--A d'autres, marquis, interrompit-il, à d'autres! On vous a trop
souvent rencontrés ensemble sous la coudrette... Eh! eh!... la
discrétion est inutile.
[Illustration:--Grâce, mon père! grâce!]
Vainement Norbert essaya de se défendre, de protester avec toute
l'énergie de la vérité, il s'adressait au plus têtu des hommes.
--Vous n'avez d'ailleurs rien à vous reprocher, poursuivait le comte.
Certainement vous n'avez pas trompé Mlle Diane. Pouvait-elle espérer
devenir votre femme? Non, puisqu'elle n'avait pas le sou. Ah! maintenant
que son frère est mort et qu'elle est riche, ce serait une autre
histoire...
Positivement, cette théorie ignoble était celle de M. de Puymandour.
Elle révolta si bien l'honnêteté de Norbert qu'une réplique fort
blessante lui vint aux lèvres. Il se contint, ayant un parti pris de
résignation.
Mais il était si réellement indigné qu'il ne put prendre sur lui de
rester à dîner, et que, résistant aux pressantes instances du comte,
prétextant des soins à donner à son père, il se retira.
Les sentiments les plus confus et les plus contraires s'agitaient en
lui, pendant qu'il regagnait Champdoce. Il souffrait.
Cependant, il doutait encore des assertions de M. de Puymandour, et il
songeait au moyen de savoir la vérité, quand, en sortant de Bivron, sur
la grande route, il s'entendit appeler par quelqu'un qui courait
derrière lui.
--Monsieur le marquis! monsieur!...
Il se retourna et se trouva on face de Montlouis, ce fils du fermier de
son père, dont, l'hiver précédent, à Poitiers, il avait fait son
confident et son ami.
--Vous ne m'aviez pas aperçu en passant, monsieur le marquis?
demanda-t-il.
Montlouis, autrefois, tutoyait Norbert; mais il avait depuis trois mois
pénétré dans un monde où on lui avait appris la distante énorme qui le
séparait, lui fils d'un paysan, n'ayant pas cent louis de rentes, d'un
grand seigneur millionnaire.
--J'étais très préoccupé, répondit Norbert.
Et, craignant d'avoir froissé son ancien camarade, il lui tendit la
main.
--Voici une semaine, reprit Montlouis, que je suis revenu au pays avec
mon patron. Car j'ai un patron, maintenant. M. le vicomte de Mussidan
m'a définitivement attaché à sa maison en qualité de secrétaire, ou
plutôt d'intendant. M. Octave n'est peut-être pas très commode, il se
met pour un rien dans des colères épouvantables; mais au fond, c'est le
meilleur des hommes. Je suis enchanté de ma position.
--Allons tant mieux, mon ami, tant mieux.
Mais ce n'était pas uniquement pour lui communiquer ces détails que
Montlouis avait couru après Norbert.
--Et vous, monsieur le marquis, continua-t-il, vous allez épouser
Mlle de Puymandour? Quand ou me l'a appris, j'ai failli tomber de mon
haut.
--Pourquoi? s'il te plaît.
--Dame!... monsieur, j'en étais encore au temps où nous allions
attendre, au bout d'un certain jardin, que certaine petite porte
s'ouvrît mystérieusement.
--Tu aurais dû oublier cela, Montlouis.
--Oh!... monsieur, je vous en parle, mais nul autre que vous, quand il
s'agirait de ma tête, ne m'arracherait un mot à ce sujet. Je voulais
vous dire que les hasards de la vie sont bien surprenants. Pensez que
votre ancienne...
D'un geste menaçant Norbert l'interrompit.
--Malheureux!... s'écria-t-il, qu'oses-tu dire!...
--Monsieur!...
--Sache bien que Mlle de Sauvebourg est aussi pure que le jour où je
l'ai aperçue pour la première fois. Elle a été folle, elle a été
imprudente, oui; coupable, non. Je le jure devant Dieu!
--Et je vous crois, monsieur, je vous crois!...
Le fait est qu'il ne croyait pas un mot de ce que disait Norbert, et il
était aisé de le comprendre à sa physionomie et à son accent.
--Toujours est-il que Mlle de Sauvebourg va devenir ma patronne.
--Elle!... tu en es sûr?
--J'ai du moins de fortes raisons de le croire; on ne parle que de cela
à Mussidan.
Ainsi donc, M. de Puymandour était exactement informé, Norbert était
bien forcé de se rendre.
--Cependant, interrogea Norbert, quand le vicomte a-t-il pu voir Mlle
Diane? où? comment?
--Oh! bien simplement. A Paris, M. Octave était assez lié avec le fils
du marquis de Sauvebourg, et il l'a visité souvent pendant sa maladie.
Dès que les parents de ce pauvre jeune homme ont su monsieur le vicomte
ici, ils l'ont fait demander, et il s'est rendu à leurs désirs.
Naturellement il a vu Mlle Diane, et il est revenu enthousiasmé, si
épris qu'il en rêve.
L'irritation de Norbert était devenue si visible, que Montlouis
s'arrêta, convaincu qu'il était amoureux et jaloux.
--Après cela, ajouta-t-il, en manière de consolation, rien n'est encore
décidé!...
Mais Norbert était trop bouleversé pour supporter davantage le bavardage
de Montlouis. Il lui serra la main, lui dit brusquement: «au revoir,» et
s'éloigna à grands pas, le laissant planté au beau milieu de la route,
immobile et muet d'étonnement.
C'est que jamais, même au plus beau temps de ses amours, le seul nom de
Diane ne l'avait tant remué, et il était furieux contre lui-même.
--Quoi!... se disait-il, après tout ce qui s'est passé, je ne puis
prendre sur moi de l'oublier!... Je sais qu'elle se jouait de moi; je
n'étais que l'instrument de son exécrable ambition; elle a froidement
préparé l'assassinat de mon père, et je l'aimerais encore!... Ne suis-je
donc qu'un lâche! et, pour cesser de penser à elle, faudra-t-il
m'arracher le coeur!...
Aux tortures déjà insupportables de Norbert, s'ajoutaient à cette heure,
les plus horribles inquiétudes.
Interrogeant l'avenir, il ne découvrait que malheurs et pressentait les
plus affreuses complications. Tout tournait contre lui.
Il lui semblait qu'il était comme enfermé dans un cercle d'airain qui,
de moment en moment, allait se rétrécissant et finirait par le broyer.
Il voyait Mlle de Sauvebourg épousant le vicomte Octave de Mussidan
et rencontrant Montlouis au service de son mari.
Quelles seraient ses impressions, quand elle se trouverait en face de ce
confident de ses anciennes amours, de ce jeune homme qui, dix fois,
quand Norbert était retenu à Champdoce, était venu lui porter une
lettre, chercher une réponse?
Et Montlouis!... quelle conduite tiendrait-il? Aurait-il le sang-froid
et le tact nécessaires pour sauver une situation si délicate?
Que résulterait-il de ce rapprochement qui paraissait une cruelle ironie
de la Providence?
Très probablement la femme ne se résignerait pas à subir l'odieuse
présence du complice des fautes de la jeune fille. Elle s'empresserait
d'imaginer quelque prétexte pour le faire éloigner. Lui ne serait pas
dupe, et furieux de perdre une position qui lui plaisait et qui faisait
toute sa fortune, il parlerait.
Montlouis parlant, M. de Mussidan justement indigné d'avoir été si
misérablement trompé, chasserait sa femme sans ménagements.
Que ferait Diane, quand elle se verrait irrémissiblement perdue, mise au
ban de ce monde où elle prétendait régner?
Ne chercherait-elle pas à se venger de Norbert?
Il en était à se demander si la mort ne serait pas un bienfait, lorsque,
approchant de Champdoce, il vit surgir devant lui la fille de la mère
Rouleau.
Cachée derrière une haie depuis plus de deux heures, elle guettait son
passage.
--J'ai une commission pour vous, monsieur, lui dit-elle.
Il prit une lettre qu'elle lui tendait, l'ouvrit et lut:
«Vous dites que je ne vous aime pas; vous voulez des preuves, sans
doute! Eh bien, partons ensemble ce soir... Je serai perdue, mais à
vous.
--«Réfléchissez, Norbert, il en est temps encore. Demain il sera
trop tard...»
C'était Mlle de Sauvebourg qui osait lui écrire!
Longtemps il tint les yeux attachés sur cette lettre, pour lui d'une si
poignante éloquence, comme s'il eût espéré qu'elle trahirait quelque
chose de la pensée qui l'avait dictée.
L'écriture d'ordinaire si ferme et si nette de Mlle Diane était
tremblée et confuse. Les trois derniers mots étaient presque illisibles.
En plusieurs endroits, le satiné du papier était enlevé. Étaient-ce des
traces de larmes?
Mais l'écriture ment; on peut mouiller du papier avec quelques gouttes
d'eau.
Cependant il comprenait que, pour tenter cette démarche suprême, pour
risquer l'humiliation d'un refus de sa personne, qu'elle offrait, elle
avait dû faire à son indomptable orgueil la plus horrible violence.
--Si elle m'aimait, pourtant!... murmura-t-il.
Il hésitait, oui, il hésitait saisi de cette idée qu'elle sacrifiait
pour lui honneur, famille, fortune, qu'elle était à lui s'il la voulait,
qu'il ne tenait qu'à lui d'être avant deux heures près d'elle, au fond
d'une voiture, fuyant vers quelque pays nouveau; son coeur battait à
rompre sa poitrine, quand à cinquante pas sur la route, il aperçut un
homme qui s'avançait: son père.
C'était la seconde fois que, par sa seule présence, M. de Champdoce
triomphait des plus puissantes séductions de Mlle Diane.
--Jamais! s'écria Norbert--avec un tel emportement, que la fille de la
mère Rouleau fit un bon en arrière,--jamais! jamais!
Et froissant la lettre avec une rage inconsciente, il la jeta sur le
chemin où Françoise la ramassa précieusement l'instant d'après, et se
précipita vers son père.
Le duc était alors remis de son attaque.
Remis... en ce sens, du moins, que la vie était sauve, qu'il se
levait, marchait, mangeait et dormait comme avant.
Mais l'âme ne commandait plus au corps. L'intelligence, l'étincelle
divine, paraissait pour toujours éteinte.
Guidé par l'instinct, par une sorte de mémoire de la chair qui survit à
la raison, il accomplissait mécaniquement une partie des actes qui lui
étaient habituels. Ainsi, il faisait aux environs sa tournée
quotidienne, il allait regarder les ouvriers travailler aux champs, il
visitait les écuries et les étables, mais de ce qu'il faisait, il
n'avait nulle conscience.
Même cet état du duc avait soulevé des difficultés dont Norbert ne se
fût pas tiré de sitôt sans l'aide de M. de Puymandour.
Mais cet excellent comte, naturellement actif, avait, en ces
circonstances, réalisé des prodiges. Grâce à un conseil de famille et
des jugements, il avait obtenu pour Norbert l'émancipation et le droit
d'administrer provisoirement la fortune.
Tout cela retarda un peu le jour du mariage. Il arriva cependant.
Dès le matin, après une nuit épouvantable, Norbert avait été saisi par
son beau-père. Livré ensuite aux compliments et aux empressements des
invités qui arrivaient en foule, il n'eut pas une seconde de réflexion.
A onze heures, il monta en voiture. On le conduisit à la mairie d'abord,
puis à l'église. A midi, tout était fini; il était lié pour la vie.
Que lui importait, après cela, la magnificence qu'avait déployée M. de
Puymandour! Un seul des événements de cette journée d'étourdissement
devait rester gravé dans sa mémoire.
Un peu avant le dîner, on lui présenta le vicomte Octave de Mussidan,
et, après l'avoir complimenté, le vicomte profita de la circonstance
pour annoncer officiellement son mariage avec Mlle de Sauvebourg.
Cinq jours plus tard, les nouveaux époux étaient installés à Champdoce.
Pris entre une femme qu'il ne pouvait aimer, dont la tristesse mortelle
lui semblait un reproche, et son père frappé d'imbécilité, Norbert était
assailli d'idées de suicide.
Consumé de regrets et de remords, ne concevant aucun but à donner à sa
vie, n'apercevant pas de terme à son supplice, il s'affermissait de plus
en plus dans son fatal dessein, quand un matin on vint le prévenir que
son père refusait de se lever.
On envoya chercher le médecin qui jugea le duc en danger.
Une sorte de réaction, en effet, se produisait. Toute la journée, le
malade s'agita terriblement. Sa langue, qui était restée fort
embarrassée, parut se dégager, et à la tombée de la nuit il parlait
librement. Et alors un délire effrayant s'empara de lui, et Jean et
Norbert durent éloigner tout le monde. Il y avait à craindre que le duc
ne révélât le secret de son mal, à chaque moment les mots de poison ou
de parricide revenaient dans ses phrases incohérentes.
Vers les onze heures, cependant, il s'était calmé et paraissait assoupi,
quand tout à coup il se dressa sur son séant en appelant d'une voix
forte: «A moi!»
Norbert et Jean se précipitèrent vers le lit et furent terrifiés.
Le duc avait repris sa physionomie d'autrefois, son oeil brillait, sa
lèvre tremblait comme lorsqu'il était irrité.
--Grâce?... cria Norbert en tombant à genoux, grâce, mon père.