La douleur, la colère, l'horreur, avaient allumé dans le sang de la
duchesse de Champdoce une fièvre terrible, qui l'avait soutenue tant
qu'elle s'était trouvée en face de son mari.
Alors elle avait agi et parlé d'instinct, sous l'impression toute vive;
animée par l'enthousiasme du péril bravé, enflammée du désir de venger
Croisenois.
Elle ne s'était préoccupée de rien que de blesser Norbert, de
l'humilier, de l'écraser. Tel était son malheur que c'est bien
réellement qu'elle souhaitait la mort. Si elle eût su par quelles
paroles l'attirer sûrement, elle les eût prononcées.
Mais en elle, malheureusement, l'énergie ne pouvait être qu'un accident,
fugitif comme l'éclair. Son premier mouvement la portait en avant, la
réflexion l'arrêtait. Elle avait l'âme vaillante et l'esprit craintif.
Dès qu'elle fut seule, que le danger se fut éloigné, toute son
exaltation s'éteignit comme un feu de paille, et, épuisée de l'effort,
elle s'affaissa sur une causeuse, défaillante, fondant en larmes.
Son désespoir était sans bornes, car elle se reprochait la mort de
Croisenois.
--Si je ne lui avais pas accordé ce rendez-vous fatal, se disait-elle,
il vivrait encore; c'est mon amour qui le tue.
Réfléchissant, elle se sentait précipitée au fond d'un abîme dont jamais
elle ne sortirait.
Le présent était affreux; plus épouvantable l'avenir.
L'idée de s'adresser à son père traversa son esprit; elle la repoussa: à
quoi bon!... Le comte de Puymandour l'écouterait-il, seulement?
--Tu es duchesse, lui disait-il avec son emphase ordinaire, tu as cinq
cent mille livres de rentes!... donc tu es heureuse ou dois l'être.
Heureuse!... elle! Quelle amère dérision!... Elle en était réduite à
envier le sort de la dernière des filles de cuisine de son hôtel!...
La nuit, pour elle, s'écoula ainsi, en angoisses insoutenables, et quand
ses femmes, au matin, sur les dix heures, pénétrèrent dans sa chambre,
elles la trouvèrent toute habillée, étendue à terre, les membres glacés
et raides, la tête brûlante, les yeux brillants d'un sinistre éclat.
L'inquiétude et le chagrin furent tout d'abord extrêmes, à l'hôtel. La
duchesse était adorée de ses gens, et il était évident pour les moins
expérimentés, que ce ne pouvait être qu'une maladie très grave qui
débutait par de pareils symptômes.
Tout le monde perdait un peu la tête, et on venait d'expédier coup sur
coup quatre domestiques à la recherche d'un médecin, lorsque Norbert
arriva de Maisons.
On le conduisit aussitôt, on le porta presque à la chambre de la
duchesse, comme si, par sa seule présence, il eût pu lui procurer un
soulagement immédiat. Elle ne le reconnut pas.
Norbert, lui, avait été saisi d'une inquiétude poignante. Que s'était-il
passé en son absence, qu'est-ce que cela voulait dire, n'y avait-il pas
eu d'indiscrétion de commise?
Il interrogeait les femmes de chambre aussi adroitement que lui
permettait son trouble, quand on lui annonça, non pas un médecin mais
deux, qui s'étaient rencontrés à la porte.
Introduits aussitôt près de la duchesse, ils ne dissimulèrent ni la
gravité de la situation, ni la possibilité d'une terminaison fatale. Ils
jugeaient Mme de Champdoce au plus mal, si mal qu'ils demandaient une
consolation pour l'après-midi.
L'heure arrêtée, ils rédigèrent une ordonnance, et se retirèrent en
recommandant la plus exacte exécution de leurs prescriptions, les soins
les plus minutieux et une surveillance de toutes les minutes.
Ces recommandations étaient inutiles. Norbert s'était installé au chevet
de sa femme, bien décidé à n'en pas bouger jusqu'à son rétablissement ou
à sa mort.
Elle avait une fièvre terrible, et à tout moment le délire lui arrachait
des lambeaux de phrase qui faisaient frissonner Norbert.
C'était la seconde fois qu'il avait à disputer un secret au délire.
Jadis, à Champdoce, c'était son père qu'il veillait, son père qui
pouvait dire quel crime épouvantable il avait failli commettre. C'était
sa femme qu'il gardait aujourd'hui, afin d'arrêter sur ses lèvres, si
elle s'y présentait, l'histoire de Croisenois.
Forcé à un retour sur lui-même, il était épouvanté de ce qu'il avait
déjà semé dans sa vie de crimes et de remords... et il n'avait pas
vingt-cinq ans. Quel avenir était possible, avec un tel passé!...
Et le délire de la duchesse n'était pas sa seule angoisse. De quart
d'heure en quart d'heure, il sonnait pour lui demander si on n'avait pas
vu Jean, son valet de chambre.
On l'avait aperçu de très bonne heure le matin, il avait même parlé à
plusieurs domestiques, mais il était sorti depuis plusieurs heures et
n'avait pas reparu.
--Dès qu'il rentrera, répétait à chaque fois Norbert, envoyez-le moi
vite.
Il parut enfin, et Norbert, se levant vivement, l'entraîna dans
l'embrasure d'une fenêtre.
--Eh bien?... lui demanda-t-il.
--Tout est arrangé de ce côté, monsieur, calmez-vous.
--Cette Caroline?...
--Est partie, monsieur, je l'ai mise moi-même en voiture, après lui
avoir compté une somme de vingt mille francs. Elle quitte Paris, la
France; elle se propose de rejoindre en Amérique un de ses cousins qui
l'épousera, à ce qu'elle espère.
Norbert respira, plus librement peut-être qu'il ne l'avait fait depuis
la veille. Le souvenir de cette Caroline Schimel l'obsédait.
--Et l'autre affaire? interrogea-t-il.
Le vieux serviteur hocha tristement la tête.
Celle-là, répondit-il, m'effraie. J'en vois clairement les périls: ils
sont immenses; et les avantages m'échappent...
--Je le l'ai déjà dit, Jean, mon parti sur ce point est irrévocablement
pris.
--Aussi, vous ai-je obéi, monsieur, en prenant toutes les précautions
que me suggérait la prudence.
--Ah!...
--J'ai découvert un jeune commis-voyageur, honnête homme,
m'affirme-t-on, auquel j'ai persuadé que je l'envoie en Égypte pour
m'acheter des cotons... une idée de spéculation que je suis censé avoir.
Il partira aujourd'hui même, ravi et bien payé... Par la même occasion,
il mettra à la poste les deux lettres que nous avons de M. de
Croisenois, la première à Marseille, la seconde au Caire...
--Et tu ne comprends pas que ces lettres feront ma sécurité?
--Je comprends qu'un hasard, une maladresse de notre agent peuvent nous
trahir.
--Je le veux.
Jean se tut. Il ne savait pas résister à son maître, les lettres furent
expédiées.
De ce moment, et pendant les deux jours qui suivirent, Norbert n'eut pas
une minute à lui.
Les médecins appelés en consultation avaient donné une lueur d'espoir,
mais elle était bien faible, bien chétive. Le mal paraissait empirer
sans cesse, avec des alternatives diverses, mais toutes également
désolantes. Les accidents cérébraux les plus alarmants se succédaient
sans relâche.
Et durant ces heures éternelles, Norbert n'osait pas fermer l'oeil, et
ce n'est qu'en tremblant qu'il laissait approcher les femmes de chambre.
Toujours le délire présentait à la duchesse la même affreuse vision:
Croisenois tombant la poitrine traversée d'un coup d'épée.
Enfin, le quatrième jour, la fièvre céda, la malade s'assoupit, et
Norbert eu le loisir de la réflexion.
Comment Mme de Mussidan, qui jadis venait tous les jours,
n'avait-elle pas paru? Cette circonstance lui parut si extraordinaire
qu'il se risqua à lui écrire pour l'informer de la maladie de Mme de
Champdoce.
Une heure plus tard, il en recevait cette laconique réponse:
«Croirez-vous à un prétexte? J'espère que non. M. de Mussidan vient de
décider que nous passerons l'hiver en Italie, et nous partons ce soir.
Adieu.