[Illustration:--Merci, docteur! merci de la bonne nouvelle.]
Prétexte ou non, elle partait, elle le laissait seul quand tout
l'abandonnait, elle s'enfuyait emportant son dernier espoir de bonheur.
Et cependant, tel était son aveuglement, qu'il s'efforçait de se prouver
que ce départ la désolait pour le moins autant que lui-même.
A cinq jours de là, il n'était pas encore remis de ce coup, et Mme de
Champdoce était hors de danger, quand un matin le médecin le prit à part
d'un air mystérieux et solennel.
Il avait à lui annoncer une grande, une heureuse, une magnifique
nouvelle:
La duchesse de Champdoce était enceinte.
En effet, la duchesse de Champdoce était enceinte, et c'était là le
secret qu'elle allait révéler au marquis de Croisenois lorsque son mari
était apparu.
C'est cette pensée qui l'avait retenue au foyer conjugal, qui lui avait
donné le courage de résister aux larmes et aux prières de Georges
l'adjurant de fuir.
Elle hésitait, elle chancelait, elle allait succomber aux inspirations
de son coeur, lorsque tout à coup, cette idée, un moment écartés,
s'était représentée à son esprit.
--Malheureuse!... s'était-elle alors écriée, j'oubliais... je ne
puis..., je ne m'appartiens plus.
Son malheur, et il devait lui être imputé à crime, fut de ne pas dire la
vérité à son mari spontanément, et de laisser à un médecin le soin de la
lui apprendre.
Cette nouvelle devait réveiller toutes les fureurs de Norbert. Il devint
livide, ses yeux lancèrent des éclairs. Il essaya cependant de
dissimuler son impression.
--Merci, docteur, balbutia-t-il d'une voix étranglée, merci de la bonne
nouvelle. Ah! je suis bien heureux!... Mais vous permettez, n'est-ce
pas, que je courre près de la duchesse...
Il étouffait. Il sortit précipitamment, laissant le docteur aussi
déconcerté que possible, intrigué et même un peu penaud.
--Ouais! pensait-il, aurai-je fait un pas de clerc, avec toute mon
expérience?... Pour sûr, je viens de froisser quelque blessure qui
saigne encore!...
Le fait est que Norbert, au lieu de se rendre près de sa femme, avait
couru s'enfermer dans la bibliothèque.
Il lui fallait la solitude pour s'abandonner en liberté aux mouvements
de son âme, pour souder la situation nouvelle qui se présentait et
reprendre possession de son sang-froid. Il voulait être seul pour
réfléchir et tâcher de voir clair au fond de sa pensée bouleversée.
Cette circonstance, après les derniers événements, était de tous les
désastres qui pouvaient foudre sur sa vie, le plus épouvantable.
Plus Norbert réfléchissait, plus il se persuadait qu'il était
indignement bafoué, misérablement pris pour dupe.
Il avait commencé par douter, il était sûr maintenant que cet enfant
n'était pas de lui.
Tout le lui prouvait; il lui semblait que l'évidence sautait aux yeux,
et cette certitude qu'il croyait avoir lui arrachait de véritables
rugissements de rage.
Allait-il donc être réduit à cet excès de misère et d'ignominie, de
recevoir comme sien l'enfant de Georges de Croisenois?... Lui
faudrait-il accepter ce vivant témoignage de son malheur?
Quoi!... cet enfant grandirait dans sa maison, il porterait son nom, et
plus tard il hériterait de l'immense fortune de la famille de
Champdoce!...
--Ah!... jamais, s'écriait-il, jamais!... Je l'étranglerais plutôt de
mes propres mains.
Puis, il songeait aux dégoûts qu'il serait réduit à cacher, aux caresses
qu'il lui faudrait feindre, pour écarter les soupçons du monde, et il se
sentait incapable de cette monstrueuse comédie de la paternité.
--J'aimerais mieux mille fois, disait-il, élever près de moi un bâtard
pris au hasard aux enfants trouvés, au moins je ne le haïrais pas,
celui-là, il ne me semblerait pas toujours retrouver sur son visage
l'exécrable ressemblance de Georges de Croisenois.
Mais précisément pour cette raison qu'il était prêt à toutes les
violences, il se contraignit à dissimuler et fut avec la duchesse
strictement convenable.
Il avait, d'ailleurs, tout à craindre d'elle, en ces premiers moments.
La mystérieuse disparition de Croisenois faisait un bruit affreux, et si
les lettres mises à la poste par l'émissaire de Jean épaissirent le
mystère autour de cet événement, elles ne satisfirent ni la police, ni
l'opinion.
Mais on se lasse de tout; on oublia Croisenois: Norbert dut se croire
assuré de l'impunité.
Accablé de remords, rongé de regrets, ce grand seigneur si envié, sur
qui la fortune semblait avoir épuisé ses plus magnifiques faveurs,
Norbert de Champdoce traînait alors la plus lamentable existence.
Il n'avait pas vécu, et il se sentait fini, usé, rassasié jusqu'à
l'écoeurement. Il n'avait pas vingt-cinq ans, et il ne découvrait
nulle lueur dans l'avenir; il n'apercevait nul projet où accrocher une
espérance.
Depuis trois mois que Mme Diane était partie, elle ne lui avait pas
donné signe de vie; un abîme de sang le séparait de sa femme; parmi tous
les gens qu'il avait connus, il ne voyait pas un ami; la débauche même
lui manquait.
Retiré dans son hôtel, il vivait seul, triste et sombre toujours, sans
autre compagnie que l'idée fixe qui le hantait.
Il ne pouvait détacher sa pensée de cet enfant qui allait venir. Comment
se soustraire à ce supplice odieux de l'élever comme sien?
Depuis quatre mois qu'il ne pensait qu'à cela, il avait adopté et rejeté
bien des expédients, et toujours il en revenait à l'inspiration qui la
première s'était présentée à son esprit, et qu'il résumait ainsi:
Substituer un enfant qu'on se procurerait n'importe où, n'importe
comment, à l'enfant de la duchesse.
Enfin, comme le temps passait, il décida qu'il en serait ainsi, et c'est
à Jean, cet honnête homme dont un merveilleux dévouement faisait son
complice, qu'il s'en remit quant à l'exécution.
Pour la première fois, Jean osa résister. L'action lui paraissait
abominable, il ne le cacha pas, et même il dit que certainement elle
porterait malheur.
Mais lorsqu'il reconnut que Norbert s'adresserait à quelqu'autre, qui
serait moins scrupuleux et qui pourrait être maladroit, il promit en
pleurant d'obéir.
L'entreprise était périlleuse, difficile à mener secrètement. Il fallait
pour le succès des coïncidences particulières, et même les plus
minutieuses précautions prises, il fallait encore laisser une large part
au hasard.
N'importe, moins d'un mois plus tard, Jean vint déclarer à son maître
que si seulement on pouvait décider la duchesse à venir s'établir au
château de L., que la famille de Champdoce possédait près de Montoire,
lui, Jean, répondait de tout.
Le lendemain même, Norbert partait pour L... avec sa femme.
Pauvre duchesse!... Elle n'était plus alors que l'ombre d'elle-même:
Jamais, à la voir si pâle et si languissante, maigre, l'oeil éteint,
on n'eût reconnu la belle, la spirituelle, la rieuse Marie de
Puymandour.
A la longue, Norbert et elle en étaient venus à vivre comme des
étrangers sous le même toit. Souvent ils étaient des semaines sans se
voir. Avaient-ils quelque chose à se communiquer, ils s'écrivaient.
Le château de L... était merveilleusement choisi, la duchesse y était
absolument à la discrétion de son mari. De secours, elle n'avait à en
attendre de personne. Son père, le comte de Puymandour, était mort le
mois précédent, à la suite d'une tournée électorale.
Que se passa-t-il à L... lors des couches de la duchesse?
Le secret fut bien gardé. Seul, ce billet où la malheureuse mère
écrivait: «Ayez pitié; rendez-moi mon enfant!» trahit quelque chose de
l'horrible lutte qui certainement eut lieu.
Ce qui est sûr, c'est que l'enfant de la duchesse de Champdoce fut porté
par Jean à l'hospice de Vendôme.
Ce qui est sûr aussi, c'est que l'enfant qui fut baptisé sous les noms
de Anne-René-Gontrand de Dompair, marquis de Champdoce, était le fils
d'une pauvre fille des environs de Montoire, qu'on appelait la
Fougerouse.