Il n'est, hélas! dans notre civilisation, que trop de métiers qui
exposent à un péril constant celui qui les exerce.
André était sculpteur-ornemaniste, il passait ses journées sur des
échafaudages mal ou négligemment assujettis: Mascarot avait donc raison
de dire que sa vie ne tenait qu'à un fil.
Seulement, ce fil était beaucoup plus gros, et pourtant plus difficile à
trancher que ne l'avait imaginé l'honorable placeur.
Lorsqu'il parlait de supprimer l'homme qui compromettait ses projets,
avec autant d'aisance que s'il se fût agi de souffler une bougie
gênante, il ne se doutait pas d'une circonstance qui allait
singulièrement compliquer sa tâche.
André était prévenu.
Cela datait de ce jour où il avait reçu de Sabine cette lettre
déchirante où elle lui disait qu'elle allait se marier; que placée entre
son amour et l'honneur menacé de sa famille, elle se dévouait, et où
elle le conjurait de l'oublier.
Cela datait surtout de cette soirée où, après une conférence avec M. de
Breulh-Faverlay et la folle et généreuse vicomtesse de Bois-d'Ardon,
réunissant en faisceau tous les indices recueillis, il était arrivé à
cette conviction que le comte et la comtesse de Mussidan, et par contre
Sabine, étaient victimes de quelque machination abominable dont Henri de
Croisenois était l'auteur ou à tout le moins l'instrument.
Quand on l'attaquerait, et comment, il l'ignorait; mais il prévoyait, il
était sûr qu'il serait attaqué.
Il ne pouvait deviner de quel côté serait le péril, mais il le sentait
vaguement suspendu au-dessus de sa tête.
Et il se tenait prêt à se défendre avec l'acharnement du désespoir.
C'était sa vie qu'il défendait; plus encore... c'était Sabine, son
amour, son bonheur.
N'eût-il pas eu cette sage défiance, M. de Breulh-Faverlay la lui eût
inspirée.
Lui aussi, le gentilhomme, il savait ce qu'il faisait en s'associant à
cette oeuvre de salut; et il estimait trop André pour lui cacher ses
appréhensions.
--Je parierais ma fortune, dit-il, que nous sommes en face d'une affaire
de chantage. C'est grave. Ce qu'il y a de pis, c'est que nous n'avons à
compter que sur nos seules forces, que nous ne pouvons invoquer
l'assistance de la police. D'abord, nous n'avons aucun fait positif à
articuler, et la police ne peut agir que sur des faits... En second
lieu, nous rendrions un triste service à ceux que nous prétendons
sauver, si nous donnions l'éveil à la justice... Qui sait de quel
terrible secret les misérables sont armés contre M. et Mme de
Mussidan!... Et croyez que le cas échéant le comte et la comtesse
seraient contre nous avec leurs oppresseurs, c'est dans la logique des
faits!...
Ces appréciations n'étaient que trop justes; André n'avait pas une
objection à présenter.
--Raison de plus, poursuivit M. de Breulh, pour ne rien hasarder. Voici
le cas de montrer qu'un honnête homme peut être aussi fin qu'un gredin.
Quand on entreprend une campagne comme la nôtre, la première vertu doit
être la prudence, poussée jusqu'à la poltronnerie... N'oubliez pas qu'à
partir de ce moment, vous n'avez plus le droit, la nuit venue de tourner
court le coin des rues désertes... Il serait par trop... simple d'aller
tendre le dos à un coup de couteau.
--Oh!... je serai prudent, monsieur, je vous le jure.
C'est ce dont M. de Breulh n'était pas parfaitement convaincu; aussi
retint-il encore assez longtemps André, s'efforçant de lui démontrer la
nécessité de dissimuler, surtout s'il arrivait à découvrir quelque
preuve de l'infamie de Henri de Croisenois.
Le résultat de cet entretien fut que André et M. de Breulh décidèrent
que jusqu'à nouvel ordre ils cesseraient de se voir ouvertement.
Ils devaient s'attendre à être épiés par des émissaires de Croisenois,
et leur intimité ne manquerait pas en ce cas d'inquiéter. Or, leur
succès dépendait surtout de la sécurité qu'ils sauraient inspirer à
leurs ennemis.
Ils convinrent qu'ils s'attacheraient, chacun de son côté et dans sa
sphère, à Henri de Croisenois, et que tous les soirs, à la nuit
tombante, ils se rencontreraient pour se communiquer leurs impressions
et leurs découvertes, dans un petit café situé sur les Champs-Élysées,
tout près de la maison dont André avait entrepris les sculptures pour M.
Gandelu.
Lorsqu'ils se séparèrent après la plus amicale poignée de main, André
était juste dans les dépositions qu'il fallait pour conduire à bien sa
difficile entreprise.
Sa résolution n'avait en rien diminué, et l'aveugle emportement de la
première impression s'était calmé. Il s'était frotté de diplomatie, et
avait raisonné la nécessité, que d'ailleurs il avait reconnue tout
d'abord, de ruser et de dépasser en perfidie les misérables qu'il ne
pouvait attaquer directement.
--Surtout, se disait-il, en regagnant à pied, à minuit passé, la rue de
la Tour-d'Auvergne, surtout si je dois me défendre de songer à la
possibilité d'un échec, aussi sévèrement qu'un malade s'interdit de
penser à son mal... L'idée de perdre Sabine suffirait pour troubler
complètement mon intelligence, à l'heure ou j'en ai le plus besoin... Il
sera temps de me désoler quand j'aurai échoué.
Rentré chez lui, il passa une partie de la nuit à réfléchir.
Ses engagements avec M. Gandelu étaient ce qui le préoccupait le plus
pour l'instant.
Pouvait-il, tout à la fois, surveiller les travaux de sculpture dont il
était chargé et épier Croisenois? Difficilement.
D'un autre côté, il fallait vivre, manger, il aurait besoin d'argent, et
en emprunter à M. de Breulh lui répugnait étrangement. De plus, il
risquait, pensait-il, s'il abandonnait tout à coup ses travaux, de
donner le soupçon de ses projets.
D'un mot, M. Gandelu pouvait concilier toutes ces obligations
contraires, et André, se rappelant la bienveillance de ce brave homme,
décida que le plus simple était de se confier à lui.
C'est donc chez lui qu'avant tout il se rendit le lendemain matin.
Neuf heures seulement sonnaient, lorsque André arriva chez le riche
entrepreneur; et cependant la première personne qu'il aperçut en entrant
dans la cour, fut le jeune M. Gaston, déjà levé, par miracle.
Debout, les mains dans les poches de son veston, l'épaule appuyée contre
le montant de la porte d'une écurie, l'aimable et spirituel jeune homme
paraissait suivre avec une extrême attention les mouvements des
palefreniers occupés à panser les chevaux.
C'était bien toujours le même Gaston de Gandelu, l'adorateur de Rose,
mais il était aisé de voir qu'un événement épouvantable avait bouleversé
sa vie, qu'il avait été foudroyé en plein bonheur.
Son faux-col était à peine empesé, sa cravate flottait à l'abandon, le
coiffeur n'avait pas donné à ses cheveux, déjà rares, leur pli gracieux.
La façon même dont il aspirait et lançait la fumée de son londrès
trahissait les plus amères pensées, d'horribles déceptions, le dégoût de
tout; une profonde lassitude, même de la vie.
En le reconnaissant, André qui se souvenait du son dîner chez Rose,
jugea qu'il ne pouvait se dispenser de l'aller saluer.
Justement, le jeune M, Gaston venait de relever la tête.
--Tiens!... s'écria-t-il de cette atroce voix de fausset qu'il avait eu
tant de mal à acquérir, voilà mon artiste!... Dix louis que vous venez
rendre à papa une petite visite intéressée!...
--Mon Dieu!... oui... et s'il est chez lui...
--Oh!... il y est. Seulement si vous réussissez à le voir, vous aurez
plus de veine que moi, son unique héritier... Papa boude!... Elle est
bonne, hein, celle-là?... Il s'est enfermé et refuse de m'ouvrir...
--Sans doute vous plaisantez...
--Moi!... Jamais... Je suis connu pour être sérieux... demandez à
Charles, du Helder!... Papa pas content, et il me la fait au despotisme.
Moi je la trouve bien drôle, comme dit Lesueur... prodigieusement
drôle!...
Les palefreniers pouvaient entendre. M. Gandelu fils eut au moins le bon
sens d'entraîner André un peu plus loin.
--Imaginez-vous, poursuivit-il, que je vais tirer au sort, et que papa
jure que si j'ai un mauvais numéro il ne me rachètera pas. Me voyez-vous
dans le rôle de troupier, vous?... Philippe de chez Vachette dit que
j'aurai un chic épatant!... Ousqu'est mon chassepot!...
Évidemment le jeune M. Gaston s'efforçait de se montrer supérieur à la
mauvaise fortune, ce qui est l'indice d'un noble caractère, mais il
réussissait médiocrement. Il souriait encore; mais son rire ressemblait
à une grimace et était pâle comme celui d'un homme que tenaille la
colique.
--Et pas le sou! Je suis décavé, quoi!... je passe la main. Voilà une
scie!... Un homme qui a crevé son sac, comme dit Léontine, n'est plus un
homme. Par dessus le marché, papa veut démolir mon crédit... Il va faire
insérer dans les journaux que j'ai un conseil judiciaire et qu'il ne
paye plus mes dettes. Me faire tort près de mes fournisseurs!... Est-ce
assez indélicat!... Mais je m'en moque, après tout une annonce comme
celle-là me poserait crânement, pas vrai? Hein!... quelle réclame!...
Il resta court, comme en arrêt sur une idée soudaine, et changeant de
visage et de ton:
--Vous n'auriez pas dix mille francs à me prêter, demanda-t-il
brusquement au jeune sculpteur, je vous en rendrai vingt-mille à ma
majorité...
André croyait avoir jugé M. Gandelu fils; il était resté bien au-dessous
de la vérité, il le reconnaissait avec un profond étonnement.
--Je dois vous avouer, monsieur, commença-t-il...
Mais l'aimable jeune homme aussitôt l'interrompit.
--Compris!... fit-il, n'avouez rien, c'est inutile. Au fait, suis-je
bête, un artiste!... Si vous aviez dix mille francs, vous ne seriez pas
ici... comme dit Dupuis. Il me faut cette somme, pourtant. J'ai
souscrit des billets à Verminet, et dame, il est raide...
Connaissez-vous Verminet?
--Oh!... pas du tout.
--Elle est encore bonne!... d'où sortez-vous donc!... Il est directeur
de la «_Société d'Escompte mutuel_,» mon cher. Vrai, c'est un bon
enfant. J'avais besoin d'argent, il m'en a donné tout de suite... Ce qui
me gêne un peu, c'est que, d'après ses conseils, pour faciliter
l'escompte, vous comprenez, j'ai signé le nom d'une autre personne...
A cet aveu fait avec la plus naïve impudence, André recula effrayé.
--Mais c'est un faux, Malheureux!... fit-il.
--Pas du tout, puisque je payerai... D'ailleurs, il me fallait de
l'argent pour Van Klopen... Vous connaissez Van Klopen, j'imagine... Ah!
quel homme pour habiller une femme!... Je lui avais commandé trois
costumes pour Zora!... Enfin, papa est cause de tout. Pourquoi me
pousse-t-il à bout?
La colère lui montait à la tête, il élevait la voix, il gesticulait.
--Oui, poursuivit-il, papa me pousse à bout, et je la trouve mauvaise.
Si encore il ne s'acharnait qu'après moi!... Mais non, il s'en prend à
une pauvre femme innocente, sans défense, qui n'a jamais rien fait, à
Mme de Chantemille... ça, c'est lâche, c'est petit, c'est
canaille!...
--Mme de Chantemille?... interrogea André, à qui ce nom ne rappelait
rien.
--Oui, à Zora, vous savez bien, vous êtes venu pendre la crémaillère
chez elle.
--Ah!... c'est de Rose que vous me parlez.
--Précisément!... Mais vous savez, je n'aime pas qu'on la nomme ainsi.
C'est sur elle que papa passe sa colère. Vingt louis que vous ne devinez
pas ce qu'il a fait?... Il a déposé contre elle une plainte en
détournement de mineur... Quel aplomb! Comme si j'étais un gaillard
qu'on détourne, moi!... Enfin, on l'a arrêtée, et elle est en prison, à
Saint-Lazare.
Cette idée désolante lui perçait le coeur, et il avait bien du mal à
dissimuler une larme qui glissait entre ses paupières bordées
d'écarlate.
--Pauvre Zora!... fit-il d'un ton navré. Ah!... tenez, les femmes ne
m'en content pas, à moi... eh bien!... celle-là, m'aimait. Et quel
chic!... Son coiffeur m'a dit vingt fois qu'il n'avait jamais vu de si
beaux cheveux!... Et elle est à Saint-Lazare!... Quand les agents sont
venus la prendre, c'est à moi qu'elle a pensé tout de suite. Elle s'est
écriée: «Ce pauvre loup chéri est capable de s'en faire périr!» C'est la
cuisinière qui m'a conté ça. Oh!... elle avait du coeur. Son
arrestation lui a causé une telle émotion qu'elle s'est mise à cracher
le sang... Et impossible d'arriver jusqu'à elle pour lui parler, pour la
consoler... Je me suis présenté à Saint-Lazare, mais j'ai remporté une
veste, oh!... mais une veste!...
Il fut forcé de s'interrompre, les sanglots l'étouffaient.
--Voyons, monsieur Gaston, murmura André, un peu de courage...
--Oh!... j'en ai, et dès le lendemain de mes vingt-cinq ans, je
l'épouse; vous verrez... Et cependant, ce n'est pas papa qui a eu l'idée
de cette infamie. Elle lui a été conseillée par son homme d'affaires, un
avocat, un nommé Catenac. Connaissez-vous? Non. Il n'a qu'à bien se
tenir; demain je lui envoie mes témoins... Tiens, à propos...
voulez-vous être mon témoin, vous?...
--J'ai peu l'habitude de ces sortes d'affaires.
--Alors, il n'en faut pas. Je veux des témoins qui me posent du coup, et
dont le ton et la mise lui donnent à réfléchir.
--En ce cas...
--Je tâcherai de trouver des militaires... vous comprenez. D'abord
l'affaire est simple comme bonjour. Je suis l'insulté, je choisis le
pistolet, à dix pas. Je ne sors pas de là. S'il a peur, qu'il décide
papa à se désister. Sinon des claques. Voilà! je suis carré comme un dé,
moi, pistolet, excuses ou claques, au choix!...
En tout autre disposition d'esprit, André eût peut-être souri des
ridicules de ce triste garçon. En ce moment, il se demandait comment se
dépêtrer de cette douleur tenace, quand un domestique sortit de la
maison et vint à lui.
--Monsieur, lui dit cet homme, monsieur vous a vu par la fenêtre de son
cabinet, et il vous prie de monter chez lui.
--J'y vais, répondit vivement André.
Et tendant la main au jeune M. Gaston:
--Bon espoir, cher monsieur, commença-t-il.
Mais Gaston le retint.
--Dites donc, fit-il à voix basse et fort vite, vous allez voir papa,
parlez-lui un peu de moi. Il vous aime beaucoup, parole d'honneur, il
vous écoutera. Dites-lui que je suis capable de me faire sauter le
caisson, hein!... Faites-la-lui au suicide, cela prend toujours... Qu'il
laisse Zora et qu'il me donne de quoi payer Verminet et je fais tout ce
qu'il voudra...