XIX

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Là s'arrêtait brusquement le manuscrit de B. Mascarot.

Paul Violaine posa sur la table le volumineux cahier, en disant d'un air

assez surpris:

--Et c'est tout!...

Il était grand temps d'ailleurs qu'il arrivât à la fin; sa voix, brisée

par la fatigue expirait avec les dernières lignes.

Malgré la rapidité de son débit, il n'avait pas fallu moins de six

heures pour lire cette longue et lamentable histoire des misères, des

folies et des crimes de l'illustre maison de Champdoce.

En tout, il ne s'était reposé qu'un quart d'heure, et encore devait-il

ce répit à Beaumarchef, qui était venu appeler l'honorable placeur pour

une affaire de l'agence qui ne souffrait ni remise ni retard.

Il est vrai que l'attention la plus sévère et la mieux soutenue l'avait

encouragé.

Ni maître Catenac, ni l'excellent docteur Hortebize ne s'étaient permis

une observation. Ils n'avaient pas hasardé un geste.

B. Mascarot, lui, avait écouté avec l'apparente satisfaction d'un auteur

qui se délecte de son ouvrage. Mais, en réalité, pendant que, renversé

sur son fauteuil, il tournait bénignement ses pouces, il guettait d'un

oeil sagace, par-dessus ses lunettes, l'effet produit sur le visage de

ses associés.

Cet effet fut considérable, et tel qu'il l'avait espéré.

Le récit était achevé depuis un bon moment, que Paul, Catenac et

Hortebize, se regardaient encore avec une stupeur qui n'était pas

exempte d'effroi, chacun d'eux s'efforçant de résumer rapidement par la

pensée les circonstances qui l'avaient le plus frappé.

Tous se demandaient pour quelles raisons B. Mascarot s'était arrêté

court au moment de conclure et de tirer les conséquences.

Catenac, dont la position dans la société était si fausse, fut le

premier qui parvint à secouer l'atmosphère de vague appréhension qui

régnait sur le bureau de l'agence de placement.

--Eh! eh! fit-il avec un petit rire contraint, j'avais toujours dit que

notre ami Baptistin était né pour les lettres. Prend-il la plume,

aussitôt le placeur s'évanouit, et l'agrégé reparaît. Il nous avait

promis quelques notes, un mémoire à consulter, il nous sert un roman.

Le digne M. Hortebize observait l'avocat d'un oeil méfiant.

--Crois-tu vraiment que ce soit un roman? interrogea-t-il.

--Pour la forme du moins...

Le docteur haussa les épaules.

B. Mascarot pendant ce temps, s'était lové et adossé à la cheminée. Il

rajustait ses lunettes, de ce mouvement familier qui, de sa part,

annonçait toujours quelques explications décisives.

--Mieux que tout autre, commença-t-il d'un ton ironique, Catenac devait

apprécier et... goûter, ce qu'il y a de réel dans ce récit, lui qui est

l'homme d'affaires, l'avocat, le conseil du noble duc de Champdoce,

c'est-à-dire de ce Norbert dont je viens de vous lire la jeunesse.

--Oh!... je ne conteste pas le fond! fit vivement Catenac.

--Que contestes-tu donc?

--Sérieusement, rien. Je me suis permis de plaisanter la forme un peu...

comment dirai-je?... un peu romanesque, voilà tout. Serait-ce un crime?

--Non, répondit froidement le placeur, dans ta position ce n'est qu'une

sottise.

Toutes les fois que Catenac s'attirait quelque coup de boutoir du

maître, le bon docteur était aux anges.

--Empoche, avocat, dit-il.

Mais B. Mascarot n'était pas d'humeur à plaisanter.

--Catenac, reprit-il d'un ton qui n'était rien moins qu'amical, avait

reçu quelques confidences importantes de son noble client. Il s'est bien

gardé de nous les communiquer. Dans son opinion, d'après ce qu'il

savait, nous courions à notre perte, et il nous regardait y courir, cet

estimable ami, tout réjoui de l'espoir d'être débarrassé de nous.

L'avocat voulut protester, mais le placeur, d'un geste, l'arrêta.

Après une pose calculée, l'honorable professeur continua:

--Un os suffit à un anatomiste pour reconstruire le squelette d'un

animal. Je serais, moi, un piètre observateur si, déduisant du connu à

l'inconnu, je n'étais pas capable de rétablir l'histoire exacte de gens

que j'étudie et que j'observe depuis tant d'années. Croyez pourtant que

je n'ai pas eu à faire de grands frais d'imagination. Mon manuscrit

n'est guère qu'un travail de marquetterie. Même, ce n'est pas à moi

qu'il faut s'en prendre de la forme un peu romanesque, mais bien à

Mme la comtesse de Mussidan, à Mme Diane.

--A Mme de Mussidan?...

--Mais oui, ami Catenac, et aussi à Norbert... Je suis sûr que les

phrases qui t'ont frappé étaient d'eux. Car je les ai copiées, c'est

avec leurs propres expressions que je traduisais leurs sentiments...

Cela t'étonne?

--Il me semblait...

--Quoi?... tu as donc oublié la correspondance soustraite à la comtesse

de Mussidan?... C'est une femme soigneuse. Elle avait conservé

non-seulement les lettres de Norbert, mais encore les siennes propres

que Norbert lui avait rendues...

--Et nous les avons?

--Toutes. Nous avons saisi du même coup les demandes et les réponses.

Tout un roman d'amour par lettres, et un fameux roman... Ce qu'on vous a

lu n'en était qu'un résumé affaibli.

L'excellent Hortebize eut un geste d'admiration.

--Maintenant, s'écria-t-il, je comprends les terreurs de Mme de

Mussidan. Et moi, Baptistin, qui t'accusais d'imprudence!... Oui, tu as

raison, avec de telles armes entre les mains, nous pouvons tout oser...

Mme de Mussidan donnera la main de sa fille Sabine à qui nous

voudrons...

Mais B. Mascarot n'avait pas le temps de s'arrêter à ce petit triomphe.

--Ce n'est pas tout, reprit-il. J'avais pour m'expliquer les passages

obscurs, l'instigateur de toute cette intrigue, Dauman...

--Le Président... il vit?...

--Parfaitement. Et c'est un homme à nous, et tu le connais!... Dame!...

il n'est plus de la première jeunesse, il est un peu cassé, la jambe

traîne, la vue baisse, mais la cervelle est intacte.

Catenac était devenu fort sérieux.

--Tu m'en diras tant! murmurait-t-il, tout abasourdi, tu m'en diras

tant...

--Je te dirai encore que toute la partie du duel et de la mort de ce

brave et digne Georges de Croisenois a été écrite presque sous la dictée

de Caroline Schimel... Véritablement cette malheureuse se proposait, en

quittant Paris, de rejoindre son parent en Amérique... Elle n'alla pas

plus loin que le Havre. Les grâces et les doux propos d'un galant

matelot dont elle avait fait connaissance en voiture changèrent

brusquement toutes ses résolutions... Tant que dura l'argent qui avait

été donné par Jean, le matelot fut le plus aimable des hommes...

Seulement, avec le dernier billet de mille francs, il disparut.

Désespérée, réduite à la plus ignominieuse des misères, Caroline revint

à Paris. Elle mourait de faim... Elle s'adressa au duc de Champdoce...

Il se sentait pris, il la secourut, et à quatre ou cinq reprises il

essaya de lui assurer une petite position... L'inconduite de Caroline

rendit vaines toutes les tentatives.

A la fin, le duc s'est résigné à se laisser rançonner au jour le jour,

acceptant peut-être cette honte comme une expiation...

Quant à Caroline, son existence est inimaginable... Parfois, prise de

remords, elle cherche une place et travaille huit jours... Mais bientôt

ses habitudes vagabondes reprennent le dessus, et elle court demander de

l'argent à l'hôtel de Champdoce.

Et cependant elle a toujours fidèlement tenu son serment, et sans sa

funeste passion pour les petits verres, je doute que Tantaine eût jamais

réussi à lui arracher une parole...

B. Mascarot paraissait parler pour soi bien plus que pour ses estimables

associés. On l'eût dit préoccupé surtout de combattre certaines

objections de son esprit.

--A coup sûr, poursuivait-il plus bas, Caroline Schimel n'est pas une

nature instinctivement mauvaise. Le secret qu'elle a surpris lui a porté

malheur. C'est tout cet argent, qu'elle se procurait si facilement, qui

l'a pervertie. Telle que je la devine, si au réveil elle se souvient des

confidences qui lui ont été arrachées par l'ivresse, elle est fille à

aller, à tous risques, prévenir Le duc de Champdoce.

Cette éventualité, ainsi présentée, fit bondir Catenac sur sa chaise, et

lui arracha un juron.

--Dix mille diables!... mais alors...

Le digne placeur haussa dédaigneusement les épaules.

--Te voilà encore, fit-il d'un ton dédaigneux, à te forger des

fantômes!...

--Il appelle cela des fantômes!...

--Certainement. Serais-je tranquille comme je le suis si j'entrevoyais

l'ombre d'un péril? Voyons, franchement, que nous importe ce que peut

dire Caroline? Qui accusera-t-elle de lui avoir escamoté son secret? Un

vieux clerc d'huissier nommé Tantaine. Or, comment veux-tu que le duc,

ton noble client, trouve le trait d'union entre ce misérable bonhomme et

l'honorable maître Catenac?

--Ce serait difficile, en effet.

--Dis impossible, insista Hortebize. Sans compter qu'à la moindre alarme

nous faisons disparaître le doux Tantaine plus prestement qu'un diable

de féerie dans une trappe... Et on ne le retrouverait pas dans les

dessous, lui.

D'un signe de tête amical, B. Mascarot approuva l'excellent docteur.

[Illustration:--Assieds-toi à mon bureau.]

--D'ailleurs, ajouta-t-il, je me demande vainement ce que nous pouvons

avoir à redouter du duc de Champdoce. N'est-il pas en notre pouvoir tout

autant que son ancienne adorée, la comtesse de Mussidan? Il me semble

que nous avons ses lettres. Ne savons-nous pas ce qu'on trouverait, si

ou grattait au fond de son jardin? Et notez que l'identité du squelette

serait des plus aisées à établir. Croisenois avait sur lui, quand il

disparut, un millier de francs en pièces d'or portugaises, le fait est

consigné aux procès-verbaux de l'enquête qui eut lieu alors.

Il était facile de reconnaître à la physionomie de Catenac que ses

dispositions changeaient du tout au tout, à mesure que l'impunité lui

était démontrée.

--Vous êtes là que vous me prêchez, fit-il avec une brusquerie affectée,

comme si je n'étais pas à votre discrétion! Ne faut-il pas que je marche

avec vous, bon gré, mal gré?

--Nous tenons à ce que ce soit de ton plein gré.

L'avocat parut délibérer une minute, puis se levant brusquement, il

tendit la main à l'honorable placeur.

--J'agirai loyalement, lui dit-il; tu as ma parole. Expose-nous ton

plan, je te dirai ensuite ce que M. de Champdoce m'a appris.

Un sourire de satisfaction vint aux lèvres de B. Mascarot. Enfin, il

l'emportait. Cette fois, il ne mettait nullement en doute la franchise

de l'avocat.

--Avant tout, reprit-il, je vous dois la fin de l'histoire que Paul

vient de vous lire. Elle est simple et lamentable.

Le duc et la duchesse de Champdoce n'avaient pas cinquante ans à eux

deux, ils portaient un des noms historiques de France, ils étaient

entourés d'un luxe princier, et cependant leur vie était perdue, finie;

tout était mort en eux, ils renonçaient à l'espoir même du bonheur.

Leur ménage dut être un enfer, mais ils s'appliquèrent à sauver les

apparences, et réussirent. Rien ne transpira au dehors des effroyables

misères de leur intérieur.

La duchesse, presque toujours alitée, ne s'occupait que d'oeuvres de

charité. Le duc, lui, après avoir refait son éducation, s'est réfugié

dans le travail et est devenu l'homme remarquable que vous connaissez.

--Et Mme de Mussidan? interrogea Catenac.

--J'y arrive. Cette femme, d'une si étrange perversité, ne se serait pas

crue vengée complètement, si Norbert n'eut pas su que c'était à elle et

à elle seule qu'il devait le désespoir de son existence. Un jour, à son

retour d'Italie, elle osa tout apprendre à Norbert.

Oui, elle osa lui dire que c'était elle qui avait comme poussé la

duchesse dans les bras de Croisenois, elle lui dit que c'était elle qui,

avertie du rendez-vous, avait écrit la fatale lettre anonyme.

--Et il ne l'a pas tuée!... s'écria Hortebize.

L'honorable placeur modula du bout des lèvres un petit sifflement des

plus significatifs.

--Il n'a pas touché un cheveu de sa jolie tête, répondit-il.

--Oh!... à sa place...

--A sa place, docteur, tu te serais tu comme lui. N'avait-elle pas

toutes ses lettres?... Elle l'en a menacé. Ah!... elle a du poignet la

jeune dame, et nous n'avons pas le monopole du chantage. Qu'avez-vous à

me regarder ainsi? Vous doutez? Rien n'est pourtant si vrai. Cette noble

comtesse a fait chanter M. le duc de Champdoce comme une simple coquine.

Vous savez sa vie dissipée, ses prodigalités, son désordre.., quand elle

est par trop gênée, c'est à Norbert qu'elle s'adresse. Il n'y a pas

encore dix jours, elle lui a emprunté dix mille francs pour apaiser Van

Klopen.

Véritablement, les associés de l'agence étaient confondus.

--Quelle femme! murmurait l'excellent docteur, quelle femme!... et moi

qui la plaignais de tout mon coeur, le jour où je suis allé lui mettre

le pistolet sur la gorge!...

D'un geste, B. Mascarot lui imposa silence.

--Il est temps d'en finir avec le passé, reprit-il; parlons un peu de

cet enfant de la Fougerousse, mis au lieu et place de l'enfant de

l'infortunée duchesse, et présenté dans le monde sous le nom de Gontrand

de Champdoce. Tu as dû le connaître, docteur?

--Je l'ai vu du moins plusieurs fois; c'était un fort joli garçon...

--En effet; mais c'était aussi un déplorable garnement. Élevé comme un

fils de prince, ce garçon avait les goûts et les moeurs d'un laquais,

et s'il eût vécu, il eût infailliblement déshonoré le nom qu'il portait.

Il faisait le désespoir de M. et Mme de Champdoce, et les inquiétait

horriblement, quand il y a dix mois, à la suite d'une orgie, il fut pris

d'une fièvre chaude et enlevé en trois jours.

Il mourut en demandant pardon à ceux qu'il croyait ses parents, et le

duc et la duchesse oublièrent leur haine, mêlèrent leurs larmes et se

réconcilièrent, devant le lit de mort de ce malheureux dont la conduite

avait été le plus horrible châtiment qui se puisse imaginer, de la

coupable détermination de Norbert...

B. Mascarot, on le voyait, avait hâte de terminer.

Lui, beau diseur d'ordinaire, car les railleries de Catenac n'étaient

pas dénuées de fondement, il ne semblait s'inquiéter que d'abréger.

Sur ces derniers mots, il eut un gros soupir de satisfaction, et

s'allongea dans son fauteuil, en disant:

--Maintenant, arrivons à nos affaires.

L'attention de Catenac, du docteur et de Paul, lassée par une séance de

plus de six heures, s'éveilla plus brûlante que jamais. On allait donc

enfin livrer le dernier mot.

--Le fils de la Fougerousse mort, reprit B. Mascarot, le nom de

Champdoce était condamné à s'éteindre.

C'est alors que Norbert, sollicité par sa femme, adopta l'idée qui lui

était venue bien souvent, de rechercher et de reprendre ce pauvre

déshérité jadis déposé à l'hospice. Il lui était interdit, et il en

souffrait cruellement, de revenir sur ce qui avait été fait, mais il lui

était toujours permis d'adopter un enfant, et de lui léguer sa fortune

et son nom. Il ne doutait plus de sa paternité.

C'est le coeur gonflé d'espoir qu'il partit pour Vendôme, muni des

indications nécessaires pour la reconnaissance.

La plus affreuse déception l'attendait.

On reconnut bien à l'hospice qu'un enfant avait été déposé le jour que

disait Norbert, à l'heure qu'il indiquait, vêtu des langes qu'il

dépeignait... Les registres en faisaient foi. On lui représenta même la

médaille que portait autour du cou le petit abandonné.

Mais cet enfant n'était plus à l'hospice, et on ne savait ce qu'il était

devenu.

A l'âge de douze ans, et lorsque tout le monde était ravi de son

intelligence et de sa gentillesse, il s'était enfui de l'hospice, et les

plus actives recherches pour retrouver ses traces étaient restées

inutiles.

C'est avec un dépit fort mal déguisé, que maître Catenac écoutait ces

détails si étrangement précis.

Décidément ses associés étaient informés de toutes les particularités de

l'affaire, aussi bien, sinon mieux que lui, qui, cependant, avait eu les

confidences du duc, son client.

Et lui qui comptait sur les précieuses indications qu'il fournirait,

pour racheter, et au-delà, ses traîtrises passées!!!

Mais B. Mascarot ne voulut point voir sa contrariété; déjà il

poursuivait son rapide récit:

--Ce nouveau malheur atterra le duc de Champdoce.

Il avait tant souffert depuis vingt années, il avait été si cruellement

éprouvé de toutes les façons, il avait tant répandu de larmes secrètes,

qu'il croyait ses crimes expiés et que la justice divine, à la fin,

était satisfaite.

Après les misères et folies de sa jeunesse, les regrets cuisants de son

âge mûr, il lui avait semblé entrevoir pour sa vieillesse le calme et le

repos à défaut du bonheur, et pas du tout, il avait été écrasé du

sentiment de l'irréparable.

Précipité de toute la hauteur de délicieuses espérances, du plus profond

de son abîme, le choc fut si rude qu'il faillit être brisé sur le coup.

Il était vieilli de vingt ans, lorsqu'il revint annoncer à la duchesse,

qui l'attendait, palpitante, agonisante d'anxiété, que tout était fini,

que Dieu n'avait pas pardonné, qu'ils étaient bien condamnés sans

appel.

Cependant, au bout de quelques jours, remis un peu de l'horrible

secousse, il réfléchit et jugea que s'abandonner serait une coupable

lâcheté.

De ses longues et douloureuses méditations jaillit une lueur petite,

certes, et chétive, mais enfin une lueur qui rompait la désolante

uniformité de ses ténèbres.

Qui l'empêchait de se mettre à la recherche de ce pauvre abandonné, et

pourquoi ne le retrouverait-il pas?

Certes, le monde est immense, et un malheureux sans nom, sans fortune,

échappé d'un hospice d'enfants trouvés, y est un imperceptible atome,

mais avec du temps et de l'argent, on accomplit des miracles.

Or, il avait à donner, lui, sa vie et sa fortune.

Sa situation était telle, que par ses grandes relations il pouvait

intéresser à ses investigations, toutes les diplomaties.

Il possédait assez de millions pour qu'il lui fût facile de prendre à sa

solde et d'organiser en une armée dévouée à ses desseins, les plus

habiles et les plus intelligents agents de police de l'Europe.

Qu'il réussît ou non, c'était un devoir qu'il allait remplir, cette

tâche serait désormais l'aliment de son activité, et le but de sa vie.

Il se jura qu'il ne s'arrêterait, qu'il ne désespérerait que le jour où

il aurait entre les mains les preuves indiscutables, matérielles, de la

mort de son fils.

Cependant il ne confia pas son projet à la duchesse.

Il redoutait pour elle les alternatives qu'il prévoyait, de crainte et

d'espérance. La santé de la malheureuse femme était si profondément

ébranlée, qu'une déception, une fausse joie, pouvaient la tuer.

Ainsi déterminé, il devait commencer et commença, en effet, par

s'adresser à cette providence au petit pied qui, du fond de la rue de

Jérusalem, surveille le jeu de la machine sociale.

Mais la police n'apprit absolument rien à M. de Champdoce. On lui

répondit: «C'est bien... nous prenons note... on verra.., Repassez dans

un mois, et... bonsoir.»

Il faut dire que sa position particulière, le passé qu'il lui était

interdit de remuer, lui imposaient une réserve extrême. Il ne dit pas la

vérité, présenta mal l'affaire; bref, n'intéressa nullement.

C'était jouer de malheur, car on l'avait adressé à un paroissien assez

adroit, en grande réputation à la préfecture, qui est le voisin de notre

ami Martin-Rigal, un certain Lecoq...

A la grande surprise de Paul, ce nom seul fit au digne M. Hortebize,

juste l'effet d'un coup de fouet bien cinglé dans les jambes.

Il porta machinalement la main au médaillon pendu à sa chaîne de montre,

et se dressa pâle et effaré.

--Halte!... fit-il d'une voix étranglée, si ce Lecoq est de la partie,

je retire ma mise. Rien ne va plus!... Charlemagne!... je file.

Sa panique était si singulière que Catenac daigna sourire.

--Eh! eh!!! fit-il, je comprends ton émotion, docteur. Mais

rassieds-toi. Lecoq n'en est pas.

Cette assurance ne suffit pas pour rassurer l'excellent Hortebize, et il

resta en suspens, un pied en l'air, interrogeant B. Mascarot du regard.

--Il n'en est pas!... affirma le placeur en appuyant sur chaque mot. Ce

drôle, qui est capricieux comme une jolie femme, a répondu que sa

situation lui interdit de s'occuper de recherches particulières, ce qui

est vrai, et que de plus l'affaire ne serait pas dans ses moyens. Le duc

lui a offert une somme considérable s'il voulait quitter sa place; il a

refusé, sous prétexte qu'il ne travaille pas pour de l'argent, mais pour

l'art.

--C'est pourtant vrai, approuva Catenac.

--Ah!... n'importe!... murmura Hortebize en jetant à son médaillon des

regards funèbres; n'importe, l'idée seule qu'on a consulté ce Lecoq me

bouleverse.

--Parce que?... Ne vas-tu pas aussi toi, croire qu'il est sorcier? Il

n'est pas plus malin que les autres, il entend mieux la réclame, voilà

tout... Bref, c'est sur le refus de Lecoq, que M. de Champdoce s'est

adressé à Catenac, lequel l'a mis en rapport avec Perpignan... Est-ce

bien tout?

L'avocat se leva.

--C'est tout, répondit-il. J'ajouterai seulement, mais vous devez le

savoir, que le duc m'a chargé de surveiller les gens qui vont

entreprendre ses recherches.

--Avez-vous un plan?

--Pas encore. La consigne du duc est celle-ci: Réussir, quand on devrait

interroger tous les citoyens du globe l'un après l'autre. Il y a de la

marge, comme vous voyez.

--A-t-on commencé les opérations?

--Pas encore. Le duc seul, jusqu'ici, est allé à Vendôme, qui sera le

quartier général, sans aucun doute; nous devons nous y rendre au premier

jour.

--Très bien.

--D'ailleurs, ajouta Catenac en haussant les épaules, je suis de l'avis

de Perpignan: l'entreprise est parfaitement insensée...

--Lecoq dit le succès possible...

--Il le dit, en effet, mais s'il le pensait, il se chargerait de

l'affaire.

Depuis un moment, B. Mascarot souriait doucement, tout en tracassant ses

lunettes.

--Eh bien! moi, déclara-t-il, j'ai été du premier coup de l'avis de

Lecoq.

--Ah!...

--C'est pourquoi je me suis mis en campagne.

--Toi? tu es allé à Vendôme, tu as...

--Que t'importe!... J'ai cherché... et à cette heure je sais où prendre

l'unique héritier de la maison de Champdoce.

Catenac ouvrait des yeux immenses.

--Tu plaisantes, sans doute? balbutia-t-il.

--De ma vie, je n'ai parlé si sérieusement. J'ai trouvé!... Seulement,

comme il est impossible que je paraisse, c'est à toi et à Perpignan que

je réserve le bonheur de rendre cet enfant à son père. Et c'est vous

seuls qui palperez la magnifique récompense que ne manquera pas d'offrir

le duc. Ainsi, traitez à forfait, convenez bien des conditions.

L'avocat ne revenait pas de sa surprise.

Son regard ahuri allait alternativement de Mascarot à Hortebize et même

à Paul Violaine.

Il semblait vouloir s'assurer qu'on ne se moquait pas de lui.

--Tu ne veux pas paraître, dit-il enfin à son associé, d'un ton

soupçonneux, pourquoi? Tu flaires donc un danger? Ne me tendrais-tu pas

un piège?

L'honorable placeur haussa les épaules.

--D'abord, fit-il, je ne suis pas un traître, moi, tu le sais. Ensuite,

notre intérêt nous répond de la sûreté. Un de nous peut-il être

compromis sans que les autres le soient? Non, évidemment. D'ailleurs, la

simplicité de ton rôle tu rassurera. Tu n'auras rien à faire qu'à

indiquer le commencement de la piste. Les autres la prendront et la

suivront après, à leurs risques et périls, tu seras, toi, parfaitement

dégagé.

--Cependant...

Mais B. Mascarot, à bout de patience, fronçait terriblement les

sourcils.

--En voilà assez, fit-il d'un ton bref et dur. Il ne s'agit plus de

discuter, mais d'agir. Je suis le maître n'est-ce pas?...

Quand ce diable d'homme parle ainsi, résister c'est perdre son temps.

Comme il faut toujours finir par en passer par où il veut, le plus court

est encore d'obéir.

Catenac garda le silence, fort humilié intérieurement, mais encore plus

intrigué.

--Assieds-toi à mon bureau, maître, reprit Mascarot, et note

scrupuleusement ce que je vais te dire. Le succès, je te l'ai dit, est

certain, mais encore faut-il que je sois secondé. Tout dépend de ton

exactitude et de la précision de tes mouvements. Une fausse manoeuvre

peut tout perdre. Te voilà prévenu.

Les esclaves de Paris · 第 110 / 143 题