M. de Puymandour s'inclina ironiquement.

--Nous y voici donc, fit-il en goguenardant. Assez riche pour deux!...

Parbleu! c'est juste ce qu'il a calculé, votre freluquet. J'ai crié le

chiffre de votre dot par dessus les toits. Vous avez pris pour vous, ma

chère, les hommages passionnés qui s'adressaient à mon argent.

C'est-à-dire que j'aurais travaillé vingt ans pour ce Croisenois. Rayez

cela de vos papiers... Et c'est vous, une personne de sens, qui vous

laissez duper ainsi!...

Jamais la pauvre fille n'avait autant souffert.

--Tu te trompes, mon père, interrompit-elle avec l'accent de la plus

inébranlable conviction, je réponds de son désintéressement comme du

mien.

--Chansons!... Prétendriez-vous m'apprendre la vie? Je juge ce jeune

homme sur ses actes. Qu'espérait-il en s'adressant à vous en secret?

Vous intéresser, vous compromettre, vous séduire!... et, qui sait?

rendre impossible votre mariage avec un autre.

--Oh! pourquoi supposer...

--Je ne suppose pas, j'affirme. Savez-vous ce que fait un homme

d'honneur, quand il devient amoureux?

--Mon bon père!...

--Il va trouver son notaire, mademoiselle...

--Cependant...

--Silence!... et il lui expose sa situation et ses intentions. Ce

notaire, aussitôt se rend chez le notaire de la jeune personne, et quand

ces deux notaires ont examiné et étudié la convenance d'une alliance,

s'ils l'approuvent, on laisse le coeur parler.

Que répondre!... Mlle Marie pleurait à chaudes larmes.

--D'ailleurs, reprit M. de Puymandour, inutile d'insister sur ce sujet:

vous oublierez Croisenois. Je vous ai choisi un mari, et j'ai donné

votre parole. Vous la tiendrez. Dimanche, présentation de ce jeune

homme. Lundi, visite à Monseigneur l'évêque de Poitiers, lequel bénira

votre union. Mardi, promenade dans le pays, pour y semer la nouvelle.

Mercredi, lecture du contrat. Jeudi, grand dîner de fiançailles.

Vendredi, préparatifs et examen du trousseau. Dimanche... les bans. Et à

la fin de la semaine suivante, nous ferons la noce.

Mlle Marie n'en pouvait croire ses oreilles.

--De grâce, mon père, dit-elle, tout cela ne saurait être sérieux.

Lui haussa les épaules.

--Enfin, ajouta-il, le mari n'est autre que le fils du duc de Champdoce,

M. le marquis Norbert.

La malheureuse jeune fille devint pâle comme une morte. Ce nom lui

disait à la fois combien ce projet était réel et combien son père y

devait tenir.

--Mais je ne le connais pas! balbutia-t-elle, je ne saurais l'aimer.

--Je le connais, moi... et cela suffit. Puis, où avez-vous vu que le

mariage soit une amourette? Dans quel roman?... J'ai dit: vous serez

duchesse...

Mlle Marie aimait M. de Croisenois plus qu'elle ne l'avait dit à son

père, bien plus surtout qu'elle n'avait osé se l'avouer à elle-même.

Aussi résista-t-elle d'abord avec une obstination, il faudrait dire

avec un héroïsme bien loin de son caractère si faible.

Mais M. de Puymandour n'était pas homme à abandonner sans combat la

chimère de toute sa vie. Il ne quitta plus sa fille d'une minute, il

l'entoura, il la persécuta, il l'obséda. Le troisième jour, au soir,

Mlle Marie se rendit et prononça le _oui_ fatal entre deux sanglots.

Et cependant, c'est à peine si M. de Puymandour, ravi, prit le temps de

la remercier de l'horrible sacrifice.

--Il me faut courir à Champdoce, lui dit-il, depuis trois jours je suis

sans nouvelles du duc et nos dernières dispositions ne sont pas

arrêtées... Et il sortit en disant:

--A bientôt, ma petite duchesse!

M. de Puymandour avait dans ses écuries les plus beaux chevaux du pays,

et sous ses remises, tout un assortiment d'équipages de tout genre.

Il n'en prit pas moins à pied le chemin du château de Champdoce.

Affecter une noble simplicité lui semblait du meilleur goût, lorsque

lui, parvenu, il allait visiter ce grand seigneur de moeurs si

austères.

Dieu sait, cependant, s'il avait hâte de revoir M. de Champdoce.

Lorsque, trois jours plus tôt, ils s'étaient séparés après la parole

donnée, le duc lui avait dit: «A demain, des nouvelles,» et on n'avait

plus entendu parler de lui.

Ce retard, certes, avait servi M. de Puymandour, puisqu'il lui avait

donné le temps d'arracher le consentement de Mlle Marie, mais d'un

autre côté il le préoccupait. Était-il donc survenu quelque anicroche?

Il allait d'un bon pas, en dépit de la chaleur encore très forte, bien

que le jour fût sur son déclin, malgré son embonpoint aussi, qui lui

rendait la marche pénible, lorsque, en arrivant à la côte de Bivron, il

aperçut Dauman, en grande conversation avec la fille de la mère Rouleau.

C'était, pour M. de Puymandour, une occasion de s'arrêter. Préparant,

sans en rien dire, sa candidature à la Chambre, il faisait de la

popularité et ne manquait jamais d'adresser la parole aux gens qu'il

rencontrait quand il leur savait une certaine influence. Or, Dauman,

bien que décrié, était un très actif et très remuant agent d'élections.

--Bonjour, Président, lui cria-t-il; quoi de neuf?

Maître Dauman s'était incliné jusqu'à terre.

--Une bien fâcheuse nouvelle, monsieur le comte, répondit-il: on dit M.

le duc de Champdoce bien malade.

--Le duc!... Est-ce croyable?

--C'est la jeune fille que voici qui vient de me l'apprendre, monsieur

le comte. N'est-ce pas, Françoise?

La fille de la mère Rouleau ne devint pas plus rouge qu'à l'ordinaire,

c'était impossible, mais elle fit sa plus belle révérence et répondit:

--On m'a conté comme cela, au château, qu'il ne s'en relèverait pas.

--Et qu'a-t-il.

--On ne me l'a pas dit.

Les esclaves de Paris · 第 94 / 143 题