M. Lecoq--c'était lui--consulta sa montre.

--C'est juste, répondit-il, je suis en retard de cinq minutes, j'ai été

retenu là-bas...

Et comme le jeune peintre se confondait en remerciements:

--Montez près de moi, ajouta-t-il, j'ai à vous parler; le temps est

superbe, nous irons jusqu'au bois... Marche, cocher!...

Tout en s'installant aux côtés du policier célèbre, André était frappé

de l'altération de ses traits, si calmes d'ordinaires et si immobiles.

L'inquiétude le saisit.

--Serait-il survenu quelque fâcheux événement, monsieur, commença-t-il.

--Pas le moindre.

--C'est que...

--Ah!... je vous comprends; vous trouvez ma physionomie singulière.

D'abord je suis harassé, ayant passé la nuit à éplucher les papiers de

la société B. Mascarot. Puis, j'arrive de la Préfecture, où j'ai été

témoin d'un spectacle qui m'a bouleversé, moi qui cependant ai vu de

terribles choses en ma vie!...

Il secoua la tête vivement, comme s'il eût pu secouer en même temps une

impression opportune, et poursuivit:

--La raison de Martin-Rigal n'a pas résisté à la catastrophe. Ce

misérable avait au coeur une passion sublime, il adorait sa fille.

Séparé d'elle violemment, la sachant sans fortune, mariée à un triste

gars dont il méprise le caractère, il s'est abandonné au délire de son

désespoir et il est devenu fou. Pour lui, le cabanon de Bicêtre

remplacera le bagne. Il échappe au châtiment des hommes, mais il n'évite

pas la punition de Dieu, bien autrement terrible.

--Martin-Rigal fou!... murmura André.

--Oui. Et savez-vous qu'elle est sa folie, résultat d'atroces angoisses?

Il s'imagine que Paul et Flavie sont sans ressources, sans asile, sans

pain. Il s'imagine que Paul prétend spéculer sur la beauté de sa femme

et vivre de son ignominie... Et Rigal croit entendre la voix de sa fille

criant au secours. Oui, il entend cette voix, déchirante, lamentable!...

Alors, il appelle les gardiens, il se traîne à leurs genoux, il les

supplie de le laisser sortir, pour un jour, pour une heure, il jure

qu'il reviendra quand il aura arraché sa fille à la honte, à

l'infamie!... Et comme on ne se rend pas à ses prières, il ensanglante

ses mains à essayer de desceller les barreaux de la fenêtre, à tenter de

briser les serrures. On a été obligé de l'attacher sur son lit, et c'est

là que je l'ai vu, se consumant en efforts pour briser ses liens,

mordant les sangles qui le contiennent. Je l'ai vu, les traits

affreusement convulsés, les yeux sanglants et près de jaillir de leur

orbite, la bouche écumante, hurlant comme une bête fauve de douleur et

de rage. Il m'a reconnu, et il s'est interrompu pour me dire:

Entendez-vous la voix de Flavie?...

Le jeune peintre frissonnait.

--Et ce supplice, poursuivit l'agent de la sûreté, durera peut-être des

années; le médecin me l'a dit. Il se peut que pendant un an, deux ans,

dix ans, sans trève ni repos, il entende cette voix lamentable. Et

chaque minute de ces années contiendra pour lui plus de tortures qu'il

n'en a fait subir à toutes ses victimes.

Un assez long silence suivit.

André ne pouvait s'empêcher de plaindre ce misérable, qui cependant

avait essayé de lui arracher Sabine, qui avait tenté de l'assassiner.

--Vous le voyez, reprit M. Lecoq, ainsi que je vous l'écrivais, la

bataille est gagnée. Le docteur Hortebize râle en ce moment. Il s'est

empoisonné, mais le poison subtil, qui devait, pensait-il, le foudroyer,

l'a trahi, et voici bientôt vingt-quatre heures que dure son agonie.

Catenac a repris son assurance, mais accusé et convaincu d'infanticide,

il sera condamné à dix ans, pour le moins, de travaux forcés. Et tout le

fretin est de même dans mes nasses. Les papiers de Martin-Rigal m'ont

fourni des armes. Perpignan, Van Klopen et Verminet iront, qui en cour

d'assises, qui en police correctionnelle. Le sort de Toto-Chupin n'est

pas encore fixé. Épouvanté de son crime, il est allé se dénoncer; il

faut lui tenir compte de ce bon mouvement.

Mais tout cela ne rassurait pas complètement André.

--Et Croisenois?... interrogea-t-il timidement.

Le célèbre policier dissimula un sourire.

--C'est-à-dire, répondit-il, que vous doutez de moi.

--Oh!... monsieur.

--Allons, enfant, rassurez-vous. J'avais promis que le nom du comte de

Mussidan ne serait pas prononcé. Croisenois a réussi à m'échapper!... Il

a couché hier à Bruxelles, à l'hôtel de Saxe, chambre nº 9. La _Société

des Mines de Tifila_ sera jugée comme une escroquerie ordinaire. Il n'y

a pas eu de fonds de versés, on rendra les promesses de souscription à

qui de droit, et Croisenois sera condamné par contumace à deux mois de

prison... Enfin, demain, M. Gandelu fils sera remis en possession de ses

faux billets.

La voiture roulait alors le long de la grande allée du bois de Boulogne.

M. Lecoq fit signe au cocher de rebrousser chemin.

--L'heure est venue, reprit-il, de vous dire pourquoi, après notre

première entrevue, je vous ai salué du nom de Champdoce. Votre histoire,

je l'avais devinée; mais c'est de cette nuit seulement que j'en connais

les détails.

Et sans attendre une réponse, rapidement et clairement il analysa ce

volumineux manuscrit que B. Mascarot avait donné à lire à Paul.

Il ne dit pas tout, cependant. Il tut ce qu'il pouvait taire des crimes

et des fautes du duc de Champdoce et de Mme de Mussidan. Il voulait

épargner à André cette douleur de haïr ou de cesser d'estimer et son

père et la mère de Sabine, avant de les connaître.

Le célèbre policier avait si bien pris ses mesures que, juste comme il

terminait son récit, le cocher prévenu d'avance, arrêtait la voiture en

face de la rue de Matignon.

--Descendez, dit-il à son compagnon, et prenez garde à votre bras.

André obéit machinalement.

--Maintenant, reprit M. Lecoq, qui était resté dans la voiture,

écoutez-moi bien. Le comte et la comtesse de Mussidan vous attendent

pour déjeuner, ce matin à onze heures. Voici, tenez, la lettre

d'invitation qu'ils m'avaient chargé de vous transmettre. Cependant, ne

perdez pas trop la notion du temps près de Mlle Sabine. A quatre

heures, soyez à votre atelier... J'aurai l'honneur de vous présenter à

votre père. Jusque-là, pas un mot...

Le jeune peintre voulait parler, répondre, témoigner sa reconnaissance,

dire quelque chose; il ne le put.

M. Lecoq avait fait claquer sa langue d'une certaine façon, le cocher

avait fouetté son cheval, et déjà la voiture était confondue parmi

toutes celles qui descendaient la chaussée.

Littéralement André était comme foudroyé par tant de bonheur.

La jeune fille qu'il aimait, un des grands noms de France, une immense

fortune, tout lui arrivait à la fois, comme si la destinée, lasse de le

traiter en marâtre, eût voulu prendre sa revanche d'un seul coup.

Mais le vertige de ses prospérités inouïes dura peu. Il rougit de sa

faiblesse, et c'est d'un pas presque ferme que, remontant la rue

Matignon il alla sonner à la grille dorée de l'hôtel de Mussidan.

Enfin, il allait donc pénétrer dans cette maison dont la porte lui avait

été si longtemps fermée! Quel accueil l'y attendait? M. de Mussidan se

souviendrait-il de ses promesses, ou bien, le péril écarté, se

contenterait-il d'un froid remerciement?...

On vint lui ouvrir, et à l'empressement respectueux des gens, il jugea

qu'il était attendu et recommandé.

C'était d'un bon augure. Et, cependant, lorsque dans le vestibule on lui

demanda son nom pour l'annoncer, il eut bien du mal à l'articuler.

Mais où il faillit faiblir, ce fut quand le valet de pied ayant ouvert

la porte du grand salon, il jeta, de sa voix emphatique ce nom dont la

simplicité plébéienne dut bien surprendre les aristocratiques échos: M.

André.

Il s'avança cependant, en dépit d'une circonstance inattendue qui

contribuait à le décontenancer. Sur le panneau faisant face à la porte,

était accroché le portrait de Sabine, ce portrait si mystérieusement

exécuté par lui. Comment se trouvait-il là? A ce trait, il reconnaissait

le génie de Sabine aidée de M. Lecoq.

Heureusement, le comte de Mussidan comprit son embarras, il vint à lui,

la main tendue, et l'attirant vers la comtesse:

--Diane, prononça-t-il, voilà le mari de notre fille.

André s'inclina profondément, balbutiant un acte de reconnaissance; mais

le comte l'entraîna de nouveau, et mettant sa main dans celle de Sabine,

il dit d'une voix émue:

--Si le bonheur, ici-bas, est une récompense, vous serez heureux.

Ce n'est qu'au bout d'un moment qu'André, redevenu maître de soi, put

enfin regarder Mlle de Mussidan.

Pauvre jeune fille!... elle n'était plus que l'ombre d'elle-même, après

les tortures de ce long mois ou elle s'était résignée à recevoir les

hommages de Croisenois et à lui sourire.

--Oh!... chère, murmura André à son oreille, chère adorée, vous avez

bien souffert...

--Vous le voyez, répondit-elle simplement, je ne mentais pas, j'en

serais morte.

Ah! il fallut bien du courage à André pour ne pas dire son secret à

cette femme tant aimée et si digne de l'être, pendant cette après-midi

qu'il passa près d'elle, pendant ces heures délicieuses où elle lui

avoua ses mortelles angoisses et ses espérances.

Mais il eut besoin d'un effort surhumain, pour se retirer lorsque sonna

la demie de trois heures. Encore avait-il tant hésité, tant attendu,

qu'il s'en fallut de bien peu qu'il ne manquât le rendez-vous.

Il n'était pas dans son atelier depuis cinq minutes, quand on frappa. Il

ouvrit, et M. Lecoq entra, suivi d'un vieillard aux façons un peu

hautaines. Ce vieillard était le duc de Champdoce... Norbert.

--Monsieur, dit-il sans préambule à André, vous connaissez les raisons

qui m'amènent. Vous savez qui vous êtes et qui je suis.

André inclina la tête affirmativement.

--Monsieur que voici, poursuivit le duc, en montrant M. Lecoq, vous a

appris en quelles circonstances déplorables je me suis séparé de vous

qui êtes mon fils. Je ne chercherai pas à m'excuser... J'ai d'ailleurs

cruellement expié ce crime. Regardez-moi... je n'ai pas quarante-huit

ans.

On lui en eût donné soixante, au moins, et André put se faire une idée

de ce que cet homme, qui était son père, avait dû souffrir.

--Et la faute me poursuit, continua-t-il. Aujourd'hui, lorsque ce serait

mon voeu le plus cher, je ne puis vous reconnaître pour mon fils. La

loi ne me laisse pour vous assurer ma fortune et mon nom qu'un

expédient: l'adoption.

Le jeune peintre se taisait. M. de Champdoce reprit avec une visible

hésitation:

--Vous pouvez, je le sais, m'intenter un procès en restitution d'état;

mais, en ce cas, il faudra que je dise, que j'avoue...

--Eh! monsieur... interrompit André, quels sentiments me supposez-vous

donc?... Quoi!... avant de reprendre votre nom qui est le mien, je le

déshonorerais!...

Le duc respira. L'accueil d'André l'avait glacé. Quelle différence entre

cette réserve hautaine et la scène pathétique jouée par Paul le jour

précédent.

--Cependant, monsieur le duc, reprit André, je vous demanderai, avant

tout, la permission de vous présenter quelques... observations.

--Des observations?...

--Oui, monsieur, je n'ai pas osé dire: conditions; mais vous allez me

comprendre. Par exemple, je n'ai jamais eu de maître. Mon indépendance

m'a coûté assez cher pour que j'y tienne. Je suis peintre, pour rien au

monde je ne renoncerai à la peinture.

--Vous serez toujours votre maître, monsieur.

Comme son père, l'instant d'avant, le jeune peintre hésitait; il était

devenu fort rouge.

--Ce n'est pas tout, reprit-il; j'aime une jeune fille dont je suis

aimé, notre mariage est arrêté, et je pense...

--Je pense, fit vivement le duc, que vous ne pouvez aimer qu'une femme

digne de notre maison.

A cette réponse, un triste sourire plissa les lèvres d'André.

--Je n'étais rien hier, répondit-il doucement. Mais rassurez-vous,

monsieur, elle est digne d'un Champdoce, et par sa fortune et par son

nom. Selon les conventions sociales elle était placée bien au-dessus de

moi. Celle que je... veux épouser est la fille de comte de Mussidan.

Les esclaves de Paris · 第 141 / 143 题