XXV

Rien qu'à voir dans la rue le sieur Verminet, on reconnaît l'homme

important, le capitaliste, l'heureux tripotier d'affaires prospères.

Il marche en se dandinant, des épaules aussi bien que des jambes, le

front haut, la bouche souriante et dédaigneuse, regardant les magasins

de l'air d'un millionnaire qui a de quoi tout acheter, et lorgnant les

femmes d'un oeil impertinent.

André n'eut aucune peine à le suivre, bien que tout neuf à ce métier de

«fileur,» plus difficile qu'on ne soupçonne, et qui à l'exemple de tous

les métiers, a ses théories invariables, ses règles reconnues, ses

calculs tout faits, sa pratique en un mot, qui le simplifie

singulièrement.

Le temps était beau, l'air tiède, l'honorable directeur de la _Société

d'escompte mutuel_ en profita pour choisir le chemin le plus long, en

homme qui, après une journée bien remplie, la conscience tranquille,

s'accorde une honnête récréation.

Au lieu de prendre la rue Neuve-des-Petits-Champs, il gagna les

boulevards, qu'il longea doucement, flânant, savourant son cigare,

distribuant des saluts de droite et de gauche, et échangeant des

poignées de main.

Et André, qui marchait derrière à quinze pas, ne perdait pas son homme

de vue, s'étonnait de la quantité de gens que connaissait ce surprenant

financier, et aussi de l'accueil que tout le monde lui faisait.

--Ah ça!... pensait-il un peu déconcerté, me serais-je trompé?... On

voit mal et peu juste, quand on regarde à travers le prisme de la

passion... Ce Verminet ne serait-il pas ce que j'imagine?... Aurais-je

pris pour des indices concluants des chimères de mon imagination!....

André, le laborieux artiste, uniquement occupé de son avenir et de son

art, n'avait aucune idée de cette large fraction de la société

parisienne qui, en fait de honte et d'infamie, ne reconnaît que celle de

n'avoir pas d'argent, à soi ou aux autres, gagné ou volé...

Monde à part, où le mépris n'existe pas, où tout homme, tant qu'il est

bien mis, a vingt-cinq louis en poche, a droit aux égards des autres,

quoi qu'il ait fait, quoi qu'il fasse, quoi qu'il doive faire...

Cependant, Verminet ayant atteint le boulevard Poissonnière, jeta son

cigare et changea brusquement d'allures.

C'est du pas le plus rapide qu'il suivit successivement la rue

Poissonnière et la rue du Petit-Carreau.

Enfin, arrivé presque à l'extrémité de la rue Montorgueil, non loin des

Halles, il tourna court, entra sous une vaste porte cochère, et bientôt

disparut.

Où allait-il?... André n'eût pas la peine de conjecturer; deux écriteaux

qui resplendissaient de chaque côté de la porte étaient là pour le lui

apprendre.

Verminet venait d'entrer chez B. Mascarot, et ce Mascarot était tout

simplement un agent de placement pour domestiques et employés des deux

sexes et autres.

L'humilité de la profession déconcerta singulièrement André. Il avait

compté sur une découverte plus brillante, plus significative surtout.

N'importe, il résolut d'attendre Verminet, et pour se donner une

contenance, il traversa la rue, et sans perdre de vue la porte du

placeur, il parut s'absorber dans la contemplation de trois ouvriers

mécaniciens qui posaient des volets à glissement aux boutiques d'une

maison neuve.

Heureusement la faction d'André dura peu.

Il n'y avait guère qu'un quart d'heure qu'il faisait le guet, lorsque

dans la cour de la maison du placeur il vit paraître Verminet.

Deux hommes l'accompagnaient. L'un grand, maigre, portant des lunettes

de couleur; l'autre gras, fleuri, souriant, qui avait la tournure et les

façons de la meilleure compagnie.

Bientôt ils s'avancèrent jusqu'à la rue, et debout sur le bord du

trottoir ils continuaient de s'entretenir avec une certaine animation.

Certes, André eût donné la moitié des vingt mille francs qu'il avait en

poche pour entendre quelque chose de leur conversation, et il

manoeuvrait pour se rapprocher, quand non loin de lui éclatèrent deux

coups de sifflet si violents qu'ils dominèrent le bruit de la

circulation.

Ces coups de sifflet étaient si bizarrement modulés, qu'ils frappèrent

André. Et il ne fut pas le seul à être frappé. Il vit fort distinctement

le grand monsieur à lunettes qui parlait à Verminet, tressaillir et

regarder vivement autour de lui.

Mais le jeune peintre n'attacha aucune importance à cette particularité,

et il avançait toujours, dissimulé par un flot de passants, quand les

trois interlocuteurs brusquement se séparèrent.

L'homme aux lunettes entra dans la maison; Verminet et l'homme aux

manières distinguées s'éloignèrent dans la direction des Halles.

André eut dix secondes d'hésitation. Que faire? Devait-il tâcher de

savoir qui étaient ces deux inconnus?... Il apercevait sous la porte du

placeur un marchand de marrons qui pourrait peut-être lui donner des

renseignements.

--Non, se dit-il, ce marchand sera toujours là, tandis que je ne saurais

où rejoindre Verminet et son compagnon.

Il s'élança donc sur leurs traces.

Ils ne le conduisirent pas loin. Ils traversèrent l'obscur passage de la

Reine-de-Hongrie, tournèrent à droite dans la rue Montmartre et

entrèrent dans une maison de belle apparence.

Mais comment savoir qui ils allaient visiter?... Le plus naïf fileur

n'eût pas été embarrassé, André l'était extrêmement lorsque, s'étant

approché, il distingua au fond du vestibule, sur une plaque de marbre,

ces mots: _Bureaux au premier_.

Ce fut un trait de lumière.

--Eh!... pensa-t-il, c'est ici que demeure le banquier... Martin-Rigal.

Il entra à son tour, questionna la concierge: il ne s'était pas trompé.

--Décidément, se dit-il, j'ai de la chance, et si mon petit marchand

peut m'apprendre qui sont ces deux inconnus, j'aurai fait une bonne

campagne. Pourvu qu'il ne soit pas parti...

Non seulement il ne s'était pas éloigné, mais il y avait deux marchands

pour un près du réchaud, deux jeunes drôles en blouse, la casquette sur

l'oreille, qui discutaient avec tant d'animation, qu'ils ne remarquèrent

pas André quand il vint se placer tout près d'eux.

Ces messieurs débattaient un marché.

--C'est assez me lanterner comme cela, disait l'un. J'ai dit mon dernier

mot à ton père... Vous voulez ma place et mon réchaud... c'est deux cent

cinquante francs.

--Le vieux ne donnera pas plus de deux cent francs.

--Alors, il peut se fouiller!... deux cents francs, une place de cent

sous par jour!... il n'est pas chien! Et j'ai fait des journées de plus

de dix francs, foi de Toto-Chupin.

Toto-Chupin!... le nom plut à André, et c'est à celui qui le portait

qu'il s'adressa.

--Mon ami, lui demanda-t-il, vous étiez là, tout à l'heure; avez-vous vu

descendre de cette maison, et causer un instant sur la porte trois

messieurs?...

Le jeune drôle commença par toiser de l'air le plus insolent ce

questionneur qui osait l'interrompre, puis, d'un ton brutal:

--Qu'est-ce que cela peut vous faire, à vous? dit-il... Passez donc

votre chemin.

André n'avait pas étudié les gens de bourse, mais il avait observé et

d'un peu plus près qu'il n'eût voulu, jadis, cette engeance parisienne

dont Toto-Chupin était un agréable spécimen; il en connaissait la langue

et les moeurs...

--Réponds toujours, insista-t-il, ça ne t'écorchera pas la bouche.

--Eh bien!... oui, je les ai vus... après!...

--Après?... il y a que je voudrais bien connaître leurs noms, les

connaîtrais-tu par hasard?...

Toto-Chupin avait soulevé sa casquette pour se gratter la tête, ce qui

est sa façon de stipuler son intelligence, et tout en ébouriffant ses

vilains cheveux jaunâtres, il guignait André, l'examinant curieusement,

le soupesant, pour ainsi dire, l'évaluant...

--Et si je les connaissais, ces hommes, répondit-il enfin, si je vous

disais leurs noms!... Que me donneriez-vous?

--Dix sous.

Le mauvais drôle gonfla tant qu'il put une de ses joues, et appliqua

dessus un bruyant coup de poing, ce qui est l'expression superlative de

son ironie et de son dédain.

--Prenez garde de casser vos bretelles! s'écria-t-il, avec un

inexprimable accent. Dix sous!... Oh! là! là!... Voulez-vous que je vous

les prête?

André haussa tranquillement les épaules.

--Pensais-tu donc, fit-il que j'allais t'offrir vingt mille livres de

rentes?...

A sa grande surprise, Toto éclata de rire.

--Gagné!... dit-il. J'avais parié avec moi que vous n'étiez pas un

cocodès, j'ai gagné!... Je me dois un canon...

--Et à quoi reconnais-tu cela?...

--Tiens!... Un cocodès m'aurait offert cent sous; j'aurais demandé vingt

francs, il en aurait aboulé dix, autant de francs que vous de sous.

Le peintre ne put dissimuler un sourire.

--Tandis que vous, poursuivit Toto, on ne vous fait pas voir le tour...

Il s'interrompit, et la contraction de ses lèvres et de son front

trahissait l'effort de sa pensée.

Maître Toto-Chupin était fort perplexe. Ces noms, il les savait;

devait-il les dire? Son flair exercé reconnaissait un ennemi. Ce n'est

point aux marchands de marrons que les gens bien intentionnés

s'adressent pour obtenir des renseignements. Parler, c'était, selon

toute probabilité, causer quelque préjudice à B. Mascarot ou aux siens,

à Beaumarchef ou au doux Tantaine.

C'est là ce qui décida Chupin.

--Bast!... fit-il, je vais vous les dire ces noms!... Gardez vos dix

sous... Je vous les dirai à l'oeil, parce que vous me plaisez, foi de

Toto. Le grand sec, c'est le patron, le papa Mascarot, quoi!... L'autre,

le gros père, c'est son ami, le docteur Hortebize. Quand au troisième...

attendez donc que je cherche...

--Oh!... celui-là, je le connais, il s'appelle Verminet.

--Vous y êtes!...

André était tellement enchanté de Chupin, qu'il tira de se poche et jeta

sur le couvercle du fourneau une pièce de cinq francs, en disant:

--Tiens!... voilà pour ta peine.

C'est avec une grimace et un geste de singe que le garnement ramassa la

pièce.

--Merci! mon prince, fit-il.

Il allait ajouter quelque plaisanterie, quand après un coup d'oeil

jeté dans la rue, tout à coup sa physionomie prit une expression

sérieuse et inquiète, et il arrêta sur le jeune peintre un regard

singulier.

--Qu'y a-t-il? demanda André, qui surprit ce regard.

--Rien, répondit Toto, oh!... rien du tout. Seulement, tenez, vous avez

l'air bon enfant, vous, et pas fier... Eh bien!... moi, à votre place,

je me méfierais.

--Et de quoi, bon Dieu!...

[Illustration:--Dix sous? voulez-vous que je vous les prête?]

--Dame!... je ne sais pas moi!... C'est une idée que j'ai, comme cela,

qu'on voudrait vous faire chanter... Mais en voilà assez, pas vrai!...

Il tourna le dos, sur ces derniers mots prononcés d'un ton rogue, et

reprit avec son acheteur la discussion du marché.

Le jeune peintre avait grand'peine à cacher son profond ébahissement.

Il comprenait bien que cet affreux drôle devait savoir quantité de

choses qui lui seraient prodigieusement utiles, mais il comprenait aussi

que pour le moment il était résolu à se taire, et que ce serait folie

que d'essayer seulement de lui tirer un mot.

Il pensa que mieux valait en rester là pour le moment et revenir le

lendemain. N'était-il pas certain de toujours retrouver le jeune drôle,

alors même qu'il faudrait le faire rechercher pas son successeur?

D'ailleurs, l'heure de son rendez-vous avec M. de Breulh approchait.

--Au revoir, Toto-Chupin, à une autre fois.

Un fiacre vide passait, André y monta, ordonnant au cocher de le

conduire au rond-point des Champs-Élysées.

S'il ne donnait pas l'adresse du café où il devait se rencontrer avec M.

de Breulh-Faverlay, c'est que, selon le conseil de Toto, il se défiait.

Oui, il se défiait extrêmement.

Il se souvenait de ces deux coups de sifflet singuliers qui avaient fait

tressaillir Mascarot et décidé la rupture de la conférence... Il se

rappelait que c'était après un coup d'oeil dans la rue que

Toto-Chupin, devenu subitement soucieux, l'avait engagé à se défier.

--Morbleu! s'écria-t-il, soudainement illuminé par le souvenir d'une

histoire qu'il avait entendue conter autrefois, je comprends: on me

suit.

La secousse qu'il ressentait de cette découverte si extraordinaire était

trop violente pour qu'il songeât, sur le moment, à en tirer les

déductions logiques et les dernières conséquences.

--Je chercherai plus tard, se dit-il, et je trouverai. L'important, pour

le moment, est de dérouter les poursuites.

Il abaissa une des glaces du devant de la voiture, et tira le cocher par

son manteau pour appeler son attention.

Quand cet homme se fut retourné et penché vers lui:

--Écoutez-moi attentivement, dit-il, et sans arrêter.

--J'écoute, bourgeois.

--D'abord, je vais vous payer votre course cinq francs, et d'avance. Les

voici. Prenez-les. Ce sera autant de fait.

--Mais, bourgeois...

--Maintenant, mon brave, au lieu du remonter les Champs-Élysées, ce qui

est le chemin pour me conduire où je vous ai dit, vous allez me faire le

plaisir de prendre par la rue Royale et le faubourg Saint-Honoré. Vous

marcherez le plus vite possible jusqu'à la rue de Matignon, dans

laquelle vous tournerez... seulement, en tournant cette rue, retenez vos

chevaux pendant une demi-minute, vous repartirez ensuite à fond de

train... Et une fois aux Champs-Élysées, vous irez où vous voudrez, je

ne serai plus dans la voiture.

Le cocher eut un petit sifflement qui voulait être malicieux.

--Connu!... fit-il. Vous êtes «filé» et vous voulez faire perdre votre

piste.

--Il y a quelque chose comme cela.

--Alors, bourgeois, attention au commandement: ne sautez qu'après le

tournant parce que je tournerai court. Et surtout ne sautez pas du côté

du trottoir... La chaussée est moins dangereuse, si on manque son coup.

Ce cocher intelligent était adroit aussi.

Aussi à la rue de Matignon, il prit si bien ses mesures, qu'André put

sauter sans se faire le moindre mal et eut le temps de se précipiter

dans l'allée obscure d'une maison, avant que personne eût tourné la rue.

--Comme cela, pensait-il, je vais bien voir si je suis «filé», et par

qui.

Mais c'est vainement que le jeune peintre embusqué derrière la porte de

l'allée, l'oeil et l'oreille au guet, attendit.

Après cinq minutes qui lui semblèrent éternelles, rien encore n'avait

paru, ni voiture, ni piéton, justifiant ses présomptions.

--Me serais-je effrayé à tort! pensait-il. Non, ce n'est pas supposable,

le hasard n'a pas de telles coïncidences.

La nuit venait, plus d'un quart d'heure s'était écoulé, André se décida,

non sans un violent dépit, à abandonner son poste pour rejoindre M. de

Breulh.

Car avec toutes ces idées, pensait-il, je suis sûr que je me fais

attendre.

Il avait, en cela, grandement raison.

En approchant de ce petit café des Champs-Élysées, choisi pour les

rendez-vous, il reconnut, stationnant le long de la contre-allée, le

coupé de M. de Breulh-Faverlay, et un peu plus loin, le gentilhomme

faisait les cent pas en fumant un cigare.

Au même moment, M. Breulh, de son côté l'aperçut.

--Arrivez donc, paresseux! lui cria-t-il en s'avançant rapidement, la

main tendue. Savez-vous que voici vingt bonnes minutes que vous me

condamnez au pied de grue.

Le jeune peintre voulut s'excuser, mais le gentilhomme l'arrêta.

--Parbleu!... fit-il d'un ton le plus amical, je devine bien qu'il a

fallu pour vous retenir quelque motif très grave. Seulement, vous

l'avouerai-je, mon cher ami, je commençais à n'être plus fort rassuré.

--Vous étiez inquiet, monsieur?

--Pour vous..., oui. Rappelez-vous donc mes recommandations de l'autre

soir. M. Henri de Croisenois est un insigne gredin.

André se taisait, M. de Breulh lui prit familièrement le bras.

--Promenons-nous, fit-il, cela vaut mieux que d'aller nous attabler dans

le café.

--Oui, en effet..., marchons!...

--Je veux dire, poursuivit le gentilhomme, que je crois ce misérable

marquis capable de tout... Ah! vous aviez deviné du premier coup. On lui

voit en perspective un héritage très considérable, celui de son frère

Georges, il en parle sans cesse... Ce n'est qu'un leurre à créanciers.

Il y a longtemps qu'il en a mangé le fonds et le tréfonds de cet

héritage... Un homme ainsi acculé est terriblement dangereux!...

--Ah!... je ne le crains pas.

--Mais moi je craignais pour vous, ami André... Ce qui me rassurait

pourtant, c'est que le misérable ne vous connaît pas.

Le jeune peintre hocha la tête.

--Non-seulement le misérable me connaît, répondit-il, mais il doit

soupçonner mes desseins.

Les esclaves de Paris · 第 121 / 143 题