes, dont l'une pleure.
La soeur d'Achmet, pour suivre la loi hospitalière, m'a remis une petite
tasse de café, et je bois lentement, toujours avec cette apparente
tranquillité. En dedans de moi-même, dans les régions profondes de la
pensée et du souvenir, il y a un trouble et une sorte d'indécise
fantasmagorie, comme en songe: j'ai l'impression d'assister à des
éboulements dans des abîmes; des choses, qui tenaient debout, tombent
l'une après l'autre, s'effondrent, s'anéantissent; de grands bruits
imaginaires accompagnent ces chutes, puis s'éteignent, se taisent quand
tout est tombé, et le silence se fait, quand rien ne reste plus, le
silence au dedans aussi morne qu'au dehors...
Elle ne sait pas, la soeur d'Achmet, où on a mis le corps d'Aziyadé. À ma
question renouvelée, elle répond cela, froidement. Mais, dit-elle,
Kadidja la négresse, qui existe toujours, le sait sans aucun doute; _si
j'y tiens_, elle ira demain le lui demander, ou même la prier de m'y
conduire.
--«Demain!--Oh! non, ce soir, tout de suite!»--Après ce moment de calme
funèbre, la vie me reprend, en même temps que l'inquiétude des heures.
D'abord, elle refuse: chez la négresse, dans le Vieux-Stamboul, avec
moi, à la nuit qui tombe!... Non, dit-elle, ce n'est pas possible, elle
n'osera pas.
J'avais tout à l'heure supplié l'autre, je supplie celle-ci maintenant.
Et, à son tour, je la vois s'attendrir. Eh bien, oui, elle ira; mais
seule, elle préfère; elle ira chez Kadidja, l'avertir et prendre
rendez-vous; puis, dès demain matin, elle retournera la chercher avec un
caïque et me l'amènera où je voudrai...
Et voici enfin notre plan décidé pour cette journée de demain: à huit
heures, nous nous retrouverons tous, de ce côté-ci de la Corne-d'Or, à
Kassim-Pacha, sur la petite place d'Hadji-Ali; j'y viendrai, moi, avec
une voiture où je ferai monter l'Arménienne et la négresse, qui me
guideront chacune vers un des tombeaux, tandis que la soeur d'Achmet,
toujours effacée, rentrera dans son logis solitaire. C'est convenu,
promis, juré, et maintenant nous allons descendre tous les trois.
Pendant que la soeur d'Achmet se prépare pour sortir, j'essaie de la
questionner. Mais elle ne sait presque rien; vivant toujours dans la
retraite, elle n'a jamais eu de détails précis sur la mort d'Aziyadé:
«Demain, Kadidja me dira tout cela, demain!» Pour ce qui est de
l'époque, elle ouvre un vieux cahier où des dates sont écrites en turc
et s'approche des grillages d'une fenêtre, bien près, où il fait encore
un peu clair: «Voyons, c'était à la fin du printemps qui a précédé la
mort d'Achmet, l'an 1397 de l'hégire. Donc, il doit y avoir quelques
mois de plus que sept années.» Elle sait qu'on a emporté le corps le
soir, presque clandestinement; mais que le vieil Abeddin, son
maître--qui du reste est mort lui aussi l'an dernier--a cependant fait
faire une tombe de marbre. Et c'est tout. «Demain, Kadidja me dira le
reste, demain!»
Elle est prête, maintenant; elle a mis sur sa pauvre robe un vieux châle
noir, et nous descendons ensemble, elle, verrouillant avec soin les
portes après que nous sommes passés.
Par la petite rue, encore plus assombrie, nous nous dirigeons vers la
mer, où nous devons nous séparer.
La soeur d'Achmet loue un caïque pour se rendre à Stamboul; la vieille
Arménienne monte dans le mien, qui m'attendait là, et s'assied à côté de
moi; je la déposerai à Kassim-Pacha, en passant, et continuerai ma
route, seul, sur la Corne-d'Or, pour m'en retourner à Péra, à présent
que ma lugubre journée est finie. À la réflexion, j'aime mieux que mon
entrevue avec Kadidja ait été remise à demain et puisse être préparée
d'avance, car j'ai peur d'affronter cette vieille femme, peur de sa
rancune et de son mépris... Je rappelle même la soeur d'Achmet, qui déjà
s'éloignait en glissant sur l'eau grise, et je retiens d'une main son
caïque léger, pour lui faire mille recommandations: «Tu lui diras bien,
à Kadidja, que ce sont des voyages militaires qui m'ont empêché de
revenir, des expéditions, des guerres lointaines; ce n'est pas ma faute,
va; si je ne l'avais pas aimée, _madame Aziyadé_, est-ce que je serais
ici, ce soir, revenu de si loin, après dix ans, à cause d'elle! Tu lui
diras, n'est-ce pas?...» Puis, je m'arrête, parce que je sens que ma
voix change--et qu'il faut que je me raidisse--parce que je vais
pleurer.--«Je le dirai, Loti, je le dirai», répond-elle, et il me semble
voir une expression tout à fait douce maintenant sur son visage
désolé,--puis nos barques se séparent, dans le crépuscule plus confus...
Finie, ma lugubre journée! Finies, les agitations, les inquiétudes, les
anxiétés, les prières. Fini, tout. Fini, le drame dont le dénouement
était resté comme en suspens durant dix années...
Nous glissons rapidement sur l'eau; l'Arménienne, silencieuse à mon
côté, et droite dans sa robe noire. Une tranquillité de tombeau commence
à se faire en moi; il me semble à présent que ce pays, cette ville si
longtemps rêvée, viennent de se dépouiller tout à coup de leur charme
indicible, en même temps que de leur mystère immense; que Stamboul est
vide, et mon coeur vide aussi, et mon âme vide; je sens comme un
affaissement de toutes choses et un désir de quitter cette Turquie au
plus tôt, pour n'y revenir jamais.
Nous continuons d'aller à grands coups d'aviron, comme des gens qui ont
hâte d'arriver quelque part. Pourquoi si vite? Je ne sais pas. Rien ne
nous presse à présent, puisque tout est fini. Et où donc allons-nous? Je
ne sais même plus. J'ai peur que cette vieille femme, assise à mon côté,
ne me parle, ne rompe ce silence dont j'ai besoin; j'ai peur qu'elle ne
m'interroge sur Aziyadé, sur tout ce qui vient de lui être révélé
d'inattendu pour elle et d'étonnant; je détourne la tête pour ne pas
rencontrer ses yeux, et je regarde, sans voir, le merveilleux décor
crépusculaire: Stamboul qui se reflète renversé dans l'eau calme, les
milliers de caïques qui s'entrecroisent, promenant sans bruit la féerie
atténuée des costumes et des couleurs. Tout cela, qui avait disparu
pour moi pendant des années, et qui est revenu là comme dans un rêve
enchanté, ne me dit plus rien; non plus que le temps délicieux qu'il
fait, le temps encore radouci, tiède, amollissant comme en été...
À l'échelle de Kassim-Pacha, nous nous arrêtons enfin pour déposer la
vieille femme en robe noire, dont la présence, même muette, m'était
devenue une telle gêne: «Adieu, dit Anaktar-Chiraz en s'en allant, que
Dieu t'accompagne, et, demain matin, sois au rendez-vous pour les
tombes».
Je repars seul, comme soulagé d'un poids funèbre, mais la suivant des
yeux cependant, la regrettant presque, parce qu'elle était un trait
d'union avec le cher passé.
Mon batelier, d'un air câlin d'enfant fatigué, me montre ses bras nus,
qui commencent, dit-il, à lui faire mal: «Faut-il toujours aller aussi
vite?»--Ah! non, à quoi bon maintenant; j'oubliais de le lui dire... Je
n'ai plus de but, et personne ne m'attend nulle part, dans cette grande
ville où je ne suis plus connu que des morts. Peu importe où nous irons
maintenant. Plus rien à faire qu'à errer, libre et seul, en recherchant
çà et là des traces, des souvenirs d'autrefois. Alors je lui réponds:
«Va très doucement au contraire, va où tu voudras; laisse dormir le
caïque au fil de l'eau, rentre tes rames et repose-toi; croise tes bras
si tu veux et chante...»
Et bientôt nous sommes presque immobiles, entraînés seulement par une
insensible dérive; le rameur a croisé ses bras et il chante. Il fait un
temps rare, et si doux, si étonnamment doux; j'écoute sa chanson, qui
est haute et plaintive, et je regarde autour de moi, avec déjà plus
d'intérêt, plus de vie que tout à l'heure. Vraiment, depuis qu'elle est
partie, la pauvre vieille femme en robe noire qui se tenait à mon côté
comme un remords, je sens je ne sais quel allègement trop rapide, qui
m'étonne et me confond... Je regarde maintenant de plus en plus, presque
avec mon habituelle avidité de voir... Tout a changé d'aspect à la nuit
tombée; des fanaux se sont allumés à terre, sur les navires, sur les
caïques silencieux qui glissent en tous sens; Stamboul n'est plus
qu'une découpure sombre de coupoles et de minarets, profilée sur le ciel
encore clair. Au milieu de la Corne-d'Or, nous suivons toujours le fil
de l'eau, et, des deux rives à la fois, nous vient, un peu assourdie, la
clameur orientale, l'ensemble confus de ces bruits de Constantinople que
je reconnaîtrais entre tous les bruits de la terre. Comme c'est bien la
même chose qu'autrefois, comme tout est demeuré pareil; je me
représente, sans les avoir revus, tous ces quartiers des deux bords, où
j'ai erré des nuits et des nuits; je sais tout ce qui s'y passe, tout ce
qui s'y marchande, tout ce qui s'y cache, tout ce qui s'y chante!
Tellement que je n'ai jamais eu, aussi complète qu'en ce moment,
l'illusion de m'être replongé dans l'antérieur évanoui des durées,--et
rien de ce que je pourrais dire, dans des pages entières ou des volumes,
ne rendrait la mélancolie sans nom de cette impression-là...
Par contre, comme tout est différent, en moi et pour moi, depuis cette
époque si jeune!... Alors, j'étais pauvre, très ignoré; ma vie turque,
irrégulière et dangereuse, était tout le temps menacée, je n'avais
d'appui nulle part; une plainte de l'ambassade, un ordre d'un chef
pouvaient à chaque instant m'anéantir. Alors, j'étais en peine souvent
pour quelques pièces blanches, quand il s'agissait d'acheter un costume
turc, une arme, ou seulement d'envoyer le juif Salomon aux petites
boutiques du voisinage chercher notre souper. Alors, il me fallait
compter avec ces foules, que j'entends ce soir bruire sur les rives,
avec ces gens du peuple auxquels ma fantaisie m'avait mêlé; j'avais
parmi eux des prêteurs, des créanciers, des amis qui m'étaient utiles,
des ennemis dont les délations m'épouvantaient. À présent, j'achèterais
dix fois tous ces petits ennemis-là, et leur silence aussi, rien qu'avec
ces pièces d'or de ma ceinture. À présent, mon horizon s'est élargi,
élargi démesurément, et je suis presque un souverain auprès de l'enfant
isolé que j'étais jadis. Eh bien, tout cela qui, il y a dix ans, m'eut
fait ici la vie enchantée, avec _elle_, m'est venu trop tard sans doute
car je m'en soucie à peine; quelque chose s'est éteint en moi, quelque
chose de moi-même est couché dans la terre turque, avec Aziyadé.