Doué de ce coup d'oeil rapide et pénétrant, de cette vive sensibilité
aux objets extérieurs, qui sont le privilège des artistes de talent,
André déchiffra, en quelque sorte, l'histoire de la _Société d'escompte
mutuel_, sur la façade de la maison de la rue Sainte-Anne.
--Hum!... voici une boutique, fit-il, qui ne me dit rien de bon.
--Pas d'apparence!... c'est vrai, objecta le jeune M. Gaston d'un ton
capable, mais du fond, beaucoup de fond!... Il s'y brasse, voyez-vous,
des affaires dont vous ne vous douteriez jamais. Ah!... Verminet est un
gaillard qui vous sait le «truc.»
C'était justement ce que pensait André.
Son opinion était irrévocablement arrêtée sur le compte de ce personnage
du tant de «trucs,» capable d'abuser de l'inepte facilité d'un jeune
idiot, et qui tendait aux mineurs la plume pour faire des faux.
Il ne risqua cependant pas la moindre objection et suivit le jeune M.
Gandelu fils qui semblait connaître admirablement les êtres.
Sur ses pas, il longea un corridor fort long, encore plus étroit, puant
et obscur, traversa une cour humide autant qu'un puits, et gravit un
escalier à rampe visqueuse, à marches traîtresses et glissantes autant
que de la glaise.
Arrivé au second étage, devant une porte historiée d'inscriptions et
d'avis concernant l'ouverture et la fermeture de la caisse, le jeune M.
Gaston s'arrêta.
--C'est ici, dit-il à son compagnon, entrons...
Il tourna le bouton, suivant les indications de la porte, et André et
lui pénétrèrent dans une vaste pièce haute de plafond, à tapisserie
éraillée, ornée de banquettes de velours verdâtre, séparée en deux par
un grillage à mailles serrées, derrière lequel cinq ou six employés
mangeaient, car c'était l'heure du déjeuner.
Les émanations du poêle de fonte, des paperasses, des employés et des
victuailles se mêlaient et se confondaient en un parfum, qui saisissait
l'estomac et le nez et produisait la sensation d'une barbe de plume
chatouillant l'arrière-gorge.
--M. Verminet?... demanda le jeune M. Gaston.
--En affaires! répondit insoucieusement un des commis, la bouche
pleine.
[Illustration:--Vous trouverez sans sortir d'ici.]
Cette réception parut on ne peut plus inconvenante à l'intelligent jeune
homme. Le traiter avec ce sans-gêne, lui!...
--Hein!... fit-il en enflant sa voix de fausset et du ton le plus
impertinent qu'il put prendre, vous dites?... Je la fais aux autres,
celle-là, mais on ne me la fait pas...
Il sortit en même temps de sa poche et présenta à l'employé une de ses
cartes de visite, timbrées dans un angle de cette couronne de marquis
dont la vue exaspérait et faisait bondir l'honnête entrepreneur.
--Si Verminet est occupé, ajouta-t-il, dérangez-le, parbleu!...
Dites-lui que c'est moi qu'il laisse attendre, Gaston de Gandelu!
L'employé de la _Société d'escompte mutuel_ fut si ému de ces airs
superbes que, sans mot dire, il se dressa, prit la carte, et sortant du
grillage, disparut par une porte latérale sur laquelle on lisait:
_Direction_.
Quelle victoire pour le jeune M. Gaston. Aussi jeta-t-il à André un
regard triomphant où éclatait le plus légitime orgueil.
Presque aussitôt le commis reparut.
--M. Verminet, dit-il, est en conférence, il vous prie, monsieur, de
l'excuser et d'attendre; il vous recevra dès qu'il aura terminé.
Puis, jaloux sans doute de se concilier les bonnes grâces d'un homme de
tant de désinvolture, et de bien poser son patron, du même coup, il
ajouta en s'inclinant respectueusement:
--Le patron cause en ce moment avec le marquis de Croisenois.
--Tiens!... tiens!... tiens!... exclama le jeune M. Gaston, ce cher
marquis!... Elle est bien bonne!... Dix louis qu'il sera ravi de me
serrer la main.
A ce mot, de Croisenois, André avait tressailli, et tout son sang avait
afflué à son visage.
Croisenois!... C'était l'homme qu'il haïssait de toute l'énergie de son
être, ce misérable qui, s'armant d'un secret volé, comme l'assassin de
l'ignoble couteau, allait contraindre Sabine de Mussidan à lui
abandonner sa main!... C'était ce vil scélérat que M. de
Breulh-Faverlay, et lui André, et Mme de Bois-d'Ardon, s'étaient juré
de démasquer.
Cependant André ne l'avait jamais vu. Il comptait le jour même
s'attacher à ses pas, le suivre, l'observer, surprendre son présent,
fouiller son passé, sonder tous les mystères de sa vie, mais il ne le
connaissait pas encore physiquement.
Et il frissonnait à cette idée qu'une porte seule le séparait de cet
ennemi mortel, qu'il allait le voir, qu'il traverserait la salle, qu'ils
se trouveraient face à face, que leurs yeux se croiseraient, qu'il
entendrait le son de sa voix, qu'il pourrait, d'un regard, essayer de
plonger au plus profond de cette âme de boue...
Si forte était son émotion qu'il avait grand peine à la dissimuler;
heureusement son compagnon ne faisait nulle attention à lui.
Sur l'invitation de l'employé, le jeune M. Gaston s'était assis, et
renversé sur sa chaise, les jambes croisées, les pouces dans les
entournures de son gilet, il s'étalait, s'offrait de trois quarts, de
profil et de face, à l'admiration ébahie des tristes hères qui
écrivaient derrière le grillage.
Quand il jugea tout son effet produit, il tira André par son paletot, et
penchant sa chaise vers lui:
--Vous connaissez ce cher marquis? demanda-t-il assez haut pour que
personne dans la salle ne perdit un mot.
André eut une exclamation sourde, que l'autre prit pour une réponse
négative.
--Quoi! fit-il, vous n'en avez pas entendu parler!... Elle est forte!...
dans quel monde vivez-vous donc?... Henri de Croisenois est un de mes
bons amis!... même il me doit cinquante louis que je lui ai gagnés au
bac, chez Ernestine, une misère...
André n'écoutait pas.
Il était émerveillé, confondu, de cette surprise du hasard, ou plutôt de
la voie mystérieuse choisie par la Providence.
Jamais, en donnant comme il l'avait projeté, sa matinée aux
préliminaires de ses investigations, il n'eût découvert rien qui
approchât de ce qu'il apprenait en ce moment.
C'était un indice grave qu'il recueillait, il en avait le pressentiment.
Il avait jugé Verminet, et les relations de Croisenois avec ce ténébreux
maquignonneur d'affaires avaient une claire signification. De ce côté,
évidemment, il fallait diriger les recherches.
André, jusqu'alors, se débattait au milieu d'épaisses ténèbres qu'il
sentait vaguement peuplées d'ennemis, à cette heure il apercevait comme
une lueur. Il allait s'élancer au hasard, et voici qu'il lui semblait
tenir le bout du fil qui allait le guider à travers le labyrinthe
d'iniquités de Croisenois.
Comme à ce jeu où le perdant est condamné à retrouver un objet caché, et
le cherche guidé par des indications railleuses, il entendait au dedans
de lui-même une voix qui lui criait:
--Tu brûles.
De plus, il se trouvait que cet inepte garçon, dont il devenait le
mentor, était lié avec le misérable. Pourquoi n'en tirerait-il pas de
précieuses indications?
--Vraiment, lui demanda-t-il, vous êtes l'intime de M. de Croisenois?...
--Parbleu!... répondit le jeune M. Gaston. Demandez plutôt à Adolphe de
chez Brébant... vous allez voir, tout à l'heure. Je suis surtout du
dernier bien avec une dame qui lui coûte les yeux de la tête, tandis
que moi... Ah! elle est bien drôle!... mais mystère!... comme dit
Léonce, beaucoup de mystère!...
Il s'interrompit, la porte de la direction venait de s'ouvrir, laissant
passage au sieur Verminet et au marquis.
M. Henri de Croisenois portait un costume du matin, fort élégant, à la
mode, mais non ridicule, comme celui de Gandelu fils.
Il mâchonnait son éternel cigare et fouettait son pantalon de drap gris
clair, du bout d'une badine de cuir de Russie à pomme d'or...
D'un coup d'oeil, d'un seul coup d'oeil où il concentra toute son
âme, tout ce qu'il avait d'intelligence, de pénétration, de finesse,
André vit assez Croisenois pour ne l'oublier jamais, pour être à même de
faire encore son portrait de mémoire, au bout de vingt ans.
Il lui trouva l'air faux et traître, et sous les apparences du viveur de
bonne compagnie, insoucieux et sceptique, il crut reconnaître une astuce
réfléchie, une méchanceté froide, et cette redoutable détermination des
gens prêts à tout.
Le regard, surtout, le frappa par sa mobilité. Les yeux lui parurent
troubles, inquiets, effarouchés comme ceux de l'homme qui, ayant fait un
mauvais coup, sait qu'il a tout à craindre, et attend le danger de
partout et à tout instant.
--Il est impossible, pensa André, que cet homme ne soit pas un scélérat.
A cinq pas, le marquis avec ses petites moustaches fines et soyeuses
jouait encore le jeune homme, mais André reconnut qu'en réalité, il
devait être bien plus vieux que son âge.
Sous les artifices d'une toilette savante, sous le coldcream et la
poudre de riz, l'artiste distinguait les traits flétris du libertin
surmené.
Les émotions du jeu, les nuits de débauches, les anxiétés d'une
existence précaire, les plaisirs exhorbitants, avaient ridé les tempes,
éclairci les cheveux, fané les lèvres et bridé les paupières veuves de
cils.
M. de Croisenois semblait d'ailleurs de la meilleure humeur du monde, et
c'est du ton le plus gai que Verminet et lui achevaient la conversation
commencée, ou plutôt la résumaient, comme on fait presque toujours après
un long entretien, au moment de se séparer.
--Il demeure donc bien entendu, disait le marquis, que je n'ai pas à me
préoccuper des affaires qui ne concernent que vous et moi.
--Inutile!... j'aviserai!...
--N'y manquez pas, surtout!... Diable!... Un retard, un malentendu, un
oubli auraient des conséquences graves.
Cette recommandation suggéra une idée sérieuse à Verminet, car, se
penchant vers son «client,» il se mit à lui parler très bas... et ils
riaient.
--Que disaient-ils? André avait beau écouter de toutes ses forces, pas
une syllable n'arrivait jusqu'à lui.
Mais c'était beaucoup déjà de savoir que ce noble personnage et le
directeur du la _Société d'escompte mutuel_ avaient des intérêts
communs.
Le jeune M. Gaston, lui aussi, prêtait l'oreille, entièrement dépité de
n'être pas remarqué, malgré ses hum! répétés.
Bientôt, n'y tenant plus, il s'avança vers M. de Croisenois, quitte à
l'interrompre, plus que jamais arrondissant le dos, la bouche en coeur
et la main largement tendue.
--Eh! eh!... fit-il en exagérant encore son insupportable ricanement, ce
cher marquis!... Est-elle assez bonne!... Si je m'attendais à vous
trouver ici, par exemple!... Ah ça!... que devenez-vous, on ne vous voit
plus. Et Sarah?... joue-t-on toujours chez elle?...
Si le marquis fut satisfait de la rencontre, à coup sûr il n'y parut
guère. Il sembla surpris, mais non agréablement. Ses sourcils même se
froncèrent.
Cependant il serra du bout de ses doigts gantés de gris-clair la main
qui lui était tendue, en disant du ton le moins encourageant:
--Ravi de vous voir, cher monsieur, en vérité.
Mais il ne dit que cela, et tournant assez peu civilement le dos au
jeune M. Gaston, il continua à s'adresser à Verminet.
--Pour le reste, disait-il, toutes les difficultés sont levées, et comme
il n'y a pas une minute à perdre, voyez aujourd'hui même, Martin-Rigal
et Mascarot...
André tressaillit. Ces gens dont parlait Croisenois n'étaient-ils pas
des complices?... Il voyait des complices partout.
En tout cas, ces deux noms se gravèrent dans sa mémoire comme le poinçon
dans le métal sous le puissant effort du balancier.
--Père Tantaine venu ce matin, répondit Verminet.--M'a donné rendez-vous
pour quatre heures chez patron.--Y rencontrerai Van Klopen; lui parlerai
pour belle amie!...
Le marquis haussa les épaules en éclatant de rire.
--Par ma foi!... fit-il, j'oubliais cette diablesse de femme, et nous
sommes en plein carnaval; il faut des robes, il faut de la soie, il faut
des dentelles... Parlez à Van Klopen, mon cher, parlez... mais vous
savez, pas de largesses... Je me moque à cette heure de Sarah comme de
ça.
Ça, c'était le claquement de l'ongle de son pouce sous sa dent.
--Compris!... approuva Verminet, connu et compris.--Évitons imprudence,
cependant; brusquer dangereux.--Mouvement possible de ce
côté!...--Liquidations à la douce plus sûres que les autres!...
--Oh!... de ce côté, dit M. de Croisenois, rien à craindre!...
Une dernière fois, il serra la main du directeur de la _Société
d'escompte mutuel_, et ajouta:
--Allons!... salut, à demain!...
Tout était convenu. Le marquis traversa rapidement le bureau, et sortit
après un léger salut au jeune M. Gaston, sans daigner remarquer la
présence d'André, qui, du reste, se dissimulait de son mieux.