Il n'avait fallu que trois jours, bien employés il est vrai, pour
terminer les préliminaires du mariage de Norbert et de Mlle Marie.
En trois jours, toutes les difficultés avaient été levées ou écartées,
un contrat provisoire avait été signé et il avait été possible de
réunir, pour les remettre au curé, les actes indispensables à la
publication des bans.
Et un samedi soir, les deux jeunes gens, M. de Puymandour disait: les
deux futurs, furent présentés l'un à l'autre.
Ils se déplurent. Au premier regard échangé, il avaient éprouvé ce
sentiment d'instinctive répulsion dont les années ne triomphent pas
toujours.
Le malheur est qu'ils n'avaient près d'eux personne qui s'en aperçut,
personne surtout doué d'assez de tact pour les rapprocher, pour détruire
les préventions qu'ils nourrissaient l'un contre l'autre, pour leur
inspirer, à défaut de passion, cette mutuelle estime qui est la base des
amitiés durables.
Lorsqu'elle était encore sous le coup des obsessions de son père,
inspirée par le désespoir, Mlle Marie avait songé à confier à Norbert
le secret de son coeur. Elle avait eu l'idée de lui tout avouer, de
lui dire qu'elle en aimait un autre, qu'elle ne l'épousait que par
contrainte et force, et qu'elle le conjurait de rompre en prenant sur
lui la responsabilité de la rupture.
Hélas! elle était faible. Au moment de parler, elle eut peur. Elle se
tut, laissant échapper la seule chance qu'il y eût de conjurer les
malheurs qui menaçaient deux existences.
Car Norbert, au premier mot, se fût retiré, heureux sans aucun doute de
ce prétexte, et c'en était un excellent, de ne pas tenir l'engagement
vis-à-vis de lui-même, d'obéir à son père, maintenant que son père ne
pouvait plus commander.
En attendant, il avait été admis à faire sa cour.
Chaque jour, un peu après midi, il arrivait chez M. de Puymandour chargé
d'un énorme bouquet.
On l'introduisait au salon, il remettait ses fleurs à Mlle Marie, en
balbutiant un compliment, elle le remerciait en rougissant beaucoup, et
ils s'asseyaient, ayant en tiers une vieille parente qu'on avait fait
venir d'Oloron pour la circonstance.
Alors, pendant des heures, ils restaient en présence, elle penchée sur
quelque broderie, lui ne sachant quelle contenance garder, cruellement
embarrassés, n'ayant rien à se dire, ne disant rien le plus souvent, en
dépit d'efforts inouïs pour maintenir vivante un semblant de
conversation banale.
Jamais ils n'étaient si contents que lorsque M. de Puymandour leur
proposait une excursion dans les environs. Avec lui, du moins, il n'y
avait pas à redouter la pénible gêne du silence.
Mais ces promenades étaient rares, M. de Puymandour n'ayant pas une
minute à lui, et se donnant, selon ses propres expressions, un mal de
chien.
Jamais on ne l'avait vu brillant, bruyant, empressé, pressé, comme
depuis que ce bienheureux mariage était la nouvelle du pays.
On ne rencontrait plus que lui sur les chemins, à cheval ou en voiture.
Il portait lui-même ses invitations, et sa vanité s'épanouissait aux
félicitations dont on le comblait.
Et ce n'était pas tout. Il avait encore à surveiller les préparatifs de
la noce. Il la voulait magnifique.
Norbert lui avait bien fait remarquer que toutes les splendeurs qu'il
rêvait seraient jugées inconvenantes, en présence de la situation
affreuse du duc de Champdoce; il n'avait rien voulu entendre.
On remettait tout à neuf, on abattait des cloisons, on posait des
tentures, on peignait sur les voitures les armes des Champdoce près des
armes de Puymandour. Quelle gloire!...
On les retrouvait partout, ces armes: au-dessus de toutes les portes,
sur les meubles et sur la vaisselle, sur les plus menus objets. M. de
Puymandour les eût fait broder sur sa poitrine s'il l'eût osé.
A ces bruits de fête, au milieu de tout ce tumulte, la tristesse de
Norbert et de Mlle Marie redoublait. On eût dit, à les voir pâles et
mornes, qu'ils avaient comme le pressentiment de l'avenir qu'on leur
préparait.
M. de Puymandour avait des yeux pour ne pas voir. Se trouvait-il seul
avec eux? c'était pour les accabler de railleries dont le goût devenait
de plus en plus douteux.
Un jour, cependant, il rapporta de ses courses une telle nouvelle, qu'il
courut au salon, où il savait trouver ses «amoureux», ainsi qu'il
disait.
--Eh bien! mes enfants, leur cria-t-il dès le seuil, votre exemple est
bon, et on le suit. Le maire et le curé auront de la besogne cette
année.
Mlle Marie interrogeait son père du regard.
--C'est comme cela, poursuivit-il. On vient de me parler d'un mariage
qui suivrait de près le vôtre et qui ferait du bruit aussi.
--Lequel?...
--Quand M. de Puymandour tenait une histoire qu'il jugeait intéressante,
il en abusait impitoyablement.
--Vous connaissez, demanda-t-il à Norbert, le fils du comte de Mussidan?
--Le vicomte Octave?
--Précisément.
--Je croyais qu'il habitait Paris.
--Il l'habite, en effet, et même y fait ses farces. Mais il est ici,
chez son père, depuis huit jours, et voici que déjà il a le coeur
pris. Devinez un peu à qui on le marie? je vous le donne en cent, je
vous le donne en mille...
--Nous ne devinerons jamais, cher père, ainsi ne nous fais pas languir.