--Que voulez-vous dire? balbutia-t-il.
--Que je vous connaissais, monsieur, que je savais que je parlais au
comte de Mussidan et non au marquis de Bivron. Je ne découvrirai pas ce
tableau sans vous avoir prévenu, sans vous avoir dit...
D'un geste bienveillant, le comte l'empêcha d'achever.
--Je sais, monsieur, prononça-t-il, que je vais voir le portrait de
Sabine, découvrez-le, je vous prie.
Le jeune peintre obéit, et pendant un moment M. de Mussidan demeura en
extase devant cette oeuvre véritablement remarquable.
--Oui, c'est bien elle, murmura-t-il, voilà bien son sourire,
l'expression de ses yeux... c'est beau!
Il prononça encore quelques mots à voix basse; puis lentement, il alla
s'asseoir dans le fauteuil du jeune peintre et parut se recueillir.
Le malheur est un rude maître. Quelques semaines plus tôt, il eût souri
et haussé les épaules à la proposition de donner sa fille à ce petit
peintre. Alors il songeait à M. de Breulh-Faverlay.
A cette heure, il eût reçu comme une faveur céleste la liberté de
choisir André pour Sabine. C'est qu'il pensait à Croisenois.
[Illustration: Un tourbillon de soie et de dentelle fit irruption dans
l'atelier.]
A ce nom maudit qui montait à ses lèvres, le comte tressaillit.
Pour qu'André montrât une telle assurance, il fallait, pensait-il qu'il
n'eût pas été informé des derniers événement.
Il interrogea et fut détrompé.
Sûr d'avoir gagné sa cause, le jeune peintre osa dire à M. de Mussidan
tout ce qu'il savait, comment et par qui il l'avait su, l'empressement à
le servir de M. de Breulh, quel rôle avait accepté la vicomtesse de
Bois-d'Ardon; enfin, ses conjectures, ses démarches, ses investigations,
ses présages de succès, ses projets, ses espérances...
Il s'exprimait avec une véhémence extraordinaire, son énergie débordait,
l'enthousiasme donnait à son regard une expression sublime, et sa parole
enflammée rallumait dans le coeur du comte l'espoir près de
s'éteindre.
--Oui, nous triompherons, disait-il, je le sens, je le sais, j'entends
une voix qui me l'assure!...
Longtemps encore ils étudièrent la situation, et le résultat de leurs
délibérations fut qu'il fallait redoubler de prudence, dissimuler, ne
rien dire encore à Sabine, et faire figure au marquis de Croisenois.
Surtout et avant tout, ils devaient ne jamais se voir, et cacher
soigneusement leur cordiale entente.
Onze heures sonnaient lorsque M. de Mussidan se leva pour se retirer.
Après être resté un moment en contemplation devant le portrait de sa
fille, il revint au jeune peintre, en lui prenant la main:
--Monsieur André, prononça-t-il d'une voix émue, vous avez ma parole. Si
nous parvenons à nous délivrer des misérables qui nous tiennent le
couteau sur la gorge... Sabine sera votre femme...