Un ravin plus profond se présente à nous, où il faut descendre; il est

d'apparence aussi âpre et sauvage que si nous étions à cent lieues d'une

ville. Tout au bas, sous des platanes, est une fontaine antique, où

jadis je rencontrais presque chaque matin la même jeune femme turque,

qui semblait très belle sous ses voiles. C'était avant le soleil levé

que je passais là, à l'aube d'hiver, et aux mêmes heures elle venait

seule remplir à cette fontaine sa cruche de cuivre. Nous croisant dans

le chemin creux, embrumé de vapeur matinale, nous échangions un regard

de connaissance; après quoi, ses yeux, qui étaient seuls visibles dans

son visage voilé, se détournaient avec un demi-sourire. Je n'avais plus

pensé à elle depuis dix ans, et je la revois, à présent, comme dans un

clair miroir, et je retrouve toutes mes impressions tristes de ces

levers de jour, de ces courses dans ces chemins encore déserts, le

visage fouetté par l'air sec et glacé ou par le brouillard gris. Et,

comme j'avais l'âme inquiétée, en ce temps-là, me demandant chaque matin

si, avec tant de dangers autour de nous, l'obscurité prochaine me

réunirait encore à celle que je venais de laisser, ou bien si, avant le

soir, Azraël ne passerait pas pour tout anéantir...

À Pri-Pacha, où nous avons fini par arriver, nous trouvons, après avoir

interrogé les passants de la rue, la maisonnette de cette vieille

Arménienne de qui dépend tout le résultat de mon pèlerinage,--et je

suis anxieux en frappant à la porte. Deux fois, trois fois, le frappoir

antique résonne très fort, jusqu'à faire trembler les planches

vermoulues; personne ne vient ouvrir, et d'ailleurs les fenêtres sont

closes. Mais un juif caduc, centenaire pour le moins, sort avec

effarement d'une maison voisine, emmitouflé d'un cafetan vert:

--La vieille Anaktar-Chiraz? nous répond-il d'un air soupçonneux,

qu'est-ce donc que nous lui voulons?

Il se rassure à notre mine: «Oui, c'est bien ici, en effet; mais elle

n'y est pas; elle est partie hier pour aller s'établir auprès d'une de

ses parentes qui est bien malade, là-bas, à Kassim-Pacha d'où nous

arrivons, tout à côté de son ancienne demeure.»

Oh! alors il me prend une vraie fièvre! Que faire? Le temps passe, il

doit être tard. Je ne sais même pas l'heure, ayant, dans ma

précipitation, oublié ma montre à l'hôtel; mais il me paraît que déjà le

soleil baisse. Une fois la nuit venue, il n'y a plus rien à tenter à

Stamboul,--et je n'ai plus qu'une journée après celle-ci qui va

finir.--Il semble en vérité que j'aie eu, en sommeil, le pressentiment

complet de ce que serait ce voyage; tout va tellement comme dans mon

rêve: ces entraves accumulées, cette inquiétude de l'heure trop courte,

cette angoisse _de n'avoir pas le temps d'arriver jusqu'au but_.

Quel parti prendre à présent? Je ne sais plus trop et ma tête se perd un

peu. Allons-nous retourner sur nos pas, jusqu'à ce Kassim-Pacha d'où

nous venons, avec ces mauvais chevaux de louage qui ne veulent plus

marcher?... Non, Eyoub où j'habitais, et qui m'attire comme un aimant,

est là trop près de nous, juste en face, de l'autre côté de la

Corne-d'Or--qui se rétrécit dans ces parages et sera si vite traversée.

D'ailleurs, je me sens tellement redevenu un habitant de ce saint

faubourg; les dix années, qui me séparent du temps où j'y vivais,

viennent de si complètement s'évanouir, que j'ai presque l'illusion de

rentrer là chez moi, au milieu de figures familières, et que, sans

peine, je m'imaginerais y retrouver ma maison telle que je l'ai

quittée, avec les chers hôtes d'autrefois. Au moins, j'entrerai

m'asseoir dans le petit café antique où nous passions, Achmet et moi,

les veillées d'hiver, en compagnie des derviches conteurs de féeriques

histoires; il n'est pas possible que, dans ce quartier-là, quelqu'un ne

me reconnaisse pas, ne me prenne pas en pitié et ne consente à me guider

dans mes recherches--qui, sans doute, ne peuvent plus faire ombrage à

personne.

Donc, nous renvoyons nos chevaux; nous descendons vers la berge pour

prendre un caïque, choisissant un rameur jeune afin d'aller vite,--et

bientôt nous voici glissant, très légers, à grands coups d'aviron sur

l'eau tranquille.

Je commence à regarder de mes pleins yeux là-bas en face, fouillant de

loin cette autre rive où nous allons aborder.

Quoi, est-ce que je ne m'y reconnais plus? C'était bien là pourtant,

j'en suis très sûr.

Oh! mon Dieu, on a tout changé, hélas! Ma maison, très vieille, et les

deux ou trois qui l'entouraient n'existent plus. Je n'avais pas prévu

cette destruction et je sens mon coeur se serrer davantage. Ce cadre qui

avait entouré ma vie turque est à jamais détruit--et cela recule tout

dans un lointain plus effacé.

Je mets pied à terre, cherchant à m'orienter, à reconnaître au moins

quelque chose. Le petit café des derviches conteurs d'histoires, où donc

est-il? À la place, il y a un grand mur blanc que je ne connaissais

pas, un corps de garde tout neuf, avec des soldats en faction. Et toutes

les maisons alentour sont fermées, muettes, inabordables surtout.

Allons, je suis un étranger ici maintenant; j'ai été fou de venir y

perdre mes instants comptés, quand j'aurais dû au contraire revenir sur

mes pas, suivre la seule piste un peu sûre, rechercher à tout prix cette

vieille femme.

Pourtant, cela faisait partie de mon pèlerinage aussi, de revoir Eyoub,

et j'en étais si près!

Oh! et la mosquée sainte, et l'allée des saints tombeaux! Je suis à deux

pas à présent de ces choses mystérieuses et rares, autrefois si

familières, dans mon voisinage; je ne reviendrai peut-être jamais

ici,--aurai-je le courage de quitter Eyoub sans aller les revoir. Du

reste, en courant, ce sera une perte de cinq ou dix minutes à peine,--et

je dis à mon batelier: «Va, aborde un peu plus loin, au quai de marbre

là-bas, à l'entrée du saint cimetière.»

Laissant le vieux Grec dans le caïque avec le rameur, je redescends à

terre, seul, saisi tout à coup par le silence glacé de ce lieu, par sa

sonorité funèbre, que j'avais oubliée, et qui change le bruit de mon

pas. Dans l'allée d'éternelle paix, sur les dalles de marbre verdies à

l'ombre, où l'on voudrait marcher lentement, la tête basse, il faut

passer aujourd'hui avec cette précipitation enfiévrée qui donne à

toutes les choses, revues ainsi, je ne sais quel air d'inexistence. Je

cours, je cours, dans cette allée, entre les deux alignements de

kiosques funéraires et de tombes, au milieu de toutes les silencieuses

blancheurs des marbres. De droite et de gauche, bordant la voie étroite,

sont de vieilles murailles blanches, percées d'une série d'ogives, par

où la vue plonge dans les dessous ombreux d'une sorte de bocage rempli

de sépultures. Rien de changé, naturellement, dans tout cela qui est

sacré et immuable; ce lieu unique, si étrangement mêlé à mes souvenirs

d'amour, était le même bien des années avant notre existence et sera

ainsi longtemps encore après que nous aurons tous deux passé.

Au bout de l'avenue, dans une ombre plus épaisse, sous une voûte

obscure de platanes, je m'arrête devant la petite porte de

l'impénétrable mosquée sainte. Il y a toujours là les mêmes vieilles

mendiantes, au visage voilé, assises, accroupies, immobiles sur des

pierres. L'une d'elles, réveillée de son rêve par le bruit de mon pas,

s'inquiète de me voir accourir, se demande si j'aurai par hasard

l'impudence de franchir ce seuil: «Yasak! Yasak!» (Défendu! Défendu!),

dit-elle, d'une voix irritée, en étendant une main de morte comme pour

me barrer le passage. Et je lui réponds tranquillement, dans cette

langue turque que je reparle déjà avec la facilité d'autrefois: «Je le

sais, ma bonne mère, que c'est défendu; je veux seulement jeter un coup

d'oeil à l'entrée et puis je m'en irai.» Ce disant, je lui remets une

aumône; alors, d'une voix calmée, elle rassure les autres qui

s'inquiétaient aussi: Il sait, il sait; il est du pays; il vient

regarder, seulement. Et en effet, je regarde à la hâte, à la dérobée;

tant de fois jadis, quand j'habitais Eyoub, j'étais venu jusqu'à ce

seuil, dont je reconnais encore les moindres pierres, dans la demi-nuit

qui tombe des grands arbres. Du lieu d'ombre où je suis, au milieu de

ces pauvresses voilées aux immobilités de fantômes, il semble qu'une

clarté un peu merveilleuse rayonne là-bas, dans cette cour de mosquée,

sur les blancheurs séculaires de la chaux et des faïences...

Tout de suite, après ce regard jeté, je repars en courant dans la

sainte allée, repris par l'inquiétude de l'heure qui fuit, de la lumière

qui me paraît plus dorée, par la frayeur du soleil couchant et du soir.

C'est à Kassim-Pacha, naturellement, à la recherche de cette vieille

femme, que je vais retourner coûte que coûte. Et j'irai par mer cette

fois; d'ici, ce sera le plus rapide.

Quand je suis de nouveau étendu dans mon caïque, je dis au rameur: «Va

vite, vite, pour une bonne récompense que je te donnerai!» Il répond par

un sourire à dents blanches et se met à ramer de toute la force de ses

bras. Le courant nous aide et nous descendons lestement la Corne-d'Or,

nous éloignant du sombre Eyoub.

Mais nous allons passer devant le faubourg d'Hadjikeuï. Si je m'y

arrêtais! Le quartier n'est pas farouche comme celui d'où je viens, et,

qui sait, quelqu'un m'y reconnaîtra peut-être, quelqu'un de ces juifs

que j'employais à mon service, le grand Salomon ou même le vieux

Kaïroullah, n'importe qui, pourvu qu'on me renseigne. En passant, je

vais tenter ce moyen... Et puis cela me permettra de revoir ma maison,

la première de mes maisons turques, car j'ai habité là aussi, avant de

pouvoir réaliser le rêve presque impossible de me fixer à Eyoub.

Dans ce livre de jeunesse où j'ai conté ma vie orientale, j'ai passé

sous silence notre étape à Hadjikeuï, pour abréger, et aussi pour obéir

à une sorte de sentiment de décorum qui m'amuse bien à présent: ce

Hadjikeuï est un faubourg pauvre, assez mal considéré à Constantinople.

Là pourtant j'étais venu m'installer d'abord, en quittant mon logis

européen de Péra; là, j'avais reçu Aziyadé pour la première fois, à son

retour de Salonique. Nous y étions restés près de deux mois, bien

cachés, avant de réussir à trouver une maison sur l'autre rive, dans le

faubourg des saints tombeaux, et nous avions ensuite conservé, à toute

éventualité, ce premier gîte plus sûr, où, par fantaisie, nous revenions

de temps à autre.

À la longue, comme tout se transforme dans la mémoire, tout s'oublie!

Voici que je ne reconnais même plus l'_Échelle_ de notre rue,

c'est-à-dire l'appontement de vieilles planches qui nous était si

familier, jadis, et où nous débarquions avec une telle sûreté

d'habitude, dans le mystère protecteur des nuits bien noires.

Par impatience, je mets pied à terre ailleurs, à l'entrée d'une ruelle

israélite que je me rappelle vaguement, très vaguement. Et, suivi

toujours de ce même vieux Grec, je recommence à marcher vite, à courir,

talonné sans trêve par l'inquiétude de l'heure.

À un tournant, nous tombons sur une rue où se tient un marché juif: cris

de vendeurs et d'acheteurs, foule affairée, encombrement de mannequins,

de fruits et de légumes, petits fourneaux où l'on rôtit des viandes en

plein vent, petits étalages de changeurs et d'usuriers... Là, je me

reconnais tout à fait, par exemple, et le coeur me bat plus fort, car ma

maison doit être bien près.

J'avais du reste gardé de ce marché un souvenir très singulier, unique

même entre tous. Habitant d'Hadjikeuï ou habitant d'Eyoub, j'y venais

chaque soir avec Achmet pour changer, pour emprunter de l'argent à ces

juifs, ou bien encore pour leur acheter les pains et les gâteaux

destinés au dîner mystérieux d'Aziyadé. C'est que Constantinople est la

seule ville du monde où j'aie été vraiment mêlé à la vie du peuple,--à

la vie de ce peuple oriental, bruyant, coloré, pittoresque, mais

besoigneux, pauvre, actif à mille petits métiers, à mille petits

brocantages. Mon compagnon de chaque jour, Achmet, était lui-même un

enfant de ce peuple-là, au courant des moindres rouages de la vie

laborieuse, habitué à se tirer d'affaire avec presque rien, et

m'enseignant sa manière, me rendant homme du peuple comme lui à

certaines heures. Il est vrai, j'étais pauvre, moi aussi, à cette

époque, et bien en peine quelquefois pour soutenir mon rôle d'Hassan...

Ce marché, que je traverse aujourd'hui d'un pas dégagé et rapide,

sentant peser la ceinture de cuir où j'ai fait coudre--un peu à la façon

des matelots--ma réserve de pièces d'or, oh! ce marché, tout ce qu'il me

rappelle de misères, gaiement endurées à cause d'elle, de marchandages

timides, de demandes de crédit pour des sommes qui à présent me font

sourire... Et, sous le costume turc, ces choses me semblaient

acceptables, m'amusaient presque, en me donnant davantage l'impression

d'être sorti de moi-même et devenu quelqu'un des simples qui

m'entouraient. Il y avait tant d'enfantillage encore dans ma vie de ce

temps-là!

Après cette rue du marché, une place tranquille au bord de la mer, une

place silencieuse bordée de berceaux de vigne et ornée en son milieu

d'une vieille fontaine de marbre. Et ma maison est là, qui tout à coup

me réapparaît, bien réelle, au beau soleil du soir... J'ai enfin

retrouvé une chose d'autrefois, une chose qui a fait partie de mon cher

passé et qui existe encore...

Avec je ne sais quelle crainte de m'en approcher, avec un étrange

trouble d'âme, je vais lentement m'asseoir en face, en plein air, devant

un petit café, sous des treilles que l'automne a jaunies, et je la

regarde. (Comme ce nom de _café_ sonne mal pour dire ces échoppes

orientales où l'on fume le narguilé.) Je la regarde, ma maisonnette

d'autrefois, un peu comme je regarderais une chose de rêve qui oserait

se montrer en plein jour. Elle me semble rapetissée et d'aspect

misérable; cependant, c'est bien cela, et rien que ces marbrures de

vieillesse, sur la muraille, ramènent dans ma tête mille souvenirs.

Cette place n'a pas changé non plus; pas une pierre n'a été dérangée

depuis que j'y habitais. Est-ce possible, mon Dieu, que tout y soit

demeuré si pareil, que le soleil l'éclaire si gaiement, que je m'y

retrouve, moi, encore jeune, et que, depuis des années, je ne sache plus

rien d'_elle_, même pas si elle est vivante ou si elle s'est endormie

dans la terre...

C'est mon premier instant de repos et de rêverie, depuis que j'ai

commencé ma longue course errante. Ce soleil d'octobre, qui d'abord me

semblait joyeux, sur cette place solitaire, subitement me devient

triste, triste plus que la brume ou la nuit. Il ne me charme ni ne me

trompe plus; je n'ai conscience à présent que de son impassibilité

devant les continuels anéantissements, les continuelles fins. Je sens de

la mort, de la mélancolie de mort, dans sa lumière douce; ses rayons

sont pleins de mort...

Un jeune garçon se présente pour nous servir. Je lui demande:

--Est-ce que le maître du café est vieux? est ici depuis longtemps?

--Le maître?... Oh! depuis peut-être cinquante ans, répondit-il, étonné;

c'est un _très vieux père_.

--Alors, dis-lui qu'il vienne me parler.

Je me rappelle tout de suite la figure de ce vieil homme, dès qu'il

arrive:

--Me reconnais-tu? Je demeurais là, dans la maison d'en face, il y a

bien des années.

--Ah! oui, dit-il, un peu saisi. Et c'est toi qui t'en étais allé,

après, habiter Eyoub. Pourtant, non... il y a au moins vingt ans de ce

que je veux dire (on compte toujours très mal les années, en Turquie),

tu serais plus vieux que tu n'es.

--Et te souviens-tu de mon serviteur Achmet?

De mon serviteur Achmet, il se souvient très bien; mais il ne peut me

donner aucun renseignement sur lui: on ne l'a pas revu à Hadjikeuï

depuis mon départ.

Alors je le charge d'aller appeler tous les anciens du quartier, tous

ceux qui plus ou moins peuvent se souvenir de moi.

Et bientôt un attroupement se forme, des voisins, des curieux, des gens

quelconques, qui me regardent comme un revenant de l'autre monde,

étonnés eux aussi de me voir encore jeune: il semble que, dans leur

mémoire à tous, mon passage ici ait peu à peu remonté jusqu'à des

époques incertaines et reculées.

Je m'en doutais bien, ils n'ont pas oublié ce Français qui avait eu

l'idée singulière de venir s'isoler ici; mais, hélas! au sujet d'Achmet,

personne ne peut rien me dire. Pourtant on me propose d'aller, si je

veux, chercher un juif qui me connaissait très bien et qui me

renseignerait peut-être,--un nommé Salomon.

Salomon! Je crois bien que je veux voir Salomon! Qu'on me l'amène bien

vite, et il y aura récompense. Ce Salomon, je l'employais souvent; il

allait faire des achats pour moi avec Achmet, et savait même les allées

et venues clandestines d'une musulmane dans ma maison. Au moment de mon

départ, je l'avais chassé, il est vrai, pour je ne sais plus quelle

fourberie; mais qu'importe pourvu qu'il me guide. J'aurai même presque

une joie à le revoir, comme tout ce qui a été mêlé à ma vie

d'autrefois...

Il arrive. Sans doute il ne m'en veut pas, lui non plus, car il paraît

tout ému de me reconnaître, et il embrasse la main que je lui tends. Je

l'avais laissé un homme grand et superbe, je le retrouve tout courbé et

blanchi.

--Achmet, dit-il, non, je ne l'ai pas revu, et n'ai plus entendu parler

de lui depuis ton départ. Il doit avoir quitté le pays,--ou bien il est

mort.

Puis il me promet de passer sa soirée en recherches et de monter demain

matin à Péra m'en rendre compte.

Allons, je ne saurai rien de plus ici. Encore une halte perdue. Et

l'heure presse, il faut repartir...

Pourtant je voudrais bien entrer dans ma maison, puisque je suis si

près; surtout je voudrais monter au premier étage, dans cette chambre

que j'avais préparée avec tant d'amour pour la recevoir.

Et j'envoie Salomon parlementer avec les gens qui habitent là: des

Arméniens pauvres, qui consentent, pour une pièce blanche, à m'ouvrir

leur porte.

J'entre, je monte notre escalier, je revois notre chère petite chambre,

jadis si jolie dans son arrangement étrange. À présent, plus rien; des

meubles de misère, du désordre et des loques qui traînent. J'aurais

mieux fait de ne pas regarder cette profanation pitoyable; le simple

coup d'oeil que j'ai jeté là vient de suffire pour reculer, reculer

encore plus au fond de l'abîme, le passé dont je poursuis la trace.

Mais, tandis que je redescends, par ces marches où les babouches

d'Aziyadé se sont posées, une émotion poignante me vient, que je n'avais

pas prévue...

Un jour, très loin dans mon enfance, certain rayon de soleil d'hiver,

entré par une fenêtre d'escalier, m'avait impressionné d'une

inexplicable façon profonde.--J'ai déjà conté cela, je ne sais où.--Et

ici, bien des années plus tard, j'avais retrouvé le même frisson, en

revoyant, dans cette maison d'Hadjikeuï, un rayon semblable et de même

signification mystérieuse,--qui, chaque soir, glissait le long d'un

escalier, pour éclairer une amphore d'Athènes posée dans une niche du

mur... Souvent, des détails infimes se gravent pour toujours dans une

mémoire, et on dirait qu'ils résument en eux-mêmes tout un lieu, toute

une époque pénible ou regrettée: il en avait été ainsi de ce rayon de

soleil--déjà mêlé pour moi à je ne sais quel _antérieur_ inconnu;--j'y

avais repensé cent fois depuis mon départ du pays turc, et une angoisse

singulière, une angoisse bizarre et d'inquiétante origine, m'était

toujours venue à l'idée que je ne reverrais jamais cette traînée de

lumière pâlie, tombant dans cette niche sur cette amphore, jamais,

jamais plus...

Eh bien, la niche vide est toujours là dans le mur, et tandis que je

redescends, le soleil l'éclaire de son même rayon triste...

En tout ce qui précède, je me suis perdu, une fois de plus, dans

l'indicible...

Nous remontons dans notre caïque, le Grec et moi, après cette halte qui

a duré vingt précieuses minutes, et nous continuons notre route vers

Kassim-Pacha, de toute la vitesse de nos rames.

Sur la Corne-d'Or, c'est le va-et-vient coutumier, le croisement

incessant des minces caïques silencieux. Et que cette après-midi est

belle, tiède et lumineuse! Elle me donne des illusions d'été, à moi qui

arrive des forêts de sapins des Karpathes, où déjà des neiges

tombaient... Et je me laisse reprendre aux tromperies du soleil. Je me

laisse peu à peu bercer et leurrer par tout ce mouvement, si familier

jadis: comme tout à l'heure à Eyoub, peu à peu, je me figure être encore

au temps lointain où j'avais des logis mystérieux, ici, sur ces deux

rives... L'entour est, d'ailleurs, resté tellement pareil! Les grands

dômes des mosquées se dressent aux mêmes places; la silhouette immense

de Stamboul préside à toute cette agitation joyeuse des barques,

absolument comme, il y a dix ans, elle dominait nos aventureuses allées

et venues d'amour... Oh! comment dire le charme de ce lieu qui s'appelle

la Corne-d'Or!... Comment le dire, même par à peu près: il est fait de

mes joies inquiètes et de mes angoisses, mêlées à de l'ombre d'Islam; il

n'existe sans doute que pour moi seul...

À l'Échelle de Kassim-Pacha, nous abordons bientôt, en face de ce

palais, d'architecture mauresque, qui est l'Amirauté. Là, je regarde

l'heure... À quoi pensais-je donc, il faut que j'aie la tête bien

inquiète pour n'avoir pas vu qu'en effet le soleil est encore très haut;

il est à peine trois heures et demie! J'éprouve un apaisement à cette

certitude que le jour n'est pas trop près de finir...

Dix minutes de marche empressée pour arriver de nouveau à ce quartier où

nous avons chance de trouver Anaktar-Chiraz. C'est par de vieilles

petites rues bien musulmanes, où circulent en babouches des femmes

voilées de mousseline blanche.

Après cette longue pérégrination inutile que je viens de faire, revenu à

mon point de départ, à cette place d'Hadji-Ali, qui est tranquille et

solitaire, entre ses maisonnettes basses, comme une place de village, je

m'assieds au même petit café que tout à l'heure, dans le jardin, sous

les treilles jaunies qui s'effeuillent. Dans ce recoin paisible, pauvre,

presque campagnard, nous serons bien pour causer du passé, sans témoins,

au milieu de choses immobilisées depuis des siècles; l'endroit,

d'ailleurs, est comme choisi, pour l'entrevue un peu funèbre que

j'attends, pour les choses tristes et saupoudrées de cendre que nous

allons sans doute nous dire.

J'envoie le fureteur grec s'enquérir d'Anaktar-Chiraz et la prier de

venir ici, causer un moment avec moi. Je crois bien que, cette fois, il

la trouvera; je m'inquiète seulement de savoir si elle consentira à

venir, si elle n'aura pas peur, et je demande un narguilé pour attendre.

La soirée est de plus en plus tiède, jouant les calmes soirées d'été; le

soleil, qui descend, dore l'antique mosquée d'en face et la vigne

effeuillée sous laquelle je suis assis. Sur la place, personne ne passe;

à peine une rumeur confuse monte jusqu'à moi, de la Corne-d'Or et des

navires; il se fait un grand silence alentour. Des minutes et des

minutes d'attente se passent. L'immense ville voisine n'est plus

indiquée par rien; j'ai maintenant tout à fait l'impression de l'été,

d'un soir d'été finissant, dans quelque village oriental, et du calme

profond redescend en moi.

Enfin il revient, le Grec, suivi d'une vieille femme vêtue de noir,

basanée, aux traits durs, que je reconnais tout de suite. Je l'avais vue

une seule fois dans ma vie, mais c'est bien elle. Son air est effaré,

hagard; elle a vieilli terriblement. Pourvu qu'elle se souvienne!

Évidemment elle a peur de ces personnages inconnus, de cet

interrogatoire qu'on veut lui faire subir dans un lieu écarté. Avec une

cérémonieuse révérence, elle s'assied devant moi, sur le bord d'un

tabouret, et me regarde. Je suis à contre-jour et elle doit me voir en

ombre sur un fond de soleil.

Oh! oui, c'est bien elle; je viens de reconnaître surtout ce

demi-sourire, très bon, très honnête, qui a éclairé un instant son

visage parcheminé et durci. Une natte de ses cheveux, restés noirs comme

de l'ébène, entoure le foulard de soie, également noir, dont sa tête est

enveloppée comme d'une bandelette. Sa robe usée, mais propre, est

taillée à l'européenne, d'une forme démodée, avec des biais de velours

noir. Chez nous, dans des villages du Midi ou de l'Auvergne, des

vieilles femmes ont cette tenue et cet aspect. Elle se tient roide, sur

son tabouret, et elle attend.

Je commence à la questionner doucement, timidement, en langue turque,

ayant peur de ses réponses.

Fantôme d'Orient · 第 2 / 6 段