--Impossible!... fit-il.
--Cependant, aujourd'hui, toute la journée, j'ai été suivi. Je n'en ai
pas la preuve matérielle, mais j'en mettrais la main au feu... Jugez-en.
Et sans attendre une réponse, André raconta brièvement, mais de la façon
la plus claire, tous les incidents de sa journée.
Lorsqu'il eut terminé:
--Vous avez raison, approuva M. de Breulh d'une voix grave, vous êtes
sur la piste des ignobles scélérats qui prétendent exploiter le comte et
la comtesse de Mussidan, mais ils le savent et leurs précautions sont
prises. Oui, vous avez été suivi, n'en doutez pas, et désormais vous ne
ferez pas un pas sans être environné d'espions. A cette heure même, je
suis sûr qu'il y a ici près, une paire d'yeux qui nous observent...
Il regardait autour de lui, en parlant ainsi; mais il faisait déjà
sombre, il ne vit rien.
--Pour ce soir, du moins, reprit-il, riant tout bas de l'idée qui lui
venait, nous fausserons compagnie à vos observateurs, et si nous dînons
ensemble, ils ne sauront certes pas où... Venez vite...
Sur le siège du coupé, le cocher dormait. M. de Breulh l'éveilla et lui
donna ses ordres à voix basse.
--Vous allez voir, dit-il ensuite à son compagnon, en prenant place près
de lui dans la voiture.
A la foudroyante rapidité du cheval, lancé dans la direction de l'avenue
de l'Impératrice, André ne pouvait pas ne pas comprendre.
--Que pensez-vous de l'expédient? disait gaiement M. de Breulh. Nous
allons nous promener de ce train pendant une heure, et nous reviendrons
par l'avenue de Saint-Ouen et la rue de Clichy. Au coin de la chaussée
d'Antin on nous arrête, nous descendons lestement et nous sommes
libres... Ceux qui nous suivraient, auraient de bonnes jambes.
Tout se passa bien ainsi. Seulement, au moment où M. de Breulh sautait
rapidement à terre, il vit comme une ombre se détacher de la caisse de
la voiture, s'enfuir et se perdre dans la foule du boulevard.
--Morbleu!... il y avait un homme là! s'écria-t-il. J'ai cru dépister
l'espion, je l'ai simplement promené.
Et aussitôt, voulant en avoir le coeur net, il retira ses gants et
alla palper successivement l'essieu et les ressorts du coupé.
--Plus de doute, dit-il à André; touchez, le fer est encore chaud; le
gredin avait les jambes passées ici, et se tenait là.
Le jeune peintre ne répondit pas, mais sa déconvenue de tantôt lui fut
expliquée. Pendant qu'il se précipitait dans l'allée, l'homme qui le
suivait était emporté par le fiacre.
Cette aventure attrista le dîner, et dès six heures André demanda la
permission de se retirer. Il était écrasé de fatigue.