XXII

Quand André, enfin débarrassé du jeune M. Gaston, se présenta chez M.

Gandelu, il fut effrayé de son affaissement et de l'affreuse altération

de ses traits.

[Illustration:--Monsieur Verminet, dit-il.]

Sa franche et joyeuse physionomie présentait une désolante expression

de découragement et d'hébétude. Sa pâleur était livide, son teint

terreux, tout le sang de ses joues affluait à ses paupières violacées et

gonflées, sa lèvre inférieure pendait inerte.

Il avait pleuré, et, en essuyant ses larmes du revers de sa manche, il

avait marqué sur son visage de grandes taches noirâtres.

Cependant, lorsque parut André, l'oeil vitreux de M. Gandelu

s'éclaira, et il se leva à demi de son fauteuil.

--Ah!... c'est vous, dit-il d'une voix dolente, cela m'a fait du bien de

vous voir! Bénie soit la bonne aventure qui vous amène.

André secoua tristement la tête.

--Ce n'est pas une bonne aventure, prononça-t-il.

--Alors, seulement l'entrepreneur remarqua sa gravité inaccoutumée, et

les plis de son front.

--Qu'avez-vous, André, demanda-t-il vivement, vous surviendrait-il

quelque ennui?

--Je suis menacé d'un grand malheur monsieur.

--Vous!... que me dites-vous là...

--Hélas!... monsieur, la vérité. Et les conséquences de ce malheur

peuvent être pour moi le désespoir... la mort.

Un flot de colère soudaine empourpra la face blêmie de l'entrepreneur.

--Saint bon Dieu!... s'écria-t-il, d'un ton farouche, n'y aurait-il donc

pas de Providence! Que fait-elle? Sera-ce éternellement le lot des

justes, des honnêtes, des bons, de souffrir ici-bas; de pleurer, d'être

misérables!... Les coquins et les méchants, eux, prospèrent et

triomphent, il n'y a de chance et de bonheur que pour eux...

Il s'interrompit, et fixant André:

--Je suis ton ami, garçon, reprit-il, je veux t'être utile.

--Je venais, monsieur, plein de confiance, vous demander un service.

--Ah!... vous avez pensé à moi!... Eh bien! je suis content. Votre main,

André, j'aime à sentir une main loyale dans la mienne, cela me remet un

peu de vie au coeur... Parlez!...

Le jeune artiste se recueillit un moment.

--C'est le secret de ma vie, monsieur, fit-il enfin, avec une certaine

solennité, que je vais vous confier.

M. Gandelu ne répondit pas, mais de son poing fermé il se frappa

rudement la poitrine, et ce geste, mieux que tous les serments,

garantissait son inviolable discrétion.

André n'hésita donc pas, et taisant seulement les noms, il raconta la

touchante et simple histoire de ses amours, son ambition, ses

espérances, et finit en exposant exactement la situation actuelle.

Quand il eut terminé:

--Que puis-je faire? demanda M. Gandelu.

--Me permettre, monsieur, de céder l'entreprise que vous m'aviez confiée

à un de mes amis. Je garderai en apparence la direction et la

responsabilité des travaux, en réalité je ne serai plus qu'un ouvrier...

Cette combinaison me donnera ma liberté, et en même temps le moyen de

gagner en quelques heures, chaque matin, ce qu'il me faut pour vivre...

--Et c'est là ce que vous appelez un grand service?

--Monsieur...

--Silence!... interrompit l'entrepreneur avec une brutalité affectée.

Vous ferez de l'entreprise ce que vous voudrez, m'entendez-vous, et de

la maison aussi... Vous la démolirez si cela peut vous faire plaisir.

Pour qui donc me prenez-vous? Quand le vieux père Gandelu aime

quelqu'un, mon garçon, ce n'est pas à demi, et ce quelqu'un peut

disposer de lui et de sa bourse...

Il se leva vivement, et allant ouvrir une grande caisse de fer scellée

dans un des angles du cabinet, il en tira une liasse de billets de

banque qu'il plaça devant André.

--Dans une guerre, disait-il, comme celle que vous allez entreprendre,

il faut de l'argent, et beaucoup... en voici. Oh!... ne froncez pas les

sourcils!... Vous me rendrez cela quand et comme vous voudrez.

L'empressement de ce digne et brave homme, qui oubliait ses chagrins

pour ne s'occuper que des siens, touchait André jusqu'aux larmes.

--Mais je n'ai pas besoin d'argent, monsieur, commença-t-il d'une voix

émue, j'ai quelques économies...

D'un geste, M. Gandelu lui imposa silence.

--Prenez ces 20,000 francs, commanda-t-il, vous m'encouragerez ainsi à

vous dire quel service je comptais vous demander quand je vous ai fait

prier de monter près de moi.

Refuser, c'eût été s'obstiner dans une fierté mal placée. André accepta

et attendit.

L'entrepreneur avait regagné son fauteuil et le coude sur son bureau, le

front dans sa main, il semblait s'oublier dans les plus douloureuses

méditations.

--Mon cher André, commença-t-il enfin, d'une voix rauque et brève, vous

avez pu, l'autre jour, mesurer toute l'étendue de ma misère. Mon fils

est un malheureux, et j'ai cessé de l'estimer...

Le jeune artiste avait deviné qu'il allait être question de Gaston.

--Il a certes des torts bien graves, monsieur, répondit-il, mais il est

jeune.

Les esclaves de Paris · 第 113 / 143 题