--Qui: Lui?
--M. Georges de Croisenois.
Ce nom arracha à l'ancien négociant en laines un juron qui n'avait rien
d'aristocratique.
--Que me parlez-vous de Croisenois! s'écria-t-il. Qu'est-ce que ce
marquis de Croisenois? Serait-ce ce freluquet à petites moustaches que
j'ai vu tourner autour de vos jupes cet hiver?
La pauvre jeune fille était toute décontenancée.
--C'est lui, oui, mon père, balbutia-t-elle.
--Eh bien!... pourquoi voulez-vous qu'il m'ait demandé votre main?
Quelles raisons avez-vous de supposer qu'il me l'a demandée? Vous le
connaissez donc?
--Mon bon père...
--Il n'y a pas de bon père ici, mademoiselle. Dans le fait, il me semble
avoir vu ce prestolet vous parler avec une animation... Il a peut-être
osé vous dire qu'il vous aimait!...
--Je jure sur...
--Assez! Du moment où vous jurez, c'est que mes présomptions sont
justes. Ma fille, une Puymandour, écoute des déclarations et ne me
prévient pas! Morbleu! il vous a peut-être aussi écrit, ce faquin!...
Elle était incapable d'un détour; elle garda le silence; sa physionomie
avait l'expression la plus suppliante.
--Vous vous taisez, poursuivit M. de Puymandour, donc j'ai deviné...
Qu'avez-vous fait de ces lettres?
--Je les ai...
--Silence! Vous les avez soigneusement conservées, cela va de soi. Mais
on ne me trompe pas; je veux les voir, où sont-elles?
--Mon père, je le promets...
--Ces lettres!... interrompit M. de Puymandour d'une voix formidable, où
sont-elles? il me les faut, je les veux. Je les aurai quand je devrais
faire fouiller toute la maison!...
Contre une telle colère, la pauvre fille était sans force.
Ces lettres chéries, si précieusement conservées, elle les livra.
Il y en avait quatre, réunies et attachées avec une petite faveur bleue.
Il en prit une au hasard et commença de lire à haute voix, entremêlant
sa lecture d'invectives et d'exclamations:
«Mademoiselle,
«Bien que je ne redoute rien tant que de vous déplaire, j'ose
encore, et malgré votre défense, vous écrire. Pardonnez-moi...
J'apprends que vous êtes sur le point de quitter Paris pour
plusieurs mois.
«J'ai vingt-quatre ans, je suis orphelin et maître de mes actions,
j'appartiens à une grande et honorable famille, ma fortune est
considérable, et... je vous aime du plus profond et du plus
respectueux amour.
«Je viens vous supplier de m'autoriser à demander votre main à M.
de Puymandour.
«Mon grand-oncle M. de Sairmeuse, qui a l'honneur de connaître
monsieur votre père, serait près de lui mon répondant et mon
interprète à son retour d'Italie, ou il est encore pour trois ou
quatre semaines au plus.
«Daignez m'excuser, mademoiselle, etc.»
M. de Puymandour avait de l'esprit, mais pas assez de tact pour
reconnaître que la sécheresse de cette lettre était une délicatesse de
celui qui l'écrivait.
--Joli! s'écria-t-il, très joli! Peste! il n'y va pas par quatre
chemins, ce monsieur! Ce billet me dispense de lire les autres... Et
vous, qu'avez-vous répondu?
--Qu'il devait s'adresser à toi, mon bon père.
--Vraiment!... C'est bien de l'honneur, en vérité. Et vous avez pu
croire que j'accueillerais comme cela, tout d'un coup, les prétentions
de cet étourneau! Ah çà! vous l'aimez donc!...
Elle détourna la tête sans affectation; ses larmes, qu'elle s'était
efforcée de retenir, jaillissaient.
Cet aveu--c'en était un--exaspéra M. de Puymandour.
--Vous l'aimez!... reprit-il d'une voix éclatante, et vous avez l'audace
de me l'avouer! En quel temps vivons-nous!... Pauvres pères!... Nous
dormons sur la foi des traditions d'honneur de nos ancêtres, et nos
filles en profitent pour négocier des mariages avec le premier jeune fat
qui les a séduites en conduisant un cotillon avec grâce. Nos filles
veulent faire à leur tête. Mais comme elles sont sottes, comme elles
sont inexpérimentées, elles donnent dans tous les piéges que leur
tendent des intrigants...
Cette brutalité révolta Mlle Marie.
--M. de Croisenois, mon père, répondit-elle, est de bonne maison, sa
famille...
--Allons!... vous ne savez ce que vous dites. Le premier des Croisenois
était un petit commis de Richelieu, un gratte-papier. Louis XIII lui
conféra des lettres de noblesse pour on ne sait quelle ténébreuse
commission. On connaît son armorial, peut-être. A-t-il seulement des
moyens avouables d'existence, votre mince marquis?...
--Il a cinquante mille livres de rentes, mon père.
--A ce qu'il dit...
--D'ailleurs ne suis-je pas assez riche pour deux?