--Quand on n'est pas foudroyé, objecta-t-il, on se remet.
Le vieux valet secoua tristement la tête.
--Autant qu'il ne se remette pas, répondit-il d'un ton funèbre, le
docteur prétend que s'il revient, il restera, sauf le respect que je lui
dois, imbécile.
--Affreux!... oui, c'est affreux! Un homme si remarquable! Je ne vous
demande pas de me conduire près de lui, non, sa vue me causerait une
trop pénible impression, mais si je pouvais voir M. Norbert...
Jean eut comme un geste d'effroi.
--Y pensez-vous!... monsieur, dit-il.
--J'étais l'ami de son père... le très intime ami, et si quelques
consolations pouvaient adoucir la violence de son chagrin...
--Impossible! interrompit le domestiqua d'un ton farouche. M. Norbert
est près de son père; il ne le quitte pas d'une minute, et il a défendu
qu'on l'appelât pour quelque affaire que ce fût..., même, il faut que je
le rejoigne, nous attendons deux grands médecins de Poitiers...
--Je me retire, alors... J'enverrai prendre des nouvelles ce soir.
M. de Puymandour se retira en effet, mais lentement, affaissé sous le
poids de ses sombres méditations.
Le ton de ce domestique, son attitude, son regard avaient été si
singuliers, qu'il en demeurait préoccupé.
Lui avait-il bien dit toute la vérité? Cette subite attaque n'avait-elle
pas quelque raison qu'on s'efforçait de cacher? Pourquoi Norbert
refusait-il ainsi de recevoir tous qui venaient le visiter? Il lui
semblait flairer quelque mystère.
Ce qui le frappait surtout, c'est que M. Norbert se trouvait seul avec
son père lors de l'accident.
L'esprit encore tout plein des résistances de sa fille, il en arrivait à
conclure que le duc avait trouvé chez son fils des répugnances
pareilles, qu'il avait voulu les vaincre de haute lutte, qu'une scène
violente s'en était suivie, et que le terrible gentilhomme avait été
foudroyé dans un transport de colère.
Ainsi, l'intérêt et la passion aiguisant la pénétration de M. de
Puymandour, il arrivait presque à la vérité.
--Si cela est, pensait-il, que M. de Champdoce meure ou qu'il reste
idiot Norbert rompra nos projets d'alliance.
Cette possibilité l'épouvantait si fort, qu'il croyait déjà s'entendre
signifier la rupture. Que ferait-il alors?
Un seul moyen s'offrait de conjurer le ridicule: marier sans délai
Mlle Marie à M. de Croisenois, qui était encore un parti brillant et
honorable, il le savait bien, quoi qu'il eût dit...
Une voix qui éclata à son oreille l'arracha en sursaut à ses réflexions.
C'était la voix de Dauman que le hasard ramenait encore sur son chemin.
--La petite avait-elle raison, monsieur le comte? demanda le
«Président.»
--Hélas! oui. Mon pauvre ami de Champdoce est au plus mal: ces
épanchements de cerveau ne pardonnent pas...
--Ainsi, c'est bien une attaque qui...
--Oui, Président, oui.
Maître Dauman eut un geste désolé.
--Et M. Norbert? interrogea-t-il. Monsieur le comte lui a sans doute
parlé?
--Non. Ce malheureux jeune homme est au désespoir.
--Dame!... On conçoit cela, fit hypocritement le «Président.» C'est un
grand malheur!... Bien votre serviteur, monsieur le comte.
Mais M. de Puymandour maudissait Norbert bien plus qu'il ne le
plaignait. Que n'eût-il pas donné pour savoir ce qu'il faisait en ce
moment... ce qu'il pensait surtout!
Norbert était alors penché sur le lit de son père agonisant, et, la
sueur au front, le coeur serré par l'angoisse, il épiait dans ses yeux
une étincelle de vie ou une lueur de raison.
Trois jours d'épouvantable désespoir en avaient fait un autre homme. Un
de ces abîmes que le temps ne saurait combler, le séparait à cette heure
d'un passé qu'il ne pouvait se rappeler sans frissonner jusqu'aux
moelles.
C'est seulement à la dernière seconde, et lorsque déjà son père touchait
des lèvres le poison, qu'il avait eu l'exact sentiment de l'horreur et
de l'immensité de son crime.
Tout son être s'était révolté, et il lui avait semblé entendre les
éclats d'une voix formidable qui lui criait: Assassin! parricide!...
Lorsque son père était tombé à la renverse, il avait eu la force
d'appeler au secours; mais aussitôt après, saisi d'une terreur folle, il
s'était enfui vers la campagne, au hasard, de toute la vitesse de ses
jambes, comme s'il eût espéré, grâce à la rapidité de sa course, se
dérober aux furies vengeresses des remords, échapper aux clameurs de sa
conscience, se délivrer enfin de soi-même.
Pendant les premiers instants de confusion qui suivirent la catastrophe,
les gens du château qui remarquèrent l'absence de Norbert ne songèrent
pas à s'en étonner. Peut-être pensèrent-ils qu'il était allé chercher un
médecin.
Seul, le plus ancien des serviteurs, Jean, témoin de cette fuite
précipitée, fut transi d'une sinistre appréhension.
Il avait, il est vrai, pour être attentif, mille raisons que les autres
domestiques n'avaient pas.
Possédant toute la confiance de ses maîtres, il n'ignorait rien des
dissentiments qui séparaient le père et le fils. Il connaissait leur
violence à tous deux, et savait qu'une femme se dressait entre eux, qui
les animait l'un contre l'autre.
Témoin de l'emportement de M. de Champdoce quand il avait frappé son
fils, Jean avait été confondu lorsqu'il avait vu reparaître Norbert.
Avec quelles intentions revenait-il?
Enfin, appelé par ses occupations près des bâtiments, il avait vu
Norbert lancer dans la cour un verre dont le contenu s'était répandu sur
le sol.
Toutes ces circonstances réunies en faisceaux paraissaient au vieux
domestique, si graves, si formellement accusatrices que, dès que le duc
fut déposé dans son lit, il descendit à la salle commune, persuadé qu'il
y trouverait quelque indice.
La bouteille contenant le vin du duc était encore sur la table, aux
trois quarts vide. Comment expliquer ce fait?
Avec une grande circonspection, il versa dans le creux de sa main
quelques gouttes, qu'il dégusta et rejeta aussitôt. Le vin conservait
tout son bouquet et ne donnait aucun arrière-goût.
N'importe. Obéissant à l'inspiration de son dévouement, Jean s'empara de
la bouteille, et, sûr de ne pas être observé, la porta à sa chambre où
il la cacha.
Cette précaution prise, il courut recommander à Méchinet de ne pas
quitter le duc une minute, jusqu'à l'arrivée du médecin, et, sous le
premier prétexte qui lui vint à l'esprit, il sortit pour se mettre à la
recherche de Norbert.
Deux heures durant, il battit en tous sens les environs: en vain.
Découragé, il regagnait le château par le sentier de Bivron, quand, à la
lisière du bois, sur le revers d'un fossé, il crut distinguer une forme
humaine.
Il s'avança... C'était Norbert qui était étendu là.
Le malheureux!... L'instinct, cette mémoire tenace de la chair, qui dans
les tourmentes de l'âme se substitue à la volonté, l'avait conduit,
après une course insensée, à cette place où il avait aperçu Diane pour
la première fois, à ce sentier où il avait été remué par les plus
puissantes émotions, où il avait goûté les plus grandes, les seules
félicités de sa vie.
Le digne serviteur se baissa vers son jeune maître, et, reconnaissant
qu'il était comme privé de sentiment, il lui secoua rudement le bras.
A cette étreinte, Norbert se releva d'un bond en poussant un cri.
Il lui avait semblé ressentir comme une brûlure atroce là ou il avait
été touché, et que cette main qui s'abattait sur lui était celle de la
justice, humaine ou divine, prenant possession de sa personne.
Jean devina, plutôt qu'il ne vit, ce mouvement d'un indicible effroi.
--C'est moi!... monsieur, prononça-t-il.
--Ah! oui, en effet... Que veux-tu?
--Je vous cherchais, monsieur; pour vous conjurer de rentrer à
Champdoce.
Norbert recula d'un pas.
--Rentrer au château!... fit-il d'une voix rauque, non!... Pas
maintenant.
--Il le faut cependant, monsieur, votre absence paraîtrait inconcevable,
elle ferait réfléchir, chercher... et qui sait!... Votre place est près
du lit de votre père.
--Jamais!... non... jamais!...
Il disait cela, mais il ne bougeait pas. Jean, alors, passa son bras
sous le sien, et l'entraîna.
Il se laissait conduire, n'opposant nulle résistance à cette sorte de
violence qui lui était faite. Il trébuchait comme un homme ivre, buttant
à tous les cailloux; il serait tombé s'il n'eût été soutenu. Après une
scène qui avait exalté ses nerfs jusqu'à un degré insoutenable, la
réaction était venue, et tous les ressorts se brisaient en lui.
Toujours au bras de Jean, il traversa la cour du château et gravit
l'escalier.
Mais arrivé à la porte de la chambre du duc de Champdoce, il s'arrêta
brusquement et, s'arc-boutant sur ses jarrets, il essaya de se dégager.
--Je ne veux pas!... balbutiait-il en se débattant, je ne peux pas!...
Mais le fidèle domestique lui serrait les poignets à les broyer.
--Vous entrerez, lui dit-il, je le veux! Quoi qu'il y ait, vous sauverez
l'honneur du nom!
Ces quelques mots lui communiquèrent juste assez d'énergie pour
traverser la chambre et aller s'abattre près du lit.
Une fois à genoux, le front appuyé sur la main glacée de son père, les
larmes qui l'étouffaient jaillirent.
Il pleura, et en entendant ces sanglots, les assistants respirèrent.
Ce n'étaient que des paysans grossiers, mais en voyant Norbert plus pâle
que si on lui eût tiré la dernière goutte de sang, les lèvres
tremblantes, les yeux secs et brillants de l'éclat de la fièvre, ils
s'étaient demandé s'il n'était pas devenu fou.
Il avait touché, en effet, les limites de la folie; mais à cette heure,
la lumière peu à peu se faisait dans son cerveau, et avec la faculté de
penser, la faculté de souffrir lui revenait.
Il était assez maître de lui pour ne pas paraître plus qu'un fils
désolé, quand arriva le médecin de Bivron.
C'était un brave et honnête homme, fort savant, point prétentieux, et
qui eût été parfait sans une déplorable affectation de brutalité.
Quand on lui eût expliqué quels secours on avait administrés en
l'attendant, il examina longuement le malade, et écrivit une ordonnance
qu'il remit à Norbert.
--Votre père est perdu, monsieur, lui dit-il, sans s'inquiéter du coup
qu'il portait. Il se peut que nous sauvions la vie, nous ne sauverons
pas la raison... On doit la vérité aux parents je vous la dis. Vous
m'excuserez... je reviendrai demain dans la matinée.
Norbert n'alla pas reconduire le docteur. Il était tombé comme assommé
sur une chaise, et il serrait entre ses mains sa tête qui lui semblait
près d'éclater.
Il était ainsi immobile depuis plus d'une demi-heure, lorsque tout à
coup il se dressa en étouffant un cri.
Une pensée venait de lui venir plus terrible que les autres.
Il se souvenait de cette bouteille où il avait glissé le poison et qui
était restée sur la table... Qu'en avait-on fait? Si quelqu'un la
vidait, cependant... qu'arriverait-il?... Est-ce que tout ne serait pas
découvert?
L'intensité de l'angoisse lui donna la force de descendre jusqu'à la
salle commune.
La bouteille n'était plus sur la table; elle n'était pas non plus à sa
place habituelle, sur la planche.
Le malheureux avait entrepris d'explorer tous les dressoirs et tous les
recoins de la salle quand une porte s'ouvrit, et Jean parut sur le
seuil.
A la vue de son jeune maître, le fidèle serviteur éprouva un tel
saisissement que la lumière qu'il tenait faillit lui échapper.
--Pourquoi êtes-vous ici, monsieur? demanda-t-il d'une voix tremblante.
--Je voulais... balbutia Norbert, je cherchais...
Les soupçons du vieux domestique se changeaient en une épouvantable
certitude.
Il s'avança vers le jeune homme, et se penchant à son oreille:
--Vous cherchez la bouteille, n'est-ce pas?... murmura-t-il.
Rassurez-vous... C'est moi qui l'ai prise, elle est dans ma chambre.
Demain, nous en jetterons ensemble le contenu... La preuve n'existera
plus.
Jean parlait bien bas, articulant à peine les syllabes; si bas, qu'il
fallait presque deviner ses paroles au mouvement de ses lèvres.
Et cependant, il semblait à Norbert que cette voix, qui lui rappelait
son abominable action, avait le fracas du tonnerre et remplissait le
château de ses éclats.
--Tais-toi!... ordonna-t-il en promenant autour de lui des regards
effarés, tais-toi!...
Quel aveu explicite eût eu la signification de ce mouvement d'effroi!
--Oh! nous sommes bien seuls, monsieur, murmura Jean. Ne craignez rien.
Il est, je le sais, des mots qu'on ne doit pas prononcer... Si j'ai osé
vous dire quelque chose de ce que j'ai surpris involontairement, c'est
qu'il était de mon devoir de vous rassurer, de vous épargner une
imprudence...
Norbert comprit que le vieux domestique le supposait plus coupable
encore qu'il ne l'était réellement.
--Malheureux!... interrompit-il, qu'oses-tu croire!... Mon père n'a pas
goûté à ce vin, je lui ai arraché le verre avant qu'il n'y eut trempé
ses lèvres, et je l'ai lancé dans la cour où tu retrouveras les
débris...
--Je ne suis pas votre juge, monsieur, et vous n'avez pas d'explications
à me donner. Ce que vous voudrez que je croie, je le croirai...
--Ah!... il doute!... s'écria Norbert, il ne veut pas me croire!...
Jean, au nom de tout ce que j'ai de sacré, je te le jure, je suis
innocent!
Le vieux valet hocha tristement la tête.
--Il faut que vous le soyez, en effet, monsieur, répondit-il; oui, il le
faut. Ne devons-nous pas sauver l'honneur de la maison! Même,
écoutez-moi bien: si on arrivait à découvrir quelque chose, à
soupçonner... Eh bien!... rejetez tout sur moi... hardiment. Je me
défendrai, mais si mal, qu'on me croira coupable. Et, tenez, au lieu de
jeter la bouteille, je veux la garder, je la casserai maladroitement
dans ma chambre, et si on fait une perquisition, on la trouvera... Ce
sera une preuve, cela!... Qu'importe qu'un pauvre homme comme moi passe
en jugement et même soit condamné!... Tandis que vous,... un
Champdoce!...
Norbert se tordait les bras de désespoir. L'expression de ce dévouement
sublime lui prouvait que la conviction de Jean était arrêtée, et que,
quoi qu'il pût faire ou dire, il ne l'ébranlerait pas.
Il allait le tenter, pourtant, expliquer ce qui s'était passé, quand, au
premier étage, retentit le bruit d'une porte qu'on fermait.
--Silence! fit précipitamment Jean, on va venir. Il ne faut pas qu'on
nous trouve en conciliabule, cela éveillerait certainement des doutes...
Grand Dieu! on en a déjà peut-être... Je ne puis m'ôter de l'idée qu'on
lit le secret sur ma figure, dans vos yeux... Vite, monsieur, remontez,
soyez prudent, prenez sur vous d'être calme, c'est l'honneur du nom qui
est en jeu!...
Norbert obéit, il remonta.
La chambre du duc, lorsqu'il y rentra, était déserte. Un à un, les
domestiques s'étaient retirés, et il ne restait plus que Méchinet, le
berger vétérinaire, qui, établi dans l'embrasure d'une fenêtre luttait
contre le sommeil et faisait des efforts inouïs pour tenir ses yeux
ouverts.
Quand parut le «jeune maître,» il se leva.
--Monsieur, dit-il, on vient d'apporter le remède ordonné par le
docteur. J'en ai fait prendre une cuillerée à M. le duc, et il me semble
qu'elle produit un certain effet. Voyez plutôt...
Il n'y avait ni à dire: non, ni même à hésiter, il fallait regarder.
Norbert regarda.
Il lui parut que la face du moribond était moins tuméfiée. Une des
paupières était à demi relevée et laissait apercevoir le globe de
l'oeil terne, sans vie ni chaleur, et comme noyé dans un liquide
blanchâtre.
--Le docteur, ajouta Méchinet, a bien recommandé de donner une cuillerée
de la potion de demi-heure en demi-heure, jusqu'à ce que la fiole soit
vide.
--C'est bien.
--C'est que... si monsieur le permettait, je suis terriblement las...
Jean va venir, il me l'a promis. Si j'allais me coucher à présent, je
serais levé plus tôt demain pour relever monsieur...
Du geste, Norbert lui montra la porte, et roulant un fauteuil, il
s'assit en face du lit.
Une irrésistible fascination, plus forte que sa volonté et que sa
raison, l'attirait près du corps inanimé de son père, il n'en pouvait
détacher ses regards.
En quelques heures, Norbert avait enduré tout ce que l'organisation peut
supporter de douleurs, et, à tant de chocs successifs, sa sensibilité
s'était évanouie. C'est que les facultés humaines sont bornées, et
certaines limites une fois dépassées, l'âme et le corps perdent jusqu'à
la perception de la souffrance.
Enseveli dans une sorte d'engourdissement, Norbert s'efforçait de se
rappeler quelle succession rapide d'événements l'avait conduit à
l'abîme.
Le bandeau si fortement noué sur ses yeux tombait; il voyait et il
jugeait.
Il lui semblait encore entendre la voix rude de son père, lui disant:
--Cette fille n'est qu'une intrigante, elle ne vous aime pas, elle veut
votre nom et votre fortune...
[Illustration:--Pourquoi n'allez-vous pas, pendant que vous y êtes,
demander...]
Il s'était révolté alors, il avait cru ouïr un blasphème. Hélas! le duc
n'avait que trop raison, il fallait bien le reconnaître.
La certitude d'avoir été pris pour dupe enflammait son ressentiment. Il
était bien niais, bien sot, qu'il ne s'était aperçu de rien!...
Mille circonstances lui revenaient, qui eussent dû l'éclairer.
Comment n'avait-il pas vu que cette jeune fille se jetait à sa tête,
qu'elle mettait en oeuvre des séductions indignes d'une honnête femme,
que tout en elle était combiné, son abandon ou sa réserve; qu'elle
s'emparait de son inexpérience; qu'elle le poussait peu à peu dans cette
voie fatale au bout de laquelle il avait rencontré l'abîme!
Le sens monstrueux de la comédie jouée chez Dauman éclatait à ses yeux.
Celle qu'il croyait une noble et pure jeune fille était la complice du
«Président.» Ils s'étaient entendus pour exalter sa haine jusqu'à la
folie, et au dernier moment, ils lui avaient remis le poison qu'il
devait verser à son père.
Il frémissait en reconnaissant tout cela, et cette Diane de Sauvebourg
qu'il avait aimée jusqu'au crime, il la haïssait maintenant avec une
violence égale...
Le jour venait, cependant; il était brisé, il s'endormit d'un mauvais
sommeil, plus pénible encore que la veille, sommeil peuplé de
fantômes...
Il était près de midi quand il s'éveilla. Le soleil inondait la chambre,
le docteur était debout près du lit.
Après un court examen, il s'approcha de Norbert.
--Nous sauverons le corps, lui dit-il.
Le médecin de Bivron ne se trompait pas.
Le soir même, le duc de Champdoce put se soulever sur son lit. Le
lendemain, il balbutia quelques paroles inintelligibles. Le jour
suivant, il fît comprendre qu'il avait faim.
Il était sauvé. Mieux eût valu la mort.
La puissante volonté qui animait ce corps d'athlète avait été anéantie.
L'oeil avait perdu sa flamme, la physionomie son intelligence; la
lèvre inférieure retombait avec une navrante expression d'idiotisme.
Et nul espoir de guérison. Le duc resterait toujours ainsi... toujours!
Après avoir reconnu l'énormité du crime, Norbert pouvait mesurer
l'immensité du châtiment...
C'est à ce moment seulement que Jean osa parler de la visite de M. de
Puymandour, et telle était la disposition d'esprit de Norbert, qu'il
pensa que c'était un avertissement du ciel même.
--Du moins, dit-il, la volonté de mon père sera faite.
Et en effet, sans perdre une minute, il écrivit à M. de Puymandour qu'il
l'attendait, et qu'il espérait bien que le malheur qui le frappait ne
changerait rien aux projets arrêtés... C'était sa destinée qu'il fixait.
X
Pareille au mineur qui, sa mine chargée et sa mèche allumée, se retire à
l'écart en attendant l'explosion, Mlle Diane de Sauvebourg, en
quittant Dauman, s'était hâtée de regagner la maison paternelle.
Les heures, ainsi qu'elle l'avait prévu, se traînèrent mortellement
longues et douloureuses.
Si robuste que fût son énergie, si grande que fût sa puissance sur
elle-même, elle ne put entièrement dissimuler l'angoisse qui
l'étreignait et qui devenait plus poignante à mesure que s'avançait la
soirée.
Pendant le souper, qui au château de Sauvebourg avait lieu vers neuf
heures, il lui fut presque impossible de parler, et il lui fallut des
efforts inouïs pour avaler quelques bouchées.
Elle se disait qu'en ce moment même on soupait pareillement à Champdoce,
et son imagination lui représentait avec une vivacité et une netteté
effrayantes, le duc vidant le verre où Norbert avait mis le poison.
Par bonheur, ni le marquis ni la marquise de Sauvebourg ne faisaient
attention à elle.
Ils avaient reçu, dans la journée, une lettre qui leur annonçait que
leur fils, le frère aîné auquel on sacrifiait Mlle Diane, et qui
vivait magnifiquement à Paris, était assez sérieusement indisposé. Ils
étaient inquiets et soucieux, ils parlaient d'entreprendre le voyage.
Ils ne firent donc aucune objection, quand en sortant de table, Mlle
Diane annonça qu'elle avait une migraine affreuse et demanda la
permission de se retirer chez elle.
Seule dans sa chambre de jeune fille, sa soubrette congédiée, elle eut
un soupir d'ineffable soulagement.
Enfin, elle n'avait plus besoin de se contraindre, de composer sa
physionomie, de surveiller ses regards.
Elle était libre d'être inquiète à son aise, et elle l'était
horriblement, torturée par l'incertitude de l'événement.
La pensée de se coucher ne pouvait lui venir; à quoi bon? Elle
s'enveloppa d'un grand peignoir de mousseline, et, ouvrant une fenêtre,
elle s'accouda au balcon sculpté.
Que n'eût-elle pas donné pour posséder, ne fût-ce qu'une seconde, ce
merveilleux pouvoir qui permet de voir et de savoir ce qui se passe au
loin!
Elle se penchait, le cou tendu, la pupille dilatée, dans la direction de
Champdoce, comme si elle eût espéré une révélation d'une lueur dans les
ténèbres, ou d'un bruit troublant le silence de la campagne.
Il lui paraissait impossible que Norbert ne cherchât pas et ne trouvât
pas un expédient pour lui faire savoir qu'ils avaient réussi... ou
échoué.
A deux ou trois reprises, des pas rapides qui sonnaient sur un chemin
longeant le parc lui causèrent d'atroces palpitations. Si c'était
lui!...
Mais non; c'était quelque gars de Bivron venant de visiter sa bonne
amie, et qui rentrait en hâte.
Le jour allait venir, cependant; le ciel, au levant, se nuançait de
teintes oranges, la cime des arbres frissonnait à la brise matinale.
Mlle Diane se sentait glacée jusqu'à la moelle des os. Elle referma
la fenêtre, et, toute grelottante, se blottit sous ses couvertures,
n'osant appeler le sommeil.
Norbert, se disait-elle, aura jugé imprudent de s'éloigner; il est
impossible que j'aie de ses nouvelles avant l'heure du déjeuner.
Mais tous les calculs qu'elle faisait ne la rassuraient pas; elle fut
sur pied la première et alla se poster à un endroit du jardin d'où on
découvrait la route.
Rien ne venait. La cloche sonna le déjeuner, et elle dut aller s'asseoir
à table, entre ses parents. C'était le supplice de la veille, mille fois
plus douloureux.
Enfin, vers trois heures, n'y pouvant tenir davantage, elle s'échappa et
courut chez Dauman.
Il devait, pensait-elle, savoir quelque chose, et, au pis-aller, il
trouverait des raisons qui calmeraient son intolérable inquiétude. Elle
se trompait.
Le «Président» n'avait guère passé de meilleurs instants qu'elle, et
toute la nuit il avait sué entre ses draps, l'agonie de la peur.
Toute la matinée il était resté claquemuré dans son cabinet, tremblant
au moindre bruit, et c'est au tantôt seulement qu'il s'était hasardé à
sortir, espérant recueillir quelques informations.
Son espoir ne fut pas tout à fait déçu. Le minotier de Bivron, qu'il
rencontra, lui apprit que la veille, sur le tard, on était venu
chercher le médecin pour M. de Champdoce, lequel était à toute
extrémité.
Dauman rentrait avec ce seul renseignement, sensiblement menaçant, quand
arriva Mlle de Sauvebourg.
En la reconnaissant, sa joue blême s'empourpra, ses yeux flamboyèrent,
et sans souci de la civilité, il lâcha le plus grossier juron de son
répertoire.
--C'est vous, fit-il brusquement; que voulez-vous? Il faut que vous
soyez folle pour venir ici!... Vous tenez, paraît-il, à apprendre à tout
Bivron que nous sommes les complices de Norbert...
--Grand Dieu!... qu'y a-t-il?
--Il y a que ce duc de malheur n'est pas mort, et que, s'il se remet,
nous sommes flambés! Quand je dis: nous, je veux dire: moi. Vous, on
vous tirera toujours de là; vous êtes la fille d'un noble, et les gros
ne se mangent pas entre eux. C'est moi qui payerai pour tous!
--Vous disiez que c'était... foudroyant.
--J'ai dit cela, moi!... c'est faux. Ah! si j'avais su. Mais je nierai
tout. Vous m'avez trompé et volé. C'est que je me défendrai, oui! Vous,
les nobles et toute la clique, je vous mettrai plus bas que la boue. Je
suis un honnête homme, moi!... Il fallait faire le coup vous-même, vous
êtes une gaillarde, vous n'auriez pas perdu la tête, tandis que cet
imbécile qui est votre amant aura caponné!...
Être ainsi outragée, et par un tel misérable! Mlle Diane essaya de se
révolter.
Mais il lui coupa la parole. La frayeur d'un lâche est impitoyable.
--Ah! je n'ai pas le temps de mettre des gants pour vous parler,
reprit-il, quand je sens ma tête branler sur mes épaules. Ainsi,
faites-moi un plaisir: décampez et ne remettez plus les pieds ici.
--Soit!... je vais envoyer quelqu'un à Champdoce.
--Sacré tonnerre! s'écria Dauman, avec un geste menaçant, si vous
faisiez cela!... Pourquoi, pendant que vous y êtes, n'allez-vous pas
demander au duc de Champdoce si le poison était de son goût?...
Mais Mlle de Sauvebourg voulait savoir. Tout lui paraissait
préférable à l'horreur de l'incertitude. Elle tint ferme; après avoir
prié, elle menaça, et à la fin elle obtint de Dauman qu'il irait à la
découverte, et que, si le lendemain ils n'apprenaient rien de précis,
ils enverraient, le jour suivant, la fille de la mère Rouleau à
Champdoce.
Ils convinrent encore, avant de se séparer, de l'endroit où ils se
rencontreraient pour échanger leurs informations...
Les promesses, d'ordinaire, ne coûtaient rien au sieur Dauman, et si
elles le gênaient ensuite, il s'en affranchissait le plus délibérément
du monde.
Cependant, il ne lui vint pas à l'esprit d'essayer même de se soustraire
aux conventions arrêtées avec Mlle de Sauvebourg.
Pour dire vrai, l'énergie de cette jeune fille lui imposait
extraordinairement, elle lui faisait peur.
Pris entre le risque de se compromettre et les menaces qu'il la croyait
fort capable de tenir, il jugea que le moindre danger était encore de
lui obéir.
Démarches perdues, imprudences inutiles! Il n'apprit rien de plus que le
peu qui lui avait été conté du premier coup par le minotier.
C'est que personne, dans le pays, n'en savait plus long.
Grâce aux précautions de Jean, rien de ce qui se passait à Champdoce ne
transpirait au dehors, et il avait usé et abusé de son influence sur
tous les gens du château pour les empêcher de rien rapporter de l'état
du duc.
Force fut donc à Dauman de recourir à la fille de la mère Rouleau.
Il avait, pour lui ouvrir les portes du château, un prétexte admirable:
de l'argent à réclamer à Méchinet, le berger vétérinaire, qui lui devait
une soixantaine d'écus.
Il fit donc venir Françoise, laquelle, hélas! n'avait plus de raisons de
le craindre, et l'endoctrina assez habilement pour qu'il lui fut
possible de prendre les informations essentielles, sans se douter le
moindrement du but réel de sa mission.
Même, pour plus de sûreté et aussi parce que l'impatience le dévorait,
il l'accompagna jusqu'au bas de la côte de Champdoce, et lui dit qu'il
allait s'asseoir et l'attendre.
C'était à cet endroit qu'il devait rencontrer Mlle de Sauvebourg.
Il n'attendit pas longtemps.
Vingt minutes s'étaient à peine écoulées lorsqu'il aperçut en haut de là
côte sa commissionnaire qui revenait grand train. Il se leva tout
palpitant.
--Eh bien!... lui cria-t-il d'abord, ce mauvais payeur de Méchinet
t'a-t-il remis mon dû?
--Ma fine!... non, Président, et je n'ai seulement pas pu lui parler.
--Il était absent?
--Je crois bien que non, mais depuis que le maître est malade on tient
les portes du château verrouillées et on ne laisse entrer personne. Il
paraît qu'il est bien bas, ce pauvre monsieur, bien bas...
--On t'a dit sa maladie, au moins?
--Non, ce que je vous en conte, je le tiens du fils de la Jubon, que
j'ai trouvé dans la cour; il m'en aurait débité plus long, mais M. Jean
est arrivé...
--Le vieux domestique du duc?
Françoise cligna malicieusement de l'oeil.
--Précisément, répondit-elle. M. Jean était comme un furieux. Toi,
a-t-il crié à Jubon, va-t-en voir à l'étable si j'y suis! Alors il s'est
retourné vers moi. Et toi, la fille, m'a-t-il demandé, que veux-tu?
Naturellement je lui ai expliqué que je venais pour Méchinet. Mais il
m'a coupé la parole, en me disant: C'est bon, il n'est pas ici;
tourne-moi les talons, tu repasseras le mois qui vient...
--Et tu ne t'es pas récriée, petite sotte!
--Oh! que si, j'ai insisté. Mais aussitôt il m'a regardée avec des yeux
terribles, en criant:
--Qui est-ce qui t'envoie? petite espionne.
Le «Président» tressaillit.
--Ah! fit-il vivement, il a dit cela... Et qu'as-tu répondu?
--Pardi!... que c'était vous, donc!
--Oui, en effet... c'est juste! Et alors?...
--Alors, M. Jean s'est gratté le menton, et il a dit comme cela: Ah! tu
viens de la part du Président!... J'aurais dû m'en douter... C'est bon,
c'est bon, il aura de mes nouvelles!
Maître Dauman, à ce rapport, ressentit une telle commotion qu'il en
pensa choir, ses jambes flageollaient.
Cependant, il ne poursuivit pas son interrogatoire; il venait de
s'entendre appeler, il se retourna: c'était M. de Puymandour qui montait
au château.
Certain qu'il aurait par lui des renseignements précis, il congédia
Françoise et guetta le retour du riche propriétaire. Ses prévisions se
réalisèrent. Il sut enfin par lui la nature de la maladie de M. de
Champdoce.
De ce moment, il fut, ou du moins il se crut fixé, et le terrible poids
qu'il avait sur la poitrine diminua un peu.
C'est que le chimiste qui avait fait cadeau à Dauman du «produit de son
art» contenu dans le flacon de verre noir, lui en avait expliqué les
propriétés, et il ne doutait pas que l'attaque d'apoplexie du duc ne fût
un effet de l'intoxication.
Donc Norbert n'avait pas reculé; donc on ne pouvait le poursuivre, lui,
sans poursuivre Norbert; donc il était à peu près sauvé.
C'est avec bonheur que, peu de moments plus tard, il donnait à Mlle
Diane cette explication.
--M. Norbert lui dit-il, n'aura pas administré une dose assez forte; ce
duc de malheur avait un tempérament de cheval; l'épanchement n'aura pas
été complet. Mais rassurez-vous: cette substance ne pardonne pas; si le
duc vit, il sera idiot, et notre but sera atteint quand même.
Mlle Diane réfléchissait.
--Pourquoi Norbert ne m'écrit-il pas? murmura-t-elle. Pourquoi?...
--Pourquoi? Parce qu'il est prudent, mademoiselle. Savez-vous s'il n'est
pas épié? C'est un brave jeune homme qui comprend qu'il est des choses
qu'on n'écrit pas. Nous n'avons plus qu'à attendre...
Ils attendirent. Mais la semaine s'écoula sans nouvelles de Norbert.
Les souffrances de Mlle de Sauvebourg étaient atroces durant ces
jours, qui lui paraissaient interminables.
Mais si merveilleuse était son organisation, si résistants étaient les
ressorts de son énergie, que nul, à Sauvebourg, ne se douta des tortures
qui la déchiraient.
Le dimanche cependant arriva.
Levée matin, la marquise de Sauvebourg était allée à la première messe,
et elle avait décidé que sa fille irait à la grande, accompagnée de sa
femme de chambre.
Cet arrangement devait ravir Mlle Diane. Peut-être verrait-elle
Norbert.
Hélas! non. L'office était déjà commencé quand elle arriva, et cependant
le banc de la famille de Champdoce était vide.
Lentement, elle gagna sa place, et, s'agenouillant, elle essaya de lire
dans son paroissien, et même s'efforça de prier; mais elle ne pouvait:
son âme était trop loin de là, et c'est machinalement qu'elle suivait
les mouvements des fidèles.
Cependant elle s'aperçut que le curé montait en chaire. C'était à Bivron
le moment palpitant de la messe, parce que, avant le sermon, avaient
lieu les publications de mariage.
Les hommes, qui jusque-là se tenaient au bas de l'église, ou même
dehors, sur la place, ne manquaient pas de s'approcher, et un silence
s'établissait si profond, qu'on entendait les dévotes renifler la prise
de tabac qui dégage le cerveau.
Il en fut ce dimanche-là comme des autres.
Le curé, après avoir promené son regard sur l'auditoire, comme pour
compter ses ouailles, se moucha largement, toussa, et enfin tirant de
son bréviaire une feuille de papier, lut:
«Il y a promesse de mariage...»
Toutes les curiosités étaient suspendues à ses lèvres; il fit une pause,
et d'une voix forte, reprit:
«Entre monsieur Louis-Norbert de Dompair, marquis de Champdoce,
fils mineur et légitime de Guillaume-César de Dompair et de feu
Isabelle de Barville, son épouse, domicilié dans cette paroisse...,
d'une part.
[Illustration:--Je me vengerai!]
«Et demoiselle Désirée-Anne-Marie Palouzat, fille mineure et
légitime de René-Auguste Palouzat, comte de Puymandour, et de
défunte Zoé Staplet, son épouse, également de cette paroisse...,
d'autre part...»
C'était la foudre qui, du haut de cette chaire, frappait Mlle Diane.
Son coeur cessa de battre. Elle crut qu'elle allait mourir...
Le prêtre continuait:
«Cette première publication sera la dernière, vu les dispenses que
les parties se proposent d'obtenir de Mgr l'archevêque.»
Puis il dépêcha en bredouillant les formules ordinaires:
«Ceux qui connaîtraient quelque empêchement à la célébration de ce
futur mariage, sont obligés, sous peine d'excomunication, de nous
en donner connaissance, de même qu'il est défendu, sous la même
peine, d'en apporter aucun, par malice et sans cause!...»
Des empêchements!... Quelle épouvantable ironie!... Mlle de
Sauvebourg n'en connaissait que trop des empêchements!...
Une inspiration du désespoir traversa son cerveau. Elle eut l'idée de se
lever, et de crier, là, devant tous: Non ce mariage ne peut avoir lieu,
Norbert est à moi, il est mon mari devant Dieu, nous sommes unis par un
lieu plus fort et plus indissoluble que tous les liens terrestres... par
un crime.
Mais au milieu de ce désastre, et lorsqu'elle était comme écrasée sous
les ruines de son bonheur et de ses chères espérances, son intraitable
orgueil la sauva d'elle-même.
Grâce à un prodigieux effort, elle se redressa, plus blanche que sa
collerette, mais souriante. Et apercevant à quelques chaises d'elle, une
jeune fille de ses amies, elle eut le courage inouï de lui adresser un
petit geste amical, comme pour lui dire:
--Qui se serait jamais attendu à cela?...
Toute son intelligence se concentrait sur ce point: faire bonne
contenance, et pour y parvenir elle n'avait pas trop de toute son
énergie. La voix des chantres bourdonnait insupportablement à ses
oreilles, l'odeur de l'encens lui donnait des nausées. Il lui semblait
qu'elle allait s'évanouir, et que cette messe n'en finissait pas.
Enfin, le prêtre se retournant vers les fidèles, entonna l'_Ite missa
est_. Mlle Diane saisit le bras de sa femme de chambre, et sans
prononcer une parole l'entraîna. Elle avait soif de solitude, comme ces
lutteurs qui, blessés à mort, s'efforçaient de dérober les convulsions
de leur agonie.
A Sauvebourg, une émotion nouvelle l'attendait.
Au moment où elle pénétrait sous le vestibule, un domestique vint à
elle, dont la figure était toute décomposée.
Ah! mademoiselle, lui dit cet homme, quel malheur! Monsieur et Madame
vous attendent dans leur appartement... C'est horrible!
Sans plus s'informer, elle monta lentement. Elle ne doutait pas qu'il ne
dût être question de Norbert. Quand on a une préoccupation poignante, on
y rapporte toute chose. Sans doute, ses parents avaient appris ses
imprudences, peut-être pis!...
Lorsqu'elle entra, son père et sa mère, assis l'un près de l'autre,
pleuraient. Elle s'avança, et alors le marquis, l'attirant à lui, la fit
asseoir sur ses genoux, et la pressa entre ses bras avec une sorte
d'égarement.
--Pauvre fille! balbutia-t-il, pauvre chère fille, mon enfant
bien-aimée, nous n'avons plus que toi!...
Le frère de Mlle Diane était mort. Un exprès avait apporté cette
affreuse nouvelle pendant qu'elle était à l'église.
Elle était fille unique, à cette heure, seule héritière de plus de
soixante mille livres de rentes. Elle devenait un des brillants partis
de la province.
Voilà ce qu'elle vit tout d'abord.
Pourtant elle pleura, elle aussi, comme ses parents, mais ses larmes
étaient des larmes de rage.
Survenue huit jours plus tôt, cette catastrophe la sauvait, elle
assurait son mariage avec Norbert; elle lui épargnait un crime
abominable.
Maintenant, ce n'était plus qu'une effroyable raillerie du la destinée,
un châtiment.
Pour son frère, elle n'eut pas un regret. Elle ne pouvait détacher sa
pensée de Norbert, et elle entendait toujours cette publication fatale.
Pourquoi cette surprenante détermination, ce mariage odieux tout à coup
décidé?
Elle devinait un mystère et s'appliquait à le pénétrer.
Qu'était-il arrivé à Champdoce? Le duc, contrairement aux affirmations
de Dauman, s'était-il rétabli? Avait-il découvert la tentative de son
fils et en abusait-il pour lui imposer sa volonté?
La journée se consuma en conjectures, et à chercher par quel moyen, quel
qu'il fût, elle parviendrait à rompre cette union. Car elle ne renonçait
pas à lutter, elle ne désespérait pas encore. Sa fortune nouvelle
pouvait faire pencher la balance de son côté.
Elle avait le pressentiment qu'elle triompherait quand même, si elle
pouvait voir Norbert seulement une minute. N'était-elle pas sûre de son
empire sur lui? N'avait-elle pas déjà, d'un seul regard, brisé ses plus
fermes résolutions? Serait-il capable de résister à ses prières et à
ses pleurs? Elle le verrait à ses pieds, comme autrefois si, allant à
lui, elle lui disait:
--Je t'aime, tu es ton maître, et tu en épouses une autre!...
Mais il fallait arriver jusqu'à Norbert, et promptement. Le péril
pressait. Les jours valent des années.
Elle décida que, cette nuit même, elle s'échapperait de Sauvebourg, et
irait à Champdoce.
L'entreprise était pleine de hasards, presque insensée. C'était jouer
son avenir d'un coup, peut-être courir à l'abîme.
Un peu après minuit, ayant jeté une mante sur ses épaules (lorsqu'elle
se fut assurée que personne, dans la maison, ne bougeait), elle
descendit l'escalier à tâtons, les pieds nus, et s'échappa par une porte
qui donnait sur la campagne.
Comment elle s'y prendrait pour arriver à Norbert? Elle n'était pas
embarrassée. Souvent il lui avait décrit l'intérieur du château de
Champdoce, et elle savait qu'il avait sa chambre au rez-de-chaussée,
avec deux fenêtres sur la cour. Cela lui suffisait.
Quand elle fut arrivée, elle hésita. Si elle allait se tromper de
fenêtre?
Elle se dit qu'elle était trop avancée pour reculer, que si un autre que
Norbert ouvrait, elle s'enfuirait, et à tout hasard, elle frappa à un
volet, doucement d'abord, puis plus rudement, enfin de toutes ses
forces.
Sa mémoire l'avait bien servie. Ce fut Norbert qui ouvrit en demandant:
--Qui va là?...
--C'est moi, Norbert, c'est moi, Diane...
Il l'avait si bien reconnue, qu'il recula en jetant un cri.
Elle profita de ce moment. L'appui de la fenêtre était fort bas; elle y
monta hardiment et sauta dans la chambre.
--Que voulez-vous, demandait Norbert d'un air égaré, que venez-vous
faire ici?
Elle le regardait et ne le reconnaissait pour ainsi dire plus, tant sa
physionomie était étrange. Elle eut peur, elle se troubla.
--Vous épousez Mlle de Puymandour? murmura-t-elle.
--Oui.
--Et cependant, vous prétendiez m'aimer!
Tous les ressentiments de Norbert se réveillèrent, il se rapprocha.
J'étais un enfant, commença-t-il, j'étais ignorant de toutes choses,
quand pour mon malheur je vous rencontrai sur mon chemin. Qui se serait
défié de vous, qui avez des yeux si purs que les anges doivent en avoir
de semblables? Oh! oui, je vous ai aimée follement, jusqu'au renoncement
de la vie, jusqu'au crime. Vous, vous ne poursuiviez que le titre de
duchesse, et une fortune princière!
Mlle Diane eut un geste désespéré.
--Malheureux!... s'écria-t-elle, serais-je donc ici à cette heure, s'il
en était ainsi? Mon frère est mort, Norbert, je suis aussi riche que
vous, et cependant me voici!... M'accuser d'un odieux calcul, moi!... Et
pourquoi? Sans doute parce que je n'ai pas voulu vous suivre quand vous
m'avez proposé de fuir. O mon unique ami, c'était notre bonheur à venir
que je défendais, c'était...
Elle s'interrompit, béante, la pupille dilatée par la terreur.
La porte venait de s'ouvrir, et le duc de Champdoce entrait, balbutiant
des mots inintelligibles, riant de ce rire navrant des idiots.
--Comprenez-vous maintenant, reprit Norbert, pourquoi le souvenir de nos
amours m'est devenu abominable? Osez-vous bien parler de bonheur quand
toujours ce fantôme de mon père se dresserait entre nous?
Du doigt, Norbert lui montrait la fenêtre; elle la franchit de nouveau.
Mais elle était transportée de rage et de jalousie, elle ne pouvait
pardonner à Norbert ce crime commis par elle, qui anéantissait toutes
ses espérances, et son adieu fut une menace.
--Je me vengerai, Norbert, cria-t-elle; à bientôt!