XXIV

Mieux informé, André eût su qu'on n'arrive pas comme un boulet jusqu'à

l'illustre Van Klopen.

Retranché dans le sanctuaire de ses inspirations et de ses oracles, ce

redoutable tyran de la mode s'entoure de plus de gardes, de défiances et

de précautions qu'un despote d'Asie au fond de son harem.

Les femmes, ses clientes, réussissent parfois à éviter l'inévitable

station du salon d'attente, les hommes jamais.

Comment savoir si l'homme qui se présente n'est pas un mari furieux!...

Qu'adviendrait-il, bon Dieu!... sans cette consigne de fer?... Monsieur,

avare et jaloux, pourrait donc venir surprendre madame en train de

choisir et de commander la robe qu'elle compte lui faire payer malgré

lui, grâce aux vertus de l'anse du panier!

Les femmes, pauvres anges!... seraient chez les couturiers des dames sur

un éternel qui vive!... Ce serait là de la clientèle.

C'est pourquoi, dès le vestibule, André et le jeune M. Gaston, qui

arrivaient très essoufflés, furent arrêtés par les immenses laquais dont

la livrée reluisante d'or est comme l'enseigne de la prospérité de la

maison.

--M. Van Klopen n'est pas visible, déclarèrent-ils.

--L'affaire est importante, cependant; insista André, elle est urgente.

--Monsieur travaille.

Prières, menaces, tentatives de corruption, un billet de cent francs

même adroitement offert, furent inutiles.

André se sentait pris d'une démangeaison folle de jeter de côté ces

drôles dont la politesse souriante lui semblait injurieuse, et de passer

outre; mais il en était déjà à se repentir d'avoir manqué de prudence et

de patience chez le sieur Verminet.

Il se résigna donc, non sans effort, et à la suite du jeune M. de

Gandelu, il entra dans ce fameux salon que Van Klopen appelle son

«purgatoire.»

L'aspect de l'endroit l'étonna. A tout autre moment, il eût été pris de

fou-rire, en considérant les portraits de robes accrochés au mur, mais

il était sous le coup de la plus vive contrariété.

--Pendant que nous allons croquer le marmot ici, le directeur de la

_Société d'escompte mutuel_ aura le temps de prévenir ce gredin de

couturier et nous ne saurons rien!...

Cependant les laquais avaient dit vrai, et c'est à peine si cinq ou six

clientes soupiraient dans le «purgatoire» après le bon plaisir de

l'arbitre des élégances.

Toutes, à l'entrée des deux jeunes gens, se détournèrent, dévisageant

ces téméraires; toutes... à l'exception d'une, pourtant; qui, assise

dans l'embrasure d'une fenêtre, regardait dans la rue, en tambourinant

sur les vitres du bout des ongles.

Cette indifférente, précisément, attira l'attention d'André, et à sa

profonde stupeur, il reconnut Mme de Bois-d'Ardon.

--Quoi!... se dit-il, la vicomtesse chez cet ignoble couturier, après

son horrible offense de l'autre jour!... Allons, M. de Breulh se

trompait quand il me disait: «Celle-là est folle, mais elle a du

coeur, et elle nous sera une auxiliaire dévouée!...»

Le jeune M. Gaston, pendant ce temps, se tournait et se retournait sur

sa chaise; il sentait cinq paires d'yeux braqués sur lui, et il

cherchait une pose avantageuse.

Après s'être étonné, André s'indignait.

--J'en aurai le coeur net, pensa-t-il, je veux lui faire honte.

Il saisit cette idée au bond, et sans souci des personnes présentes,

sans réfléchir qu'il pouvait compromettre atrocement la jeune femme, il

traversa le salon et alla s'incliner devant elle.

Mais elle prêtait une telle attention à ce qui se passait dans la rue,

qu'elle ne s'aperçut pas qu'il était là, et qu'il fut obligé de parler.

--Madame la vicomtesse...

Elle se retourna vivement, et, apercevant André, ne put retenir un petit

cri.

--Ah!... vous!...

--Oui, moi, ici!...

Le regard dont il souligna ces trois mots était trop expressif, pour que

Mme de Bois-d'Ardon ne comprît pas tout ce qui se passait en lui.

Son cou et son visage, jusqu'à la racine des cheveux, se couvrirent de

rougeur, et elle se leva pour répondre plus aisément à André sans être

entendue.

--Ma présence vous paraît inouïe, fit-elle, et vous jugez que j'ai peu

de mémoire et peu d'orgueil.

André ne répondit pas... C'était répondre.

--Eh bien!... reprit la vicomtesse avec un regard de reproche, vous me

calomniez. Si je suis venue, c'est que j'ai vu de Breulh ce matin, et il

m'a dit que dans l'intérêt de vos projets, je devais pardonner Van

Klopen, et rester avec lui au mieux... Vous voyez, monsieur André, il ne

faut jamais juger sur les apparences... surtout une femme.

Ce fut au tour du jeune artiste à devenir cramoisi. Il était vraiment

malheureux de son injustice, ses yeux exprimaient le repentir et la plus

ardente reconnaissance. Il joignit les mains, et d'un ton suppliant:

--Me pardonnerez-vous, madame... commença-t-il.

D'un petit geste rapide qu'il fut seul à voir, Mme de Bois-d'Ardon

l'interrompit.

--Prenez garde, disait ce geste, nous ne sommes pas seuls, on nous

regarde.

Et en même temps, elle se retournait vers la rue, en lui faisant signe

de l'imiter, afin de dérober au moins leur visage à l'observation.

Le fait est que cette conversation, dont personne n'entendait mot,

intriguait fort le salon. Deux dames surtout, l'une bien compromise, et

l'autre totalement perdue de réputation en furent vivement choquées et

se penchèrent l'une vers l'autre pour se communiquer leur opinion, sur

ce qu'elles jugeaient charitablement un rendez-vous scandaleux.

Pour le jeune M. Gaston, il crevait de dépit et de jalousie. Personne ne

le remarquait.

--Elle est mauvaise! marmottait-il... A-t-on jamais vu cet artiste, qui

me la faisait à la vertu!... Ça ne prend pas!... C'est qu'elle est

jolie, la petite!

Entre André et Mme de Bois-d'Ardon, la conversation continuait.

--De Breulh, poursuivait la vicomtesse, a déjà recueilli sur le compte

de M. de Croisenois, cent fois plus de bruits fâcheux qu'il n'en

faudrait pour décider un père à lui refuser sa fille. Cela ne suffît

pas, puisque Mussidan a le couteau sur la gorge. Ce qu'il faut, c'est

dénicher dans le passé de ce Croisenois quelque grosse infamie qui le

force à se retirer...

--Je la trouverai, fit André les dents serrées, j'en ai la certitude.

--Franchement, mon pauvre monsieur, il faudrait vous hâter. Selon nos

conventions, je suis charmante pour lui, il me croit sa toute dévouée,

et même il me fait un peu la cour. Demain, je le présente à l'hôtel de

Mussidan, c'est convenu avec le comte et la comtesse...

A grand peine, le jeune peintre maîtrisa un mouvement de rage.

--J'ai bien compris en les voyant, reprit Mme de Bois-d'Ardon, qu'il

y a quelque chose, et que vous aviez deviné juste. D'abord Mussidan et

sa femme, qui vivaient fort mal ensemble, se sont tout à coup

rapprochés, on dirait qu'ils se serrent l'un contre l'autre, pour mieux

résister au danger... Puis leur contenance, leurs mouvements, tout en

eux trahit l'inquiétude, la contrainte, le désespoir... C'est avec

attendrissement, avec une sorte de reconnaissance douloureuse qu'ils

regardent leur fille... J'ai deviné qu'ils attendent d'elle le salut, et

qu'ils l'admirent de les sauver.

--Et elle, murmura André, elle...

--Sabine, monsieur André, est sublime... oui, sublime, pour qui comme

moi sait la vérité. Résolue au sacrifice elle l'a accepté, plein,

entier, sans restrictions, sans murmure... Son dévouement est grand,

mais ce qui est admirable, c'est qu'elle sait dissimuler à ses parents

l'étendue et l'horreur de son sacrifice. Noble fille!... Elle est calme

et grave comme avant, mais non davantage. Je l'ai trouvée maigrie et un

peu pâlie, son front, quand je l'ai embrassée, m'a brûlé les lèvres

comme un fer rouge... hormis cela, rien ne trahit ses intolérables

souffrances... C'est à douter. Mais Modeste m'a parlé... C'est un rôle

qu'elle joue... un rôle où elle agonise... elle mourra en souriant à

ceux dont elle sauve l'honneur.

De grosses larmes roulaient lentes et silencieuses sur les joues

d'André.

--Mon Dieu!... murmura-t-il, comment mériter une telle femme!...

Mais une porte s'ouvrait, et au bruit qu'elle fit, André et Mme de

Bois-d'Ardon s'interrompirent et se retournèrent vivement.

L'illustre Van Klopen apparaissait.

Selon sa coutume après chaque consultation, il venait crier dans son

«purgatoire»:

--A qui le tour?

Mais à la vue du jeune M. Gaston, sa physionomie changea, et c'est le

sourire le plus engageant aux lèvres qu'il fit passer les deux jeunes

gens, écartant d'un geste impérieux la patiente dont c'était le tour, et

qui protestait contre le passe-droit.

--Sans doute, dit-il, d'un ton bonhomme, à M. Gandelu fils, vous venez

me commander quelque surprise pour la délicieuse Zora de Chantemille?...

Affreuse ironie!... l'intelligent jeune homme poussa un soupir à fendre

l'âme.

--Pas pour le moment!... répondit-il... Zora est un peu souffrante...

Mais André, qui avait arrangé la petite histoire à conter au couturier

des reines, était trop pressé pour laisser consumer le temps en parlages

inutiles.

--Nous venons, monsieur, interrompit-il, pour une affaire plus sérieuse.

Mon ami, M. Gaston, va quitter Paris pour plusieurs mois, et il désire,

avant de s'éloigner, retirer sa signature de la circulation. Il y tient

d'autant plus que son père serait fort mécontent s'il apprenait qu'il a

souscrit des billets...

--Je conçois cela.

--Eh bien!... monsieur, vous pouvez lui être fort utile.

Le jeune et intelligent Gaston se vit sauvé.

--Alors, mon cher Klopen, dit-il, remettez-nous les valeurs que vous

avez signées de moi.

L'illustre couturier hocha la tête.

--Je les ai eues, fit-il... oui, je me rappelle très bien. Cinq billets

de mille francs chaque, valeur en compte, signés Gandelu, endossés

Martin-Rigal... Je les tenais de la _Société d'escompte mutuel_... J'en

ai disposé.

--Pas de veine!... murmura Gaston affreusement déconcerté.

--Oui, je les ai envoyés en règlement à mes fournisseurs de

Saint-Étienne-Rollon, Vrac et Cie...

Le sieur Van Klopen est peut être un coquin habile; mais il est né à

Rotterdam, la finesse de détail lui manque. Bien plus, en dehors de son

extraordinaire impudence professionnelle, il se trouble aisément. Et la

preuve, c'est que, gêné par le regard d'André obstinément attaché sur

lui, il ajouta:

--Si vous ne me croyez pas, je puis vous montrer l'honorée de ces

messieurs m'accusant réception...

--Inutile, monsieur, prononça André, inutile... du moment que vous nous

donnez votre parole d'honneur...

--Certes, je vous la donne, et la grande, et la vraie... Mais n'importe,

laissez-moi chercher la preuve dans ce paquet de lettres...

Le couturier des reines semblait chercher avec une sorte de rage.

--Oh!... assez, monsieur, fit André, sans la moindre ironie, car il

tenait à paraître dupe, ne prenez pas tant de peine... Les billets sont

à Saint-Étienne... c'est un petit malheur!... Nous attendrons

l'échéance. M. Gandelu ne déshéritera pas son fils pour cela... j'ai

l'honneur de vous saluer...

Et comme il sentait bouillonner son sang dans ses veines, comme il

craignait de ne pas rester parfaitement maître de soi, André sortit,

entraînant le jeune Gaston, lequel voulait absolument consulter Van

Klopen sur la tenue qu'il serait «très chic» de donner à Zora quand elle

sortirait de Saint-Lazare.

Lorsqu'ils furent dans la rue, à une vingtaine de pas de la maison du

tailleur pour dames, André s'arrêta, et, tirant son calepin, y écrivit,

à tout hasard, l'adresse des fabricants de Van Klopen, MM. Rollon, Vrac

et Cie. Quand il eut fini:

--Eh bien!... demanda-t-il à son compagnon, que pensez-vous de votre

couturier?

Les esclaves de Paris · 第 119 / 143 题