M. Gandelu eut un sourire navrant.

--Mon fils est vieux.... prononça t-il, comme le vice. J'ai réfléchi et

je l'ai jugé. Hier, il m'a menacé de se tuer... Lui, se suicider!... il

est trop lâche, et ce n'est pas cela que je crains. Ce que je redoute,

c'est qu'il finisse par déshonorer mon nom.

André frémit. Il songeait aux faux que lui avait avoués le jeune drôle.

--Jusqu'à ce jour, poursuivit l'entrepreneur, j'ai été d'une faiblesse

indigne. Il est trop tard pour se montrer sévère. Je cèderai donc. Ce

pauvre sot est épris jusqu'à la folie d'une indigne créature nommée

Rose, que j'ai fait enfermer; je suis décidé à la lui rendre... Je me

résigne aussi à payer ses dettes. C'est une lâcheté, je le sens... mais

je suis son père, je ne l'estime plus... je l'aime toujours... Il a

déchiré mon coeur, les lambeaux sont encore à lui.

Le jeune peintre se taisait, épouvanté des souffrances que trahissait

cette horrible résignation.

--Je ne m'abuse pas, reprit après une pause M. Gandelu, mon fils est

perdu. Je ne puis qu'essayer de faire la part du feu. Si cette Rose

n'est pas une créature absolument perverse, on peut utiliser son

influence sur ce malheureux. Mais qui se chargera des négociations!...

Qui obtiendra de mon fils un aveu sincère de ses dettes?... André,

j'avais compté sur vous.

Consentir à entreprendre le sauvetage du jeune M. Gaston, c'était de la

part d'André un acte de dévouement héroïque, à un moment où il n'avait

pas trop de toutes les forces de son intelligence pour l'oeuvre de son

propre salut.

Distraire sa pensée de Sabine, menacée du plus effroyable malheur qui

puisse frapper une jeune fille, lui semblait presque un crime, et

exigeait le plus énergique effort de sa volonté.

Pourtant, si égoïste que soit la passion vraie, il jugea qu'il devait

cela et plus encore à cet honnête homme, qui venait de mettre si

généreusement à sa disposition le seul élément de succès qui lui

manquât, et un des plus puissants.

Il s'assit donc près de M. Gandelu, et froidement ils discutèrent la

conduite qu'il convenait de tenir.

La prudence, la dissimulation même étaient indispensables.

Les derniers événements avaient si bien démoralisé le jeune M. Gaston

qu'on pouvait tout obtenir de lui. Mais il fallait se hâter. Il était

clair que s'il venait à soupçonner seulement les véritables dispositions

paternelles, il s'empresserait d'en abuser.

Il fut donc arrêté qu'André aurait carte blanche, et que l'entrepreneur

ne céderait jamais, en apparence, qu'à ses sollicitations.

Ainsi, ils comptaient substituer à l'autorité paternelle, dont la

faiblesse était démontrée, un pouvoir étranger, nouveau, qui saurait se

faire craindre et respecter.

L'événement devait justifier leurs prévisions.

Le jeune M. Gaston était bien plus abattu, bien plus désespéré encore

que ne le supposait André, et c'est avec des transes inexprimables qu'il

attendait en se promenant dans la cour, le retour de son ambassadeur.

Dès qu'il le vit paraître sur le seuil de la maison, il courut à lui.

--Eh bien!... que dit papa?...

--Votre père, répondit André, est fort irrité. Cependant je ne désespère

pas de lui arracher quelques concessions.

--Il ferait mettre Zora en liberté?...

--Peut-être.

Le spirituel jeune homme eut une exclamation de joie.

--Quelle veine!... s'écria-t-il.

Et après quelques pas d'une danse délirante:

--Du coup, ajouta-t-il, je lui achète un huit-ressorts! v'lan...

André prévoyait bien quelque chose comme cela.

--Doucement, cher monsieur, fit-il; modérez-vous. Si votre père vous

entendait, Mme Zora serait en grand danger de rester là où elle

est...

--Allons donc!...

--C'est ainsi. Persuadez-vous bien que votre père ne vous rendra Zora et

ne paiera vos dettes qu'autant que vous lui promettrez de changer de

conduite et d'être plus raisonnable à l'avenir.

--Oh!... pour promettre, j'en suis.

--Je le crois... et votre père aussi. C'est pourquoi, en échange de ses

concessions, il voudra plus que des promesses... il exigera des

garanties.

Ce mot parut refroidir sensiblement la joie du jeune M. Gaston.

--Hein!... fit-il des garanties!... Je la trouve mauvaise! Est-ce que ma

parole ne suffit pas?... Quelles garanties veut donc papa?

--Franchement, cher monsieur, je l'ignore. C'est à nous de les trouver.

Je les lui proposerai ensuite de votre part, et si elles sont

acceptables, il les acceptera, j'en mettrais la main au feu.

Les esclaves de Paris · 第 114 / 143 题