Le danger qui menaçait André était imminent, immense... Cependant il ne
dépassait pas ses prévisions.
Le courageux artiste ne s'abusait pas. L'importance de la partie engagée
lui donnait la mesure de l'audace de ses ennemis.
Seul, il faisait obstacle à leurs projets; seul, il se dressait entre
eux et le but; il était clair que tous les moyens leur seraient bons
pour se défaire de lui, et qu'ils ne reculeraient pas devant un crime.
Toutes ses démarches étaient surveillées, il en avait acquis la
certitude; partout il traînait à sa suite une escorte d'espions;
pourquoi? La mission de ces gens ne pouvait être que d'épier l'occasion
favorable.
Mais cette perspective, cette certitude d'un guet-apens ne pouvait
l'arrêter. Si même il songeait à prendre des précautions, c'est qu'il se
disait:
--Si je péris, Sabine est perdue.
Seul, il eût cherché le péril, il l'eût défié, provoqué, il eût bien su
trouver un moyen pour contraindre ses invisibles adversaires à se
découvrir, à se montrer.
Pour Sabine, il se résignait à une prudence bien éloignée de son
caractère. Un éclat et il la perdait.
Il savait bien qu'il trouverait des auxiliaires à la préfecture de
police, mais c'était risquer de déshonorer la famille de Mussidan.
Certes, il était certain qu'avec du temps et de la patience il
arriverait à surprendre le secret des ignobles coquins. Mais s'il se
sentait une patience à déplacer grain à grain des montagnes, le temps
lui manquait.
Les minutes qui séparaient Sabine de l'horrible et irréparable sacrifice
étaient comptées, et il lui semblait que sa vie s'écoulait comme de
l'eau, avec les heures...
Levé avec le jour, André s'était assis devant sa table de travail, et le
front dans ses mains, il réfléchissait.
Un à un, il prenait les événements recueillis la veille, et il
s'efforçait de les assembler, de les coordonner, de les ajuster, comme
un enfant qui successivement essaie toutes les pièces disséminées d'un
jeu de patience.
Il cherchait le lien probable, l'intérêt commun de tous ces gens qu'il
avait observés, de Verminet, Van Klopen, Mascarot, Hortebize,
Martin-Rigal...
Soumettant à la plus sévère analyse tous les incidents des derniers
jours, le jeune peintre devait fatalement arriver à Gaston Gandelu.
--N'est-il pas surprenant, se disait-il, que ce triste garçon soit
victime d'une odieuse machination ourdie précisément par les misérables
qui s'acharnent après nous, par Verminet, par Van Klopen; n'est-il pas
incroyable...
Il tressaillit et s'arrêta court.
Une pensée toute nouvelle venait d'éclore dans son esprit, pensée
informe, mal définie, incomplète, à peine viable, mais pensée de joie à
coup sûr, de délivrance et d'espoir.
L'inexplicable voix du pressentiment lui disait que la perte du jeune M.
Gaston était liée à la sienne et à celle de Sabine, qu'ils étaient
enveloppés dans le filet de la même intrigue, enfin que cette perfidie
savante des faux billets n'était qu'une manoeuvre dépendant du plan
général...
Comment cela se faisait, comment Gaston et lui se trouvaient confondus,
André ne pouvait le concevoir, et cependant il eût juré que cela était,
il en avait pour ainsi dire conscience.
Qui avait dénoncé le jeune M. Gaston à son père? Catenac. Qui avait
conseillé cette plainte au procureur impérial déposée contre Rose-Zora?
Encore Catenac. Or, ce Catenac, qui était l'avocat de M. Gandelu, était
l'homme d'affaires de Verminet et de Croisenois; n'avait-il pas obéi à
leurs inspirations?...
Tout cela, certes, était vague, embrouillé, obscur; entre chacune de ces
étranges présomptions, des lacunes existaient, impossibles à combler, en
apparence, et pourtant André décida qu'il poursuivrait ses
investigations dans ce sens.
Il venait de prendre un crayon, et se disposait à se tracer un plan
méthodique de recherches, lorsqu'on frappa discrètement à la porte de
l'atelier.
Machinalement il consulta la pendule: il n'était pas neuf heures.
--Entrez!... dit-il en se levant.
La porte s'ouvrit, et le coup que reçut le jeune peintre fut si violent
et si inattendu, qu'il chancela et fut obligé de s'appuyer sur un
chevalet.
Ce visiteur matinal qui lui arrivait, n'était autre que le père de
Sabine, M. de Mussidan. Il ne l'avait aperçu que deux fois en sa vie,
c'en était assez pour ne l'oublier jamais.
Le comte, lui aussi était ému. Ce n'est qu'après une longue nuit
d'insomnie et d'angoisses, après les plus cruels débats, qu'il s'était
décidé à cette démarche. Mais il avait eu le temps de se préparer.
--Vous m'excuserez, monsieur, commença-t-il, de me présenter chez vous à
pareille heure, mais je tenais essentiellement à vous rencontrer.
André s'inclina. En deux secondes, mille suppositions, les plus
diverses, avaient assailli son esprit. Comment M. de Mussidan venait-il
chez-lui, dans quel but?... Était-ce en ami ou en ennemi? Était-ce de
son chef, ou l'avait-on envoyé? Qui lui avait donné l'adresse?...
--Je suis grand amateur de peinture, poursuivit le comte, et un de mes
amis, dont le goût est très sûr, m'a parlé avec enthousiasme de votre
talent. C'est vous expliquer la liberté que je prends, la curiosité m'a
poussé, j'ai voulu voir.
La fin de la phrase ne venait pas; il s'arrêta court et ajouta:
--Je suis le marquis de Bivron.
Ainsi M. de Mussidan pensait n'être pas connu, et il espérait cacher sa
personnalité. C'était déjà un indice.
--Je ne puis qu'être très flatté de votre visite, répondit André;
malheureusement je n'ai rien d'achevé en ce moment; je n'ai là que des
études et quelques esquisses... Si vous voulez les voir?...
Le comte ne se fit pas répéter l'invitation. Il était affreusement
embarrassé de son personnage, et se sentait rougir sous le regard franc
et hardi du jeune peintre. Et pour comble, dès en entrant, il avait
aperçu dans un des angles de l'atelier ce tableau mystérieusement voilé
dont lui avait parlé le doux père Tantaine.
Il se mit donc à tourner autour de l'atelier, donnant en apparence toute
son attention aux toiles accrochées au mur, faisant en réalité
d'héroïques efforts pour garder son sang-froid et dissimuler l'atroce
douleur qui déchirait son âme.
--Ainsi donc, pensait-il, les misérables n'ont pas menti, et ce rideau
de serge cache le portrait de ma fille!... Ainsi, cet homme est l'amant
de Sabine! Elle venait ici, elle y passait ses journées, et je ne me
doutais de rien. Hélas!... à qui la faute? Quels reproches ai-je le
droit de lui adresser?... Pauvre enfant!... Il y a longtemps que sa mère
a déserté le foyer, moi je fuyais ma maison, elle restait seule, privée
de caresses, de conseils, d'affection... Elle a écouté la voix de son
coeur, elle s'est abandonnée à qui lui promettait ces tendresses que
lui refusaient ses parents.
Du moins, le comte était forcé de s'avouer que le choix de Sabine ne lui
paraissait pas indigne. A première vue il avait été frappé de l'attitude
pleine de noblesse du jeune artiste, de sa mâle beauté, de l'expression
énergique et intelligente de sa physionomie.
--Hélas!... ajoutait-il, il l'aime sans doute, et cependant, dès qu'elle
a connu nos périls, sans hésiter elle s'est dévouée... oui, elle
l'aime, car si elle a eu le courage de renoncer à lui, elle a failli
mourir.
De son côté, André redevenu maître de lui, délibérait, et se demandait
quelle conduite tenir.
--Ah!... vous vous présentez chez moi sous un nom d'emprunt, monsieur le
comte, pensait-il; soit, je respecterai votre incognito, mais j'en
profiterai pour vous faire connaître la vérité, je vous dirai ce que je
n'aurais peut-être jamais osé vous dire...
Si extrême que fût la préoccupation d'André, elle ne l'empêchait pas
d'observer son visiteur, et il remarquait fort bien que les regards de
M. de Mussidan revenaient sans cesse, et comme à la dérobée, sur le
tableau voilé.
--Il faut, se disait-il, qu'on ait parlé au comte de ce portrait, et
c'est pour lui qu'il vient... Qui a pu lui en parler?... Nos ennemis.
Donc, on a dû calomnier Sabine...
Cependant, M. de Mussidan avait passé en revue toutes les esquisses, et
il avait eu le temps de rassembler toute son énergie. Il revint vers
André.
--Recevez mes félicitations, monsieur, prononça-t-il; les éloges de mon
ami, que je croyais exagérés étaient encore au-dessous de votre beau
talent. Je regrette toutefois que vous n'ayez rien d'absolument fini,
car vous n'avez rien, n'est-ce pas?...
--Rien, monsieur.
Le regard du comte vacilla, et c'est avec un tremblement dans la voix
qu'il reprit:
--Pas même ce tableau, dont la bordure splendide dépasse ce rideau de
serge?
Bien qu'il attendit cette question, le jeune peintre rougit
excessivement.
--Pardonnez-moi, monsieur, reprit-il, ce tableau est complétement
terminé, seulement je ne le montre à personne.
Après cela, M. de Mussidan ne pouvait plus douter de la sûreté des
informations du vieux clerc d'huissier.
--Je devine, fit-il, c'est un portrait de femme?
--C'est un portrait de femme, oui, monsieur.
La situation était étrange, et ils n'étaient guère moins troublés l'un
que l'autre; ils détournaient la tête, essayant de cacher leur trouble.
Mais le comte s'était juré qu'il irait jusqu'au bout.
--C'est tout simple, dit-il avec un rire forcé, on est amoureux. Tous
les grands peintres ont immortalisé la beauté de leur maîtresse.
Les yeux d'André étincelèrent.
--Arrêtez, monsieur, interrompit-il, vous vous méprenez!... Ce portrait
est celui de la plus pure et de la plus chaste des jeunes filles. Je
l'aime, cesser de l'aimer me serait aussi impossible que de suspendre
par le seul effort de ma volonté, la circulation de mon sang... mais je
la respecte plus encore. Elle, ma maîtresse, grand Dieu!... Je me
mépriserais plus que le dernier des misérables, si abusant jamais de sa
sainte confiance, j'avais murmuré à son oreille un mot, un seul mot, un
seul qu'elle n'osât pas répéter à sa mère!
De sa vie M. de Mussidan n'avait éprouvé une plus délicieuse sensation.
André disait vrai, il le sentait à son accent, et il était tenté de lui
serrer les mains, de lui sauter au cou.
--Vous m'excuserez, monsieur, dit-il; mais un portrait dans un atelier,
suppose un modèle qui vient poser...
--Et elle y est venue, monsieur, seule, à l'insu de ses parents, en se
cachant comme pour mal faire, risquant son honneur, sa réputation, sa
vie... me donnant ainsi une preuve immense de son... affection.
Il hocha tristement la tête et poursuivit:
--Hélas!... j'avais peut-être tort d'accepter ce dévouement sublime, et
je ne l'ai pas seulement accepté, je l'ai sollicité à genoux, à mains
jointes... Comment la voir autrement, lui parler, entendre le son de sa
voix? Nous nous aimons, mais tant de préjugés, d'affreuses conventions
nous séparent, qu'il y a entre nous un abîme plus difficile à franchir
que l'Océan. Elle est l'unique héritière d'une grande famille, très
riche, malheureusement, très noble, très fière, tandis que moi...
André s'interrompit. Il attendait, il espérait une réponse, un mot, un
encouragement, ou un blâme...
Le comte gardait le silence, il continua avec une certaine violence,
mais sans amertume:
--Savez-vous qui je suis? Un pauvre diable d'enfant trouvé, déposé
clandestinement dans un tour par quelque pauvre fille séduite... Un
matin, à douze ans, je me suis évadé de l'hospice de Vendôme avec vingt
francs en poche, et je suis venu à Paris. Et depuis, je lutte... Voici
dix ans que tous les matins je m'éveille avec une volonté plus ardente
que la veille. En suis-je plus avancé?... Et encore, vous ne voyez que
le côté brillant de mon existence. Ici je suis artiste, ailleurs, je
suis ouvrier. C'est ainsi. Regardez mes mains,--et il les montrait,--si
elles sont rudes, calleuses, c'est qu'elles ont été durcies par le
ciseau et le marteau. J'ai du talent, je le crois; je réussirai, je
l'espère; mais il a fallu étudier et vivre. Eh bien! l'ouvrier a nourri
l'artiste, il a payé ses leçons, il lui a acheté des couleurs, des
pinceaux et des toiles...
Si M. de Mussidan se taisait c'est qu'il ne pouvait se défendre d'une
réelle admiration pour ce beau caractère qui se révélait à lui, et il ne
voulait pas se trahir.
--Tout cela, reprit André, elle le sait, et elle m'aime quand même. Elle
a confiance en moi. Quand j'ai désespéré, c'est elle qui m'a crié:
courage! Ah!... elle a raison, si la patience et la volonté donnent le
génie. Ici même elle m'a juré que jamais elle ne serait la femme d'un
autre, et j'ai foi en sa promesse. Il n'y a pas un mois, un des hommes
les plus brillants de Paris sollicitait sa main; elle est allée à lui et
lui a conté notre histoire, et lui, il s'est retiré généreusement, et il
est aujourd'hui mon ami le plus cher...
Il s'arrêta, car il étouffait; c'était la cause de son bonheur qu'il
plaidait, pour le cas où il triompherait du marquis de Croisenois, et
son anxiété était affreuse.
--Et maintenant, monsieur, reprit-il après un moment, souhaitez-vous
voir le portrait de cette jeune fille?
--Oui, répondit le comte, oui, je vous serai reconnaissant de cette
marque de confiance.
André s'approcha du cadre, et déjà il touchait le rideau, quand, tout à
coup, se ravisant, il se retourna.
--Eh bien!... non, s'écria-t-il, non, continuer cette comédie serait
indigne de moi.