Depuis longtemps, je ne l'avais plus vue, cette amulette d'O

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BIBLIOTHÈQUE CONTEMPORAINE

PIERRE LOTI

DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

FANTÔME

D'ORIENT

CINQUANTE-CINQUIÈME ÉDITION

PARIS

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

3, RUE AUBER, 3

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

* * * * *

DU MÊME AUTEUR

Format grand in-18.

AU MAROC 1 vol.

AZIYADÉ 1 --

LE CHÂTEAU DE LA BELLE AU BOIS DORMANT 1 --

LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN 1 --

LES DÉSENCHANTÉES 1 --

LE DÉSERT 1 --

L'EXILÉE 1 --

FANTÔME D'ORIENT 1 --

FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT 1 --

FLEURS D'ENNUI 1 --

LA GALILÉE 1 --

L'INDE (SANS LES ANGLAIS) 1 --

JAPONERIES D'AUTOMNE 1 --

JÉRUSALEM 1 --

LE LIVRE DE LA PITIÉ ET DE LA MORT 1 --

MADAME CHRYSANTHÈME 1 --

LE MARIAGE DE LOTI 1 --

MATELOT 1 --

MON FRÈRE YVES 1 --

LA MORT DE PHILÆ 1 --

PAGES CHOISIES 1 --

PÊCHEUR D'ISLANDE 1 --

PROPOS D'EXIL 1 --

RAMUNTCHO 1 --

RAMUNTCHO, pièce 1 --

REFLETS SUR LA SOMBRE ROUTE 1 --

LE ROMAN D'UN ENFANT 1 --

LE ROMAN D'UN SPAHI 1 --

LA TROISIÈME JEUNESSE DE MADAME PRUNE 1 --

VERS ISPAHAN 1 --

Format in-8º cavalier.

OEUVRES COMPLÈTES, tomes I à XI 11 vol.

* * * * *

_Éditions illustrées._

PÊCHEUR D'ISLANDE, format in-8º jésus, illustré

de nombreuses compositions de E. RUDAUX 1 vol.

LES TROIS DAMES DE LA KASBAH, format in-16

colombier, illustrations de GERVAIS-COURTELLEMONT 1 --

LE MARIAGE DE LOTI, format in-8º jésus. Illustrations

de l'auteur et de A. ROBAUDI 1 --

* * * * *

E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY

FANTÔME D'ORIENT

I

Septembre 188...

Minuit, après une fraîche soirée de fin septembre où déjà un peu

d'automne s'annonce. Du silence partout. Dans ma maison familiale

paisiblement endormie, je reste seul éveillé, l'esprit en grand trouble

d'anxiété et d'attente. Depuis tantôt deux heures, je me suis retiré

chez moi, disant que j'allais sagement me coucher, en prévision de mon

départ matinal de demain. Mais le sommeil ne vient pas. Enfermé dans

mon logis particulier, errant sans but d'une pièce dans une autre, je

reste indéfiniment songeur, comme à la veille de mes grands départs de

marin pour des campagnes longues et lointaines, et, en dedans de

moi-même, je passe une lente revue sinistre de temps accomplis, de

choses à jamais finies, de visages morts.

Cette fois pourtant, je ne pars que pour un mois et je ne vais pas plus

loin que Constantinople, mais le voyage sera sombre...

Il faut bien qu'il se soit joué là-bas un acte inoubliable de cette

féerie noire qui a été ma vie, pour que je m'inquiète ainsi de la pensée

d'y retourner; pour que tout ce qui en vient, un mot tartare qui me

repasse en tête, une arme d'Orient, une étoffe turque, un parfum,

aussitôt me plonge dans une rêverie d'exilé où réapparaît Stamboul! Et

ce n'est pas par simple fantaisie d'art non plus, qu'ici mon appartement

est pareil à celui de quelque émir d'autrefois, ressemble à une demeure

orientale qui, par sortilège, se serait incrustée au milieu de ma chère

maison héréditaire, avec ses arceaux dentelés, ses broderies d'ors

archaïques et ses chaux blanches. Un charme dont je ne me déprendrai

jamais m'a été jeté par l'Islam, au temps où j'habitais la rive du

Bosphore, et je subis de mille manières ce charme-là, même dans les

choses, dans les dessins, dans les couleurs, jusque dans ces vieilles

fleurs de rêve qui sont ici naïvement peintes sur les faïences de mes

murs. Et surtout il m'attire, ce charme triste, il m'attire vers là-bas

où je serai demain.

C'est donc vrai que je vais revoir Stamboul... C'est bien réel et

prochain, ce pèlerinage auquel, depuis dix ans, je rêve...

Depuis dix ans que les hasards de mon métier de mer me promènent à tous

les bouts du monde, jamais je n'ai pu revenir là, jamais; on dirait

qu'un sort, un châtiment sans merci m'en ait constamment éloigné. Jamais

je n'ai pu tenir le solennel serment de retour qu'en partant j'avais

fait à une petite fille circassienne, abîmée dans le suprême désespoir.

Et je ne sais plus rien d'elle, qui fut la bien-aimée à qui je croyais

m'être donné jusqu'à l'âme, pour le temps et pour les au delà infinis.

Mais, depuis que je l'ai quittée, constamment je suis poursuivi en

sommeil par cette vision, toujours la même: mon navire fait à Stamboul

une relâche inattendue, rapide, furtive; ce Stamboul revu en songe est

étrange, agrandi, déformé, sinistre; en hâte, je descends à terre, avec

la fièvre d'arriver jusqu'à elle, et mille choses m'en empêchent, et mon

anxiété va croissant à mesure que passe l'heure; puis tout de suite

vient le moment de l'appareillage, et alors, de partir sans l'avoir

revue et sans avoir seulement rien retrouvé de sa trace égarée,

j'éprouve tant d'angoisse que je me réveille...

Pour le relire, pendant cette soirée d'attente, je vais chercher avec

crainte un livre qu'autrefois j'ai publié, par besoin déjà de chanter

mon mal, de le crier bien fort aux passants quelconques du chemin, et

que, depuis le jour où il a paru, je n'ai plus jamais osé ouvrir. Pauvre

petit livre, très gauchement composé, je pense, mais où j'avais mis

toute mon âme d'alors, mon âme en déroute et prise des premiers vertiges

mortels, ne pensant pas du reste que je continuerais d'écrire et qu'on

saurait plus tard qui était l'auteur anonyme d'_Aziyadé_. (Aziyadé, un

nom de femme turque inventé par moi pour remplacer le véritable qui

était plus joli et plus doux, mais que je ne voulais pas dire.)

Avec recueillement, comme si je regardais dans une tombe en soulevant la

dalle funéraire, je commence à tourner ces pages oubliées, étonnantes

pour moi-même qui les ai jadis écrites.

Des enfantillages d'abord qui me font sourire. Un certain Loti de

convention, auquel je m'imaginais ressembler. Et puis, çà et là, des

bravades, des blasphèmes; les uns banals et ressassés dont j'ai pitié;

les autres, si désespérés et si ardents, que c'étaient encore des

prières. Oh! le temps jeune, où je pouvais blasphémer et prier!...

Mais tout l'inexprimé qui dormait entre les lignes, entre les mots

impuissants et sourds, s'éveille peu à peu, sort de la longue nuit où je

l'avais laissé s'évanouir. Ils me réapparaissent, ces insondables

_dessous_ de ma vie, de mon amour d'alors, sans lesquels du reste il

n'y aurait eu ni charme profond ni intime angoisse. De temps à autre,

pour un souvenir, pour une souffrance que ce livre évoque, je sens cette

sorte de secousse glacée ou de frisson d'âme, qui vient des grands

abîmes entrevus, des grands mystères effleurés. Mystères de

préexistences, ou de je ne sais quoi d'autre ne pouvant même pas être

vaguement formulé. Pourquoi l'impression, tout à coup retrouvée, d'un

rayon de la lune de mai sur cette campagne pierreuse de Salonique où

commença notre histoire, suffit-elle à me donner ce frisson-là. Ou bien

la vision d'un soleil de soir d'hiver, entrant dans notre logis

clandestin d'Eyoub? Ou bien une phrase dite par elle, qui me revient,

avec les intonations de la langue turque et le son de sa jeune voix

grave? Ou tout simplement encore l'ombre de tel grand mur désolé, jetant

sur un coin de rue solitaire l'oppression d'une mosquée voisine? Ces si

petites choses, à peine saisissables, à peine existantes, à quoi donc

sont-elles liées dans les tréfonds inconnus de l'âme humaine, à quoi

d'antérieur vont-elles se rattacher, à quelles aventures mortes, à

quelle poussière encore souffrante, pour faire ainsi frémir? Et surtout

pourquoi éprouve-t-on ces étranges chocs de rappel, uniquement lorsqu'il

s'agit de pays, de lieux ou de temps, que l'amour a touchés avec sa

baguette de délicieuse et mortelle magie?

Beaucoup de feuillets que je tourne vite, sans même les parcourir: ceux

où j'avais arrangé, changé les faits avec plus ou moins de maladresse,

pour les besoins du livre ou pour mieux dérouter des recherches

indiscrètes. Puis voici nos derniers jours d'Eyoub, avec le déchirement

du départ, tandis que le printemps revenait une fois de plus sur le

vieux Stamboul, semant par les rues tristes les fleurs blanches des

amandiers. Et maintenant, la fin, tout ce passage imaginaire d'Azraël

que j'avais ajouté, non pas seulement parce qu'il me semblait, avec mes

idées d'alors sur les histoires écrites, qu'un dénouement était

nécessaire, mais bien plutôt parce que j'avais ardemment rêvé, pour nous

deux, de finir ainsi. Oh! je me rappelle, je l'avais composé de mes

larmes et de mon sang, ce dénouement-là, et, bien qu'il soit inventé, il

a été si près d'être véritable, que je le relis ce soir, après tant

d'années, avec un trouble que je n'attendais plus, un peu comme on

relirait, outre tombe, la page suprême du journal de la vie.

Eh bien! la vraie fin reste mystérieuse encore, et je tremble en

songeant que je la connaîtrai bientôt, que je pars demain pour aller

remuer là-bas toute cette cendre.

Quant à la vraie suite, tout simplement la voici:

Non, je ne sais plus rien d'elle. Je ne base sur rien cette conviction à

la fois douce et infiniment désolée, que j'ai de sa mort. Peu à peu,

notre histoire d'amour s'est arrêtée, mais sans solution précise; notre

histoire à deux s'est perdue, mais sans finir.

Les rares petites lettres qui, les premiers temps, malgré les farouches

surveillances, à travers mille difficultés, m'arrivaient encore, ont

cessé, depuis sept ans bientôt, de m'apporter leur plainte étouffée.

Finies aussi, les lettres d'_Achmet_, et finies d'une façon inquiétante:

devenues d'abord singulières, invraisemblables, avec des confusions de

noms et de personnes que lui-même n'aurait jamais faites, avec une

persistance à ne jamais me parler d'elle,--tellement que je n'ai plus

osé questionner, ni même répondre, dans la crainte de pièges tendus, de

mains étrangères interceptant nos secrets.

Et comment, à distance, déchiffrer cette énigme; quel ami assez dévoué,

assez habile et assez sûr charger de telles recherches, à Stamboul,

derrière les grillages des harems... D'année en année, du reste,

j'espérais revenir,--et au contraire les hasards de ma vie me

conduisaient ailleurs, en Afrique, en Chine, toujours plus loin... Alors

peu à peu une sorte d'apaisement de ces souvenirs se faisait en

moi-même, sans que je fusse tout à fait coupable; ils se décoloraient

comme sous de la poussière, sous de la cendre de sépulcre.

Les nuits seulement, pendant les lucidités du rêve, je retrouvais, sous

une forme continuellement la même, mes regrets inatténués; toujours ces

imaginaires retours dans un Stamboul aux dômes trop hauts et trop

sombres profilés sur un grand ciel mort; toujours ces courses anxieuses,

arrêtées malgré moi par des inerties insurmontables et n'aboutissant

pas; et, pour finir, toujours ce réveil, à l'heure supposée de

l'appareillage, avec l'angoisse et le remords d'avoir gaspillé les

instants rares qui auraient dû me suffire pour arriver jusqu'à elle.

Oh! l'étrange Stamboul, l'oppressante ville spectrale que j'ai vue dans

mes nuits! Quelquefois elle restait lointaine, montrant seulement à

l'horizon sa silhouette; sur quelque plage déserte, je débarquais au

crépuscule, apercevant, là-bas, les minarets et les dômes; à travers des

landes funèbres, semées de tombes, je prenais ma course, alourdie par le

sommeil; ou bien c'était dans des marécages, et les joncs, les iris,

toutes les plantes de l'eau retardaient ma course, se nouaient autour de

moi, m'enlaçaient d'entraves. Et l'heure passait, et je n'avançais pas.

D'autres fois, mon navire de rêve m'amenait jusqu'aux pieds de la ville

sainte; c'était dans les rues, alors, que j'endurais le supplice de ne

pas arriver; dans le dédale sombre et vide, je courais d'abord vers ce

quartier haut de Mehmed-Fatih qu'habitait son vieux maître; puis, en

route, me rappelant tout à coup que je ne pouvais aller directement chez

elle, j'hésitais, enfiévré, pendant que les minutes fuyaient, ne

sachant plus quel parti prendre pour retrouver au moins quelqu'un de

jadis connu qui me parlerait d'elle, qui saurait me dire si elle était

vivante encore et ce qu'elle était devenue,--ou bien si elle était morte

et dans quel cimetière on l'avait mise; et mon temps se passait en

indécisions, en rencontres de gens pareils à des spectres, qui me

barraient le passage; d'autres fois, je gaspillais à des bagatelles mes

minutes précieuses, m'attardant, comme au cours de mes promenades de

jadis, à des bazars d'armes, m'asseyant dans des cafés pour attendre des

personnages que j'envoyais chercher et qui n'arrivaient pas; ou encore

je me perdais, avec une intime terreur, dans des quartiers inconnus et

déserts, dans des rues de plus en plus étroites m'emprisonnant comme des

pièges au milieu d'une nuit profonde;--et, pour finir, arrivait tout à

coup l'heure, l'heure inexorable de l'appareillage, avec l'excès

d'inquiétude amenant le réveil. Dans ce rêve obsédant qui, depuis ces

dix années, m'est revenu tant de fois, m'est revenu chaque semaine,

jamais, jamais je n'ai revu, pas même défiguré ou mort, son jeune

visage; jamais je n'ai obtenu, même d'un fantôme, une indication, si

confuse qu'elle fût, sur sa destinée...

Et maintenant le maléfice qui me tenait éloigné semble à la fin rompu;

en complète possession de mon activité d'esprit et de vie, je vais

revoir en plein jour, en plein soleil, cette ville qui pour moi s'est

peu à peu amalgamée à du sombre rêve au point de me paraître elle-même

presque chimérique. À peine puis-je croire que rien ne m'entravera en

chemin; que j'arriverai au but; que je marcherai dans ces rues sans être

ralenti par des inerties de sommeil, que j'interrogerai des êtres

vivants, et que peut-être je retrouverai la chère trace perdue.

Bien réellement je pars demain, et je pars d'une façon aussi banale et

positive que pour un voyage quelconque; mes malles sont en bas, prêtes à

être enlevées dès le matin par la voiture qui m'emportera au chemin de

fer. Empressé, comme toute ma vie, je traverserai l'Europe très vite,

en trois jours, par le rapide de Paris à Bucarest. En route cependant,

dans les Karpathes, je m'arrêterai une semaine, au palais d'une reine

inconnue: une halte qui sans doute tiendra un peu du rêve et de

l'enchantement, avant l'inquiétante étape finale. Et puis, de Varna, par

la mer Noire, en vingt-quatre heures je gagnerai Constantinople.

Mes préparatifs de voyage étant par hasard terminés à l'avance, rien ne

trouble la paix de cette veillée de départ, dans tout ce silence et ce

sommeil d'alentour.

Maintenant, je rassemble ces menus objets plus précieux que j'emporterai

sur moi, des lettres, des amulettes et certaine bague qu'elle m'avait

donnée. Puis, avec recueillement, je vais ouvrir un tiroir mystérieux,

caché sous de vieilles broderies orientales; c'est le cercueil où

dorment mille petites choses rapportées d'Eyoub, des feuillets sur

lesquels des mots turcs sont gauchement tracés de son écriture

enfantine, des morceaux coupés à l'étoffe de notre divan de Brousse, des

fantômes de pauvres fleurs qui jadis poussèrent dans des jardins de

Stamboul au printemps. Au plus profond de cette cachette, sous ces

débris, je cherche une adresse en caractères arabes qui, le matin de mon

départ, fut dictée par Achmet à l'écrivain public de la place

d'Ieni-Djami: d'après lui, elle devait me servir de ressource suprême

pour le retrouver si je ne revenais qu'après de longues années, ayant

épuisé toutes les autres enveloppes à son propre nom, dictées

l'avant-veille par Aziyadé, tous les moyens de correspondre avec eux.

La voici, cette adresse; elle a cinq ou six lignes, elle n'en finit

plus; elle donne le nom et le gisement d'une vieille femme arménienne:

«Anaktar-Chiraz, qui demeure au faubourg de Kassim-Pacha, dans une

maison basse, sur la place d'Hadji-Ali; à côté il y a un marchand de

fruits, et en face il y a un vieux qui vend des tarbouchs.»

Achmet jugeait que cette femme ne quitterait certainement jamais sa

maison, puisqu'elle en était propriétaire. Jadis elle l'avait recueilli

et soigné pour je ne sais quelle maladie, pendant son enfance

d'orphelin; elle l'aimait beaucoup, disait-il, et saurait toujours où le

prendre, eût-il même changé vingt fois de métier et de demeure. Pauvre

petite adresse naïve, qui fut écrite, je me souviens, en plein air, au

pied de la mosquée, sous les platanes, par un si clair soleil de

printemps et de jeunesse, et qui a dormi près de dix années dans

l'obscurité de ce tiroir, pendant que je courais le monde! Elle a jauni,

pâli, pris un air de document ancien concernant des personnes mortes.

Elle me fait mal à revoir, si fanée. Il me paraît invraisemblable que je

puisse la ramener à la grande lumière d'Orient, et que les mots écrits

là me servent jamais à renouer un fil conducteur vers des êtres qui

soient encore vivants et réels, qui ne soient pas des mythes de mon

imagination, des spectres de mon souvenir. Cette vieille femme

arménienne, ce marchand de fruits, ce marchand de tarbouchs, pauvres

gens quelconques d'un faubourg perdu, et aussi ce petit quartier antique

où je me rappelle vaguement être venu, une fois ou deux, m'asseoir au

crépuscule avec Achmet sous des treilles centenaires, dans le jardinet

triste d'un café turc,--qui sait ce que tout cela a pu devenir, qui sait

ce que j'en retrouverai...

Dix années, c'est du reste un recul profond où toutes les images se

noient dans une même brume. Aussi, au début, ma rêverie s'était-elle

maintenue dans un sentiment d'anxiété encore assourdie, de mélancolie

plutôt tranquille. Mais voici qu'un plus grand trouble me vient, à cette

réflexion subite: pourtant il se peut qu'elle vive! Depuis bien

longtemps cette pensée-là ne s'était plus présentée à moi d'une manière

aussi poignante. En effet, puisque je ne sais pas, puisque je ne suis

sûr de rien, il n'est donc pas impossible que bientôt, dans si peu de

jours que j'en frémis comme si ce devait être demain, je me retrouve en

sa présence. Oh! rencontrer de nouveau son regard, que je m'étais

habitué à croire mort, son regard de douleur ou de sourire; revoir,

comme elle disait, ses «yeux face à face!» oh! l'angoisse, ou l'ivresse

de ce moment-là!...

Et comment serait-elle alors, comment serait son visage de vingt-huit

ans? Dans toute sa beauté de femme, me réapparaîtrait-elle, la petite

fille d'autrefois, svelte, aux yeux vert de mer? ou bien flétrie, qui

sait, finie à jamais en tant que créature de chair et d'amour? Peu

importe du reste, même vieillie et mourante... je l'aime encore. Mais de

toute façon l'instant de cet étrange revoir serait pour nous deux un peu

terrible, et n'aurait pas de lendemain arrangeable, n'aurait aucune

suite pouvant être envisagée sans effroi. Aziyadé et Loti, ceux

d'autrefois du moins, sont bien morts; ce qui peut rester d'eux-mêmes

s'est transformé, leur ressemble à peine sans doute, de visage et d'âme;

comme l'affirme ce petit livre enfantin que je viens de refermer, tous

deux sont morts.

C'est presque sacrilège de le dire: en ce moment, je crois que je

préférerais être sûr de ne trouver là-bas qu'une tombe. Pour elle et

pour moi, j'aimerais mieux qu'elle m'eût devancé dans la finale

poussière qui ne pense ni ne souffre. Et alors j'irais tenir mon serment

de retour devant quelqu'une de ces petites bornes funéraires, aux

mystiques inscriptions confiantes, qui si paisiblement traversent

l'indéfini des durées, dans les bois de cyprès...

Il fait lourd et il fait inquiétant dans mon logis, ce soir. Et tout y a

pris l'air lugubre, avec ce seul flambeau qui laisse les fonds dans une

obscurité confuse; çà et là, des tranchants d'acier luisent, des lames

courbes de yatagans, et, sur le rouge foncé des tentures murales, les

broderies étranges semblent la figuration symbolique de mystères

d'Orient, qui me seraient profondément incompréhensibles. Quels êtres

inconnus, de quelle génération ayant précédé la nôtre, ont fixé dans ces

dessins leurs rêves, leurs immuables rêves? Ceux pour qui on a trempé

ces armes et tissé ces ors, quelles chimères avaient-ils, quelles

amours, quelles espérances? Je les sens loin de moi comme jamais, ces

croyants-là, qui à présent dorment en terre sainte, au pied des mosquées

blanches. Tout ce décor de vieil Orient est ce soir pour me faire mieux

sentir combien sont dissemblables jusqu'à l'âme les différentes races

humaines, et tout ce qu'il y a d'insensé, d'impossible et de funeste à

aller chercher de l'amour là-bas. Entre les deux égarés qui s'aiment,

reste toujours la barrière des hérédités et des éducations foncièrement

différentes, l'abîme des choses qui ne peuvent être comprises. Et il

leur faut prévoir qu'ensuite, quand viendra leur fin, ils n'auront

seulement pas, pour les bercer ensemble à la dernière heure, le commun

souvenir, encore un peu doux, des mirages religieux de leur enfance; ni

la même terre, après, pour les réunir.

Il semble ainsi que le temps et la mort vous séparent davantage et qu'on

s'en aille se dissoudre dans des néants opposés...

Les choses ici sont imprégnées d'odeurs turques comme dans un sérail, et

c'est trop; ce silence aussi est pesant, ajoute encore à la lourdeur

parfumée de l'air,--et j'ouvre en grand les fenêtres...

Le silence reste le même, augmenté plutôt, prolongé par tout le silence

d'alentour. Entrent un phalène et les longs rayons de la lune. Entre

aussi une fraîcheur, une fraîcheur exquise, venue des jardins, venue de

la campagne et des grands marais, de par delà les ormeaux des remparts.

Je me sens réveillé par cet air frais, comme d'un songe très sombre, et

je me penche à cette fenêtre pour respirer de la vie. Les choses

familières du voisinage m'apparaissent alors, aux places de tout temps

connues; l'éclairage lunaire leur donne, cette nuit, je ne sais quoi

d'immuablement tranquille, d'un peu irréel aussi; mais elles sont bien

les mêmes toujours, et j'ai vu toute ma vie ces vieux toits, ces pans de

murs, ces trouées profondes des jardins, ces masses ombreuses des

verdures, et on dirait que tout cela me chante en ce moment quelque

petit hymne mélancolique de terre natale, me conseillant de ne pas

partir. Tant d'autres, plus simples que moi, n'ont jamais quitté ce

pays, ni seulement ce voisinage!... Peut-être, si j'avais fait comme

eux...

Une senteur monte des jardins, senteur d'humidité, de mousse, de

feuilles mortes, qui est particulière aux premiers soirs refroidis où

des brumes légères se lèvent. Déjà l'automne! Encore un été qui s'en va,

qui aura passé quand je reviendrai de Stamboul. Mon Dieu, je vais, pour

ce voyage, perdre nos derniers beaux jours d'ici, avec la plus belle

floraison de nos roses sur nos murs, et je ne verrai plus, cette année,

deux chères robes noires se promener dans notre cour, au dernier

resplendissement de septembre. Et qui sait, avec tout l'imprévu de mon

métier de mer, quand je retrouverai ces choses? Me voici maintenant

indécis, attristé et presque retenu, à cette veille de départ, par le

regret de ce que j'abandonne.

Puis, brusquement, tout change, dès que je suis rentré dans le logis

turc rouge sombre où luisent les armes; tout s'oublie, dans l'impatience

inquiète de Stamboul, à cause simplement d'une amulette que je suis

allé prendre au fond d'un coffre et que j'ai rattachée à mon cou.

Depuis longtemps, je ne l'avais plus vue, cette amulette d'Orient; elle

se compose de je ne sais quels minuscules objets mystérieux enfermés

dans un sachet; le sachet, cousu assez gauchement par une petite main

inhabile qui pourtant s'était appliquée beaucoup, est fait d'un morceau

de drap d'or sur lequel une fleur rose est brochée; et ce bout d'étoffe

a été choisi, puis coupé, dans ce qui restait de plus frais de certaine

petite veste qu'une enfant circassienne avait portée pendant deux étés

de sa vie pour aller à l'école par des sentiers de hautes herbes, le

long du Bosphore, au village de Kanlidja. Je pense qu'il est vieux comme

le monde, cet enfantillage attristé qui consiste à échanger entre soi,

si l'on s'aime, de pauvres petites choses datant des premières années de

l'existence et à s'en faire comme des amulettes contre le mutuel oubli:

j'ai connu cela bien des fois, chez des êtres de races très différentes.

Et cette uniformité des sentiments humains est, hélas! pour me faire

douter davantage de l'individualité propre des âmes: quand on y songe,

on est tenté, tellement elles semblent pareilles, de ne les regarder que

comme des émanations éphémères de ce même tout impersonnel qui est

l'_espèce_ indéfiniment renouvelée.

Donc, c'est ainsi chez nous tous: quand l'amour grandit et s'élève

jusqu'à des aspirations vers d'éternelles durées, ou quand l'amitié

devient assez profonde pour donner l'inquiétude de la fin, on en arrive

à jeter les yeux en arrière, sur l'enfance de ceux qu'on aime. Le

présent paraît insuffisant et court; alors comme on sait que l'avenir

_ne sera peut-être jamais_, on essaie de reprendre le passé, qui, lui au

moins, _a été_. «À qui ressemblais-tu quand tu étais toute petite fille?

Dis-moi comment était ton visage, ton costume? À quoi rêvais-tu quand tu

étais tout petit garçon? Comment étaient tes allures et tes jeux? Et moi

aussi, je tiens à te conter mes premières joies d'enfant et mes premiers

chagrins; même je veux te faire cadeau de telle petite chose qui vient

de ce temps-là, et qui m'était très précieuse.» À Eyoub, dans le mystère

plein de dangers de notre logis turc, enfermés tous deux et inquiets

des moindres bruits qui traversaient le lourd silence du dehors, nous

passions souvent nos soirées d'hiver à des causeries de ce genre. Et

tant de fois dans ma vie--avant de l'avoir connue et après l'avoir

presque oubliée--tant de fois j'ai fait de même, hélas! avec d'autres,

sous l'influence douce des amitiés ou sous le charme mortel des

amours... Oh! leurre pitoyable encore que tout cela!

Et cependant, mon Dieu, il a peut-être eu la plus belle part d'ivresse

qu'un homme puisse attendre de la vie, et il devrait peut-être se

contenter de mourir après, celui à qui une petite fille délicieuse a

éprouvé le besoin de donner une amulette contre l'oubli, et l'a

composée avec tant d'amour, en déchirant la plus sacrée de ses reliques

d'enfance.

Ce talisman de drap d'or a d'ailleurs, ce soir, produit son effet

magique, car voici qu'il a complété étrangement l'évocation commencée

par la lecture du livre. Tout à coup, celle qui me l'avait donné est

comme présente: je la vois, attachant l'amulette à mon cou, puis levant

vers moi un regard où transparaissait toute sa petite âme simple et

grave: son visage est sorti de la nuit avec son expression des derniers

jours et l'interrogation suprême de ses yeux... Alors, ce qu'il y avait

peut-être d'un peu factice tout à l'heure, d'un peu hésitant dans mon

sentiment pour elle, s'en est allé en nuage, avec ce que je m'étais dit

à moi-même de raisonnable et de froid, d'égoïste et d'atroce sur les

probabilités de sa mort. Oh! non, au lieu de cette tombe, que plutôt je

la retrouve, elle, n'importe comment et n'importe à quel prix; quand je

devrais recommencer à souffrir après, j'aimerais mieux la revoir; je ne

l'espère pas, mais je sens que je le voudrais, au risque de tout. Oh! la

retrouver, même vieillie, même près de mourir, ombre encore un peu

pensante qui seulement comprenne que je suis revenu et qui m'entende

demander pardon: ombre qui ait encore ses yeux, son expression d'yeux,

et que je puisse aimer un instant avec le meilleur de mon âme et le plus

tendre de ma pitié. Ou même, s'il le faut, que je la retrouve m'ayant

oublié, jeune, belle toujours, et jouissant en paix de l'été de sa vie,

des quelques années de soleil qui étaient son lot, à elle aussi bien

qu'à toutes les autres créatures, et que je n'avais pas le droit de lui

prendre.

Ces barrières dont je parlais, ces différences profondes des races et

des religions, est-ce que cela existe, je ne sais plus? Au-dessus de

tout, passe l'amour, le charme d'un regard qui va du fond d'une âme au

fond d'une autre âme. Et, en ce moment, si elle était près d'ici,

j'irais la chercher par la main, et, sans hésitation, avec un sourire.

Je l'amènerais au milieu de tout ce que j'ai de plus cher et de plus

respecté.

Toutes mes impressions changeantes de cette soirée se fondent à présent

dans ce désir attendri de la revoir, dans cet élan--d'ailleurs presque

sans espérance--vers elle.

II

Bucarest, octobre 188...

Environ quinze jours après, à l'autre bout de l'Europe, dans un grand

palais de souverain où je suis arrivé la nuit et où je suis seul.

Ayant traversé très vite l'Allemagne et l'Autriche, j'ai fait halte

d'une semaine chez l'exquise reine de ce pays-ci, dans son château

d'été, au milieu des Karpathes.

Je l'ai quittée hier, et ici, à Bucarest, où je devais passer la nuit,

l'hospitalité m'était préparée au palais royal, inhabité en ce moment.

Rien de désolé et de tristement solennel comme un palais vide. Sitôt que

je suis seul dans mon appartement, une sorte de silence spécial

m'enveloppe. De très loin, ce bruit de voitures, qui est encore plus

incessant à Bucarest qu'à Paris, me vient comme un roulement assourdi

d'orage; je suis séparé de la rue vivante par de grandes places sans

passants, où veillent des factionnaires, et, dans le palais même, rien

ne bouge.

Au château de la reine, je m'étais laissé malgré moi distraire et

charmer par mille choses. Mais ici, c'est ma dernière étape avant

Stamboul, qui n'est plus qu'à vingt-quatre heures de moi, et, jusqu'au

matin, j'entends sonner contre les pavés, de plus en plus

distinctement, comme en crescendo, le pas régulier des sentinelles qui

gardent les portes.

Mardi 5 octobre.

À quatre heures du matin, avant jour, je quitte le palais royal. Il fait

très froid dans les rues de Bucarest. Un landau me mène bride abattue à

la gare, au milieu d'un flot de voitures, qui roulent dans l'obscurité.

Le ciel a des teintes glacées d'hiver. Le long de ces rues droites et

nouvelles, qui ressemblent à celles d'une capitale quelconque d'Europe,

je ne sais plus trop où je suis, ni où ces chevaux m'emportent si vite;

en tout cas, je ne me figure plus très nettement que je suis en route

pour Stamboul et que j'y arriverai demain.

À cinq heures du matin, en chemin de fer, dans les lourds wagons à

couchettes de l'Express-Orient.

Puis, vers huit heures, ce train s'arrête au bord du Danube, qu'il faut

franchir en bateau. Très froid toujours, avec une brume légère aux

horizons d'une plaine plate, infinie. Mais ici, il y a déjà des costumes

d'Orient, nos bateliers sont coiffés du fez et, sur le fleuve, des

barques, immobiles le long des berges, portent le pavillon turc, rouge à

croissant blanc. Alors le sentiment me revient, plus poignant tout à

coup, du but vers lequel je m'achemine, dans cette matinée fraîche

d'octobre, à travers ces eaux et ces prairies.

Sur l'autre rive, nous montons dans un mauvais petit chemin de fer qui

doit, dans sa journée, nous faire franchir la Bulgarie.

Elle est bien sombre et sauvage, par ce jour d'automne, cette Bulgarie

en révolution, en guerre.

Un long arrêt, vers midi, à je ne sais quel village, au milieu d'une

plaine déserte. Il y a là un campement de cavalerie. Les cavaliers sont

en tenue de campagne, l'air déterminé et superbe, prêts à se battre

demain. Leur musique s'aligne en rond pour nous jouer un air étrange,

d'une rare tristesse orientale, quelque chose comme une marche

guerrière, lente et obstinée, vers un but qui serait la mort... Et, en

écoutant, je me sens près de pleurer... De plus en plus, cette approche

de Stamboul donne pour moi une importance exagérée aux choses

quelconques de la route, change leur aspect, me les fait voir comme à

travers du crêpe.

À mesure que nous avançons vers la mer Noire, l'air se fait moins froid.

Les stations--de pauvres villages, de loin en loin, perdus au milieu de

régions désolées--commencent à avoir des noms tartares que je puis

comprendre, traduire, et qui alors me charment comme si je rentrais dans

une patrie: _Le petit marché_, _Le petit diable_, etc... Des costumes

turcs, turbans, vestes de bure soutachées de noir, commencent à se

montrer aux barrières,--et je prête l'oreille attentivement, pour

écouter ces gens-là parler la langue aimée, dans cet âpre pays triste.

Enfin Varna paraît, et je salue les premiers minarets, les premières

mosquées.

Il fait calme sur la mer Noire, quand nous montons dans la barque qui

nous emmène au paquebot de Constantinople. L'air est devenu tiède,

léger, et Varna, qui s'éloigne derrière nous, a ses minarets baignés

dans la lumière d'or du couchant.

Une bruyante table d'hôte, sur ce paquebot encombré de touristes,--et

alors, comme conséquence pour moi, l'oubli momentané, dans le brouhaha

des voix, dans la banalité des choses qui se disent.

Mais après, quand je me promène seul, à travers la nuit grise, sur le

pont de ce paquebot qui file vers le sud, qui file très vite, sans

secousse, sans bruit, comme en glissant,--je me rappelle que je suis

tout près du but et que j'y arriverai demain. Sur ce navire, je

m'étonne, par habitude de métier, de n'avoir pas de quart à faire,

d'être au milieu de matelots qui ne m'obéiraient point et à qui je suis

inconnu; rien ne me regarde, ni la manoeuvre ni la route,--et cela me

semble un peu invraisemblable; cela suffit, dans cette nuit vague, à

jeter je ne sais quelle incertitude de rêve sur la réalité de ma

présence à bord. Personne ne sait ici mon nom, encore moins ce que je

vais faire là-bas et combien cette approche me trouble. Ce retour à

Stamboul prend, à cette heure, je ne sais quel air clandestin, et

funèbre aussi, dans le silence de plus en plus absolu du navire, qui

s'endort tout en fuyant.

Instinctivement, mes yeux regardent et suivent deux ou trois petits feux

très lointains, à peine perceptibles, qui semblent piqués au hasard sur

l'immensité neutre,--dans le ciel ou dans la mer, on ne sait trop,--et

qui sont des phares de la côte turque. La mer devient de plus en plus

inerte, et notre allure, toujours plus glissante, dans la nuit confuse

où l'horizon n'a pas de contours.

En songe, mes retours imaginaires se passaient ainsi; très vite, je

glissais dans l'obscurité vers Stamboul, et, ce soir, je finis par avoir

presque l'impression de n'être plus qu'un fantôme de moi-même, en route

nocturne vers le pays que j'ai aimé...

III

Jeudi 6 octobre

Au petit jour, un employé à voix étrangère vient avertir les passagers,

dans leurs cabines, que l'entrée du Bosphore est proche. Je venais à

peine de m'endormir, ayant passé la nuit à songer, et je me réveille en

sursaut, avec une commotion au coeur, rien qu'à ce nom de Bosphore.

Sur le pont où il fait froid, un à un les passagers apparaissent,

indifférents, eux, et simplement déçus de ce qu'on leur montre. En

effet, l'entrée du Bosphore est plutôt maussade, là-bas, entre ces

montagnes d'aspect quelconque, qui s'esquissent, encore confusément, en

teintes sombres. C'est un lever de jour d'automne, gris et brumeux, sous

un immobile ciel bas. On ne verra presque rien, avec ces bancs de

brouillard qui traînent comme des voiles.

Bien fâcheux pour ces touristes: l'effet d'arrivée sera manqué. Quant à

moi, qui n'aurai que deux jours et demi, rien que deux jours et demi

pour ce pèlerinage, je fais cette réflexion que si le temps se met déjà

à l'hiver, s'il pleut, comme c'est probable, tout sera plus triste, plus

compliqué, et mes recherches plus difficiles...

Je n'avais pas vu hier au soir les passagers de troisième classe qui

encombrent le pont: ce sont bien de vrais Turcs, ceux-ci, les hommes en

cafetan, les femmes voilées. Et puis tout à coup, comme nous approchons

de la terre, il nous arrive une senteur pénétrante, spéciale, exquise à

mes sens,--une senteur jadis si bien connue et depuis longtemps oubliée,

la senteur de la terre turque, quelque chose qui vient des plantes ou

des hommes, je ne sais, mais qui n'a pas changé et qui, en un instant,

me ramène tout un monde d'impressions d'autrefois. Alors, brusquement,

il se fait dans mon existence comme un trou de dix années, un

effondrement de tout ce qui s'est passé depuis ce jour d'angoisse où

j'ai quitté Stamboul, et je me retrouve complètement en Turquie avant

même d'y avoir remis les pieds, comme si une certaine âme mienne, qui

n'en serait jamais partie, venait de reprendre possession de mon corps

irresponsable et errant...

Nous commençons à descendre le Bosphore, et la grande féerie des deux

rives, lentement, se déroule. Je reconnais tout, les palais, les

moindres villages, les moindres bouquets d'arbres; mais je me sens si

calme à présent que cela m'étonne, et que je ne me comprends plus; on

dirait que j'ai quitté depuis hier à peine le pays turc. Un peu anxieux

seulement quand nous passons devant ces cimetières où il y a, tout au

bord de l'eau, des tombes de femmes, sous les hauts cyprès géants aux

troncs roses aux feuillages noirs. Je les regarde beaucoup ces tombes;

pierres debout, toujours, surmontées d'une sorte de couronnement

symétrique qui représente des fleurs. Il m'arrive même de me retourner

tout à coup, avec une inquiétude vague, pour suivre des yeux, à mesure

qu'elle s'éloigne, quelqu'une de celles qui sont bleues ou vertes avec

inscriptions d'or; je me suis toujours représenté que sa tombe à elle

devait être ainsi. Qui sait pourtant quelles figures, sans doute très

inconnues, se sont endormies là-dessous!

Déjà voici les kiosques impériaux et les grands harems; puis la série

des palais tout blancs aux quais de marbre. Et enfin, là-bas et

là-haut, sortant tout à coup d'une brume qui se déchire, la silhouette

incomparable de Stamboul.

Oh! Stamboul est là! bien réel, très vite rapproché maintenant, sous un

éclairage net et banal, ramené à son apparence la plus ordinaire, que

dix ans de rêve m'avaient un peu changée, mais presque aussi beau

pourtant que dans mon souvenir. Et je m'étonne d'être de plus en plus

tranquille d'âme, causant même avec les compagnons de route que le

hasard m'a donnés, et leur nommant comme un guide les palais et les

mosquées.

Le mouillage est bruyant, au milieu du fouillis des paquebots, des

voiliers, portant tous les pavillons d'Europe. Et aussitôt commence

l'invasion furieuse des bateliers, des douaniers et des portefaix; cent

caïques nous prennent à l'assaut, et tous ces gens, qui montent à bord

comme une marée, parlent et crient dans toutes les langues du Levant.

Oh! je connais si bien cela, ce brouhaha des arrivées, ces voix, ces

intonations, ces visages; et cet amas de navires autour de nous, et ces

fumées noires--au-dessus desquelles montent, là-bas dans le ciel clair,

les dômes des saintes mosquées! Je me mêle moi-même à tout ce bruit;

d'ailleurs, les mots turcs, même les plus oubliés, me reviennent tous

ensemble. Avec des bateliers pour mon passage, avec des portefaix pour

mes malles, je discute des questions qui me sont absolument

indifférentes, par besoin de m'agiter et de parler aussi. Jusque dans la

barque, où je suis enfin installé avec mes valises, je continue je ne

sais quel étonnant marchandage,--et ainsi presque sans émotion,--à part

un tremblement peut-être quand mon pied s'y pose--je me trouve à terre,

sur le quai de Constantinople.

Après plus d'une heure perdue en formalités de douane, de passeport, de

je ne sais quoi, sur ces quais, dans ce quartier bas de Galata rempli

toujours du même grouillement étrange et de la même clameur, me voici

cependant monté à Péra, installé à l'hôtel comme il faut du lieu, que

les touristes encombrent. Bientôt dix heures, quel gaspillage de temps,

quand mes moindres minutes devraient être comptées!

Et puis il faut déjeuner, ouvrir ses malles, faire sa toilette... Et le

temps continue de fuir.

La chambre où je m'habille est quelconque, haut perchée, dominant de ses

fenêtres un ensemble de maisons européennes très banales; mais,

au-dessus de ces toits, il y a deux ou trois petites échappées

merveilleuses, sur Stamboul ou sur Scutari d'Asie: des dômes, des

minarets, des cyprès, qui apparaissent comme suspendus dans l'air. Et

ces choses, à peine entrevues, suffisent à me donner, avec un trouble

délicieux et un besoin de hâte un peu fébrile, la conscience de ce

voisinage. Mon Dieu, qui sait ce que j'aurai appris ce soir! Peut-être

rien, hélas! En deux jours, rechercher dans le grand Stamboul mystérieux

la trace, égarée depuis sept ou huit ans, d'une femme de harem, quel

insensé je suis! Je ne réussirai jamais, je ne trouverai pas.

Mon plan longuement réfléchi, est de rechercher d'abord cette vieille

femme arménienne du faubourg de Kassim-Pacha, indiquée par Achmet comme

ressource suprême et dont j'ai retrouvé l'adresse compliquée, la nuit de

mon départ. Si elle est vivante, peut-être me donnera-t-elle la clef de

tout: ce serait le moyen le plus simple et le plus rapide.

Maintenant j'attends un interprète, qu'on m'a promis de m'amener,--car

j'aurai besoin pour mon enquête de quelqu'un sachant bien lire le turc,

que je sais parler seulement. Il va venir, il va venir, me dit-on avec

un calme exaspérant. Et le temps passe toujours, et il n'arrive pas.

Alors je me décide à redescendre à Galata en chercher un autre qu'on m'a

indiqué.

Il n'est pas chez lui, celui-là...

Je reviens à l'hôtel en courant. Déjà plus de midi et demi! Mon Dieu,

que de temps perdu, quand je n'ai que deux jours! c'est comme dans mes

rêves: tout m'arrête!...

Enfin voici un interprète qu'on m'amène. Un horrible vieux Grec, rusé,

fureteur, qui s'offre de me suivre tout aujourd'hui et tout demain.

Comme épreuve, je lui présente cette adresse de vieille femme, qu'il lit

couramment; il sait très bien où est cette place de Hadji-Ali qu'elle

habite, et va m'y conduire en hâte puisque l'heure me presse.

Nous irons plus vite à pied, dit-il, nous gagnerons du temps, par des

raccourcis qu'il connaît, par des rues où ni voitures ni chevaux ne

sauraient passer. Et enfin nous voici dehors, en route. Les nuages de ce

matin ont disparu du ciel. Dieu merci, il fera presque une journée

d'été, lumineuse et chaude; tout sera moins sinistre. Je tiens à la main

l'adresse de la vieille Anaktar-Chiraz, le précieux petit grimoire

conducteur sur lequel tout mon plan repose, et qui revoit, après dix

années, son soleil d'Orient. Je marche d'un pas rapide, avec la fièvre

d'arriver, avec l'impression physique d'être devenu léger, léger, de

glisser pour ainsi dire sans toucher le sol; cela contraste avec ces

inerties de sommeil, qui, pendant tant d'années, me retardaient si

lourdement en rêve; dans ma tête il me semble entendre bruire le sang,

qui circulerait plus vite que de coutume; je voudrais courir, sans ce

vieux qui me suit et que je traîne comme une entrave.

Où me fait-il passer? Pourvu qu'il ait compris. Voici des quartiers

neufs où je ne reconnais rien. Tout est changé: on a bâti

effroyablement par ici depuis mon départ,--et ces transformations si

grandes des lieux sont pour me donner, plus pénible, le sentiment que

mon histoire d'amour et de jeunesse est bien enfouie dans le passé, dans

la poussière, que j'en chercherai en vain la trace ensevelie...

Ah! de vieux quartiers turcs maintenant,--des petites ruelles

tortueuses, où je commence à me retrouver un peu chez moi... Nous venons

de descendre dans un bas-fond qui m'était même assez familier jadis...

et, derrière ce tournant, là-bas, il doit y avoir un antique couvent de

derviches hurleurs, lugubre avec les catafalques qu'on apercevait à

travers ses fenêtres grillées, effrayant quand on passait le soir...

Oui, il est là encore; sans ralentir mon pas, je jette un coup d'oeil

entre les barreaux de fer des fenêtres: toujours les mêmes vieux

cercueils, couverts des mêmes vieux châles et coiffés des mêmes vieux

turbans, le tout à peine plus mangé qu'autrefois par la moisissure et

les vers. C'est étrange que ces choses de la mort, parce qu'elles sont

demeurées telles quelles, ravivent en moi précisément des souvenirs de

printemps et d'amour.

De plus en plus je me reconnais. Nous devons même approcher beaucoup,

être tout près maintenant du quartier d'Anaktar-Chiraz--car je revois

certaine petite mosquée dont le dôme, déjeté de vieillesse, monte tout

blanc de chaux, entre des cyprès noirs--et même je revois le café, le

café aux treilles centenaires où Achmet m'avait présenté un soir à cette

vieille femme. Je touche donc à la première étape de mon pèlerinage, et

un peu de confiance me revient, un peu d'espérance d'arriver au but.

Comme je sais les méfiances qu'un étranger inspire, je vais m'asseoir à

l'écart, dans le jardinet triste de ce petit café, là, sous les treilles

jaunies, contre le mur antique, à la même place qu'autrefois; je

demanderai un narguilé, comme quelqu'un du pays, et lui, le vieux Grec,

ira de droite et de gauche aux informations.

Il revient découragé: j'ai dû faire quelque erreur, me dit-il, ou mon

papier est faux; dans le voisinage, personne ne connaît ça...

Mais je suis bien sûr, moi, pourtant, que c'était ici tout près!

Puisqu'elle sortait de chez elle, cette femme, quand un soir Achmet

l'avait appelée, pour me faire faire sa connaissance et la prier de

recevoir pour lui les lettres que j'écrirais de mon «pays franc»... Si

elle est morte, il est impossible que quelqu'un au moins ne s'en

souvienne pas. Allons, qu'il retourne interroger les anciens du

quartier; qu'il insiste, malgré les mines sombres et fermées, et je

doublerai la récompense promise.

Un quart d'heure d'impatiente attente. Il reparaît, agitant d'un air de

triomphe un bout de papier crayonné. Un vieux juif, qui la connaît très

bien, a écrit là-dessus, pour de l'argent, sa nouvelle adresse. Elle

n'est pas morte, mais elle a déménagé depuis trois ans, pour aller

habiter très loin d'ici, à Pri-Pacha, dans l'extrême banlieue, près des

grands cimetières israélites.

Que de temps il faudra, hélas, pour s'y rendre! Et, cependant, j'ai une

trace, une piste à peu près sûre, à laquelle j'aime mieux m'attacher que

d'essayer autre chose de plus dangereux, de plus incertain. Vite, qu'on

aille n'importe où chercher deux chevaux sellés, et partons.

Oh! ce trajet à cheval, jusqu'à Pri-Pacha, où trouver des mots pour en

exprimer la mélancolie, par cette tranquille journée lumineuse

d'automne, sous ce soleil encore chaud, qui a déjà pris son éclat

mourant des fins d'été...

Nous cheminons parallèlement au golfe de la Corne-d'Or, mais sur la rive

opposée à Stamboul, et un peu loin de la mer, dans la morne campagne,

contournant les faubourgs bâtis au bord de l'eau.

Comme par fait exprès, il nous faut repasser par tous ces lieux jadis si

familiers que je traversais, les matins d'hiver, du temps où j'habitais

Eyoub--les matins sombres et glacés de février ou de mars--pour m'en

retourner à bord de mon navire après les nuits délicieuses. Ce sont les

lieux aussi que j'ai le plus souvent revus, depuis dix ans, dans mes

visions des nuits; dans le rêve de ce jour, ils sont plus éclairés, mais

ils ne me semblent pas beaucoup plus réels.

Nous allons en hâte, mettant nos chevaux au trot chaque fois que c'est

possible. Tantôt nous descendons dans des fondrières, tantôt nous

montons sur des hauteurs, toujours un peu désolées, au sol aride, d'où

nous apercevons là-bas l'autre rive, le grand décor de Stamboul

entièrement doré de lumière.

En plus de ma tristesse à moi, qui me montre aujourd'hui les choses

vivantes sous leurs aspects de mort, quelle autre tristesse demeure donc

éternellement là, et plane sur ces abords de Constantinople... J'avais

essayé de l'exprimer, dans un de mes premiers livres, mais je n'avais pu

y parvenir, et aujourd'hui, à chaque pierre, à chaque tombe que je

reconnais sur ma route, me reviennent les impressions indicibles

d'autrefois, avec ce tourment intérieur, qui aura été un des plus

continuels de ma vie, de me trouver impuissant à peindre et à fixer avec

des mots ce que je vois et ce que je sens, ce que je souffre...

Partout, sur la terre, sur les roches et sur l'herbe rase, une teinte

uniforme d'un gris roux, qui est comme la patine du temps; on dirait

qu'une cendre recouvre ce pays, sur lequel trop de races d'hommes ont

passé, trop de civilisations, trop d'épuisantes splendeurs. Et, de loin

en loin, au milieu de ces espèces de landes de l'abandon, quelque

minaret blanc entouré de cyprès noirs.

Fantôme d'Orient · 第 1 / 6 段