_La Société des mines de Tifila ne s'adresse pas aux spéculateurs
téméraires qui consentent à courir les chances aléatoires des
placements à gros revenus. Nos souscripteurs ne doivent pas compter
sur un intérêt de plus de six à sept pour cent..._
--Eh bien!... demanda l'honorable placeur, que dites-vous de ce début?
Le marquis ne répondit pas, il achevait tout bas la circulaire.
--C'est que tout cela semble vrai, murmura-t-il, très vrai, très
réel!...
Sans qu'il y parut, l'amour propre de B. Mascarot était agréablement
chatouillé.
--On fait ce qu'on peut, dit-il modestement. Je dois fournir un prétexte
aux braves gens que je me propose de faire chanter; je l'ai choisi le
meilleur possible.
L'agitation de Croisenois était terrible. Il était de ces gens qui,
réduits à vivre au jour le jour, d'expédients et d'industrie, engagent
sans souci l'avenir, comme s'ils espéraient qu'entre le moment où ils
promettent et celui où il faudra tenir, quelque chose d'inattendu et
d'heureux arrivera pour les dégager... un héritage tombant du ciel ou un
tremblement de terre.
Acculé dans une situation sans issue, il essaya de se débattre.
--Le prétexte est si excellent, objecta-t-il, que ce prospectus nous
amènera forcément des souscripteurs sérieux. La postérité de Gogo est
éternelle. Que ferons-nous de tout leur argent?
--Nous le refuserons, donc. Ah! Catenac est un gaillard qui sait manier
la loi. Lisez vos statuts. L'article 50 dit que les actions sont
nominatives et que vous vous réservez le droit d'accepter ou de refuser
telles souscriptions qu'il vous plaira.
Le marquis les consulta, ces fameux statuts, l'article s'y trouvait.
[Illustration:--Comme je t'aime, cher père, et que tu est bon!]
--Soit, fit-il, ceci n'est rien. Que ferons-nous si un de ces malheureux
à qui vous allez imposer un certain nombre d'actions, vend fictivement
ou réellement ces actions à un tiers, et s'avisait de nous faire
poursuivre par ce tiers?...
Le grave Mascarot souriait.
--L'article 21, répondit-il, a prévu cette petite manoeuvre, qui
serait tout simplement un contre-chantage; écoutez-le.
«Un registre de transfert est déposé au siège de la société. Un
transfert ne sera valable qu'autant qu'il aura été autorisé par le
gérant et inscrit sur le registre des transferts.»
--Et comment finira cette comédie?...
--Tout naturellement. Vous annoncerez un beau matin que les deux tiers
du capital étant absorbés, vous vous mettez en liquidation aux termes de
l'article 47... Six mois plus tard, vous faites savoir que la
liquidation a produit zéro franc, zéro centime; vous vous lavez les
mains, et tout est dit.
Battu sur tous les points, M. de Croisenois eut recours à un suprême
argument.
--Me lancer dans l'industrie en ce moment, n'est-ce pas risquer
d'augmenter les répugnances que peut avoir M. de Mussidan à me donner sa
fille... Une fois marié, au contraire.
Un petit ricanement bien sec de l'honorable placeur lui coupa la parole.
--Une fois marié, continua le placeur, quand vous auriez reçu la dot de
Mlle Sabine, vous nous tireriez votre courte révérence. C'est là ce
que vous pensez, cher monsieur. Pur enfantillage. Je vous tiendrai,
croyez-le, après comme avant.
Il était clair que résister encore serait folie.
--Commencez donc votre publicité, murmura Croisenois.
B. Mascarot lui tendit la main.
--Voilà qui est dit, reprit-il. Les premières annonces paraîtront dans
les journaux du matin... En retour, demain dans l'après-midi vous serez
admis officiellement chez M. de Mussidan. Présentez-vous hardiment, et
tâchez de plaire à Mlle Sabine. . . .
* * * * *
* * * * *
* * * * *
Lorsque M. Martin-Rigal sortit de son bureau ce soir-là, sa fille fut,
pour lui, bien plus affectueuse que de coutume.
--Comme je t'aime, cher père, répétait-elle en l'embrassant, que tu es
bon!
Malheureusement il était si préoccupé qu'il ne songea pas à demander à
Mlle Flavie la cause de cet accès de tendresse.