M. Gandelu fils l'examina d'un air comiquement surpris.

--Elle est bien bonne!... ricana-t-il. Vous faites donc de papa ce que

vous voulez!...

--Non... mais ainsi que vous l'aviez deviné, j'ai sur son esprit une

certaine influence. Vous en faut-il une preuve?... Je viens d'obtenir de

lui de quoi payer les billets que vous savez...

--Les billets de Verminet?

--Je crois que oui... Je parle de ceux où vous avez eu la faiblesse de

contrefaire une signature...

Les yeux de l'intéressant jeune homme papillotèrent.

Si inepte qu'il fut, il était horriblement tourmenté du son imprudence,

et quand il y pensait, il se sentait comme un brasier dans la

cervelle...

Il comprenait qu'elle pouvait avoir des conséquences épouvantables que

n'arrêteraient ni les influences ni la grande fortune de son père.

--Quoi! fit-il en battant des mains, papa a lâché les fonds!... fameuse

affaire!... Donnez, donnez bien vite...

Mais André secoua la tête avec un sourire goguenard.

--Pardon!... dit-il, je ne dois me désaisir de l'argent qu'en recevant

les billets; donnant, donnant. Mes ordres à cet égard sont formels.

Seulement, si rien ne vous retient, nous pouvons aller les retirer

aujourd'hui même, à l'instant. Le plus tôt sera le mieux...

Le jeune M. Gaston ne répondit pas immédiatement. Une grimace de

désappointement remplaçait son triomphant sourire.

--Je la trouve mauvaise!... dit-il enfin. Merci de la confiance. Ah!

papa est un rusé vieillard, comme dit Augustin.

Cependant il prit son parti.

--Enfin, ajouta-t-il, puisqu'il le faut... allons-y gaiement!... Je vais

passer un pardessus, monsieur André, et je suis à vous.

Il était pressé d'en finir, car au bout de moins d'un quart d'heure, il

reparut pimpant.

--C'est rue Sainte-Anne, dit-il, en prenant le bras d'André; nous irons

bien jusque-là à pied, hein?

C'est rue Sainte-Anne, en effet, que le sieur Verminet (Isidore) a

installé le «siège social»--pour parler comme ses circulaires,--de la

_Société d'escompte mutuel_ dont il est le seul directeur gérant.

La maison qu'il a choisie et décorée de sa plaque de marbre, à lettres

d'or, ne paie pas de mine. Le passant qui par hasard remarque sa façade

noire qui raille les ordonnances de voirie, ses persiennes sales et mal

assujetties, les vitres crasseuses et poudreuses des fenêtres, manque

rarement de se dire:

--Quelle diable d'industrie exerce-t-on là dedans?...

L'industrie de Verminet n'est pas aisée à définir.

La _Société d'escompte mutuel_, disent les prospectus, est fondée à

seule fin de procurer du crédit à ceux qui n'en ont plus, et de l'argent

à ceux qui n'en ont pas.

Idée d'une philanthropie sublime, mais d'une pratique difficile.

La façon d'opérer de Verminet, qu'il appelle son «système financier,»

est pourtant des plus simples.

Un malheureux commerçant perdu, ruiné, à la veille de la faillite,

s'adresse-t-il à lui? Il le console, lui fait signer des billets pour

la somme dont il a besoin, et lui remet en échange... d'autres billets,

signés par quelque autre négociant non moins perdu, ruiné, et aussi près

de la faillite que le premier.

Et à chacun d'eux, il dit:

--Vous ne trouvez pas d'argent sur votre signature?... En voici une qui

est de l'or en barre et que vous escompterez aussi aisément qu'un billet

de banque.

C'est pourquoi, bravement il perçoit une commission, payable comptant,

par exemple, de deux pour cent sur le montant des billets souscrits.

A ceux que ne satisfait pas une seule signature, il en procure deux,

trois, quatre... Ah! il n'est pas regardant!

--Comment Verminet trouve-t-il des clients?

On se l'explique quand on sait tout ce dont est capable le pauvre

commerçant obsédé par le fantôme de la faillite, il perd la tête, il se

débat... Il se raccroche à une signature comme un homme qui se noie à un

brin d'herbe.

Parfois cet échange de signatures réussit pour un jour. Tel dont la

situation est connue trouve crédit sur la position inconnue d'autrui.

L'échéance n'en est que plus terrible.

Ce qui est sûr, c'est que quiconque entre chez Verminet ayant encore

quelques chances de rétablir ses affaires, en sort irrémissiblement

perdu.

Ceci est déjà bien, et cependant ce n'est que la partie morale des

opérations de la _Société d'escompte mutuel_.

Ses revenus les plus importants et les plus réguliers, elle les tire de

tripotages infiniment moins avouables encore.

Elle tient boutique, par exemple, de ces «effets de circulation» qui

sont le désespoir et l'effroi de la banque. Tous les faiseurs de la

coulisse savent qu'elle fait commerce de signatures assorties pour

billets à des fournisseurs: depuis trois francs sur timbre ordinaire,

depuis cinq francs sur timbre orné de vignettes commerciales. Il n'est

guère de syndic qui ne soit sûr qu'elle fabrique pour faillites, des

titres de fantaisie et des créances fictives.

On dit que Verminet gagne du l'argent.

Les esclaves de Paris · 第 115 / 143 题