Tout ce qu'avait pu dire M. le duc de Champdoce de la soif
d'anoblissement qui ardait M. de Puymandour et tout ce qu'il pensait
encore était bien au-dessous de la triste et bouffonne réalité.
Pauvre homme!
Il était heureux autrefois, quand le nom de Palouzat, qui était le nom
de son père, un honnête homme, suffisait à son ambition.
Alors, il avait une importance incontestable.
Ses grands revenus le plaçaient à cent piques des hobereaux envieux et
besoigneux qui faisaient la cour à ses écus.
On respectait en lui l'homme qui avait su amasser honnêtement une
immense fortune.
On l'estimait et on l'aimait pour ses qualités sérieuses, sa délicatesse
et la sûreté de ses relations. Personne ne songeait à lui contester un
rare bon sens, et même un esprit dont les saillies méridionales ne
manquaient pas de brillant.
Tout ce prestige s'évanouit le jour où la fatale idée lui vint de signer
au bas d'une invitation à dîner: Comte de Puymandour.
De ce moment ses misères et ses tribulations commencèrent.
Entre la noblesse, qui le raillait et refusait de le reconnaître pour
sien, et la bourgeoisie qui, ne voulant pas de lui, se moquait de ses
prétentions, il se trouva comme un volant entre deux raquettes, renvoyé,
rejeté, ballotté, bafoué.
Comme de raison ses déboires irritèrent sa manie.
On contait, en se tenant les côtes, la légende des complaisances
auxquelles il se résignait, uniquement pour se faire tolérer de
l'aristocratie poitevine.
Et que de mauvais compliments digérés, de camouflets empochés, de
couleuvres avalées!... Dieu seul et lui en savaient le compte.
C'est dire de quelle ardeur incomparable il souhaitait le mariage de sa
fille et du fils de haut et puissant seigneur Dompair duc de Champdoce.
Il avait sacrifié le tiers de sa fortune à l'honneur de cette alliance,
il l'eût donné entière pour cette perspective de faire sauter sur ses
genoux un vrai duc ayant dans ses veines du sang des Palouzat mêlé à
celui des héros des croisades.
Puis, le mariage mettrait un terme à ses maux. Son gendre saurait bien
imposer silence aux railleurs et le faire accepter.
Tout cela lui semblait si beau, qu'il s'était bien gardé d'en souffler
mot à qui que ce fût. Une déconvenue eût encore ajouté à son fonds de
ridicule, déjà considérable.
Il avait même poussé la prudence jusqu'à ne rien dire à sa fille. Les
femmes sont si indiscrètes!
Le lendemain seulement du jour où il eut la parole définitive du duc de
Champdoce, M. de Puymandour songea à prévenir sa fille.
D'obstacle, il n'en apercevait point.
Comment sa fille ne serait-elle pas ravie, lorsque, lui, il était aux
anges!
C'était au matin, dans une pièce trop richement décorée, qu'il appelait
sa bibliothèque, qu'il prenait cette détermination.
Il sonna; un domestique parut.
[Illustration: Mademoiselle Marie entra...]
--Allez, lui dit-il demander à la femme de chambre de Mlle Marie, si
mademoiselle peut me recevoir et m'accorder un moment d'entretien.
C'est de l'air le plus solennel qu'il donna cet ordre étrange, lequel ne
parut nullement surprendre le domestique.
Les relations entre le père et la fille étaient ainsi réglées.
Depuis longtemps, M. de Puymandour avait adopté pour son intérieur une
étiquette que les railleurs disaient empruntée à la cour d'une vieille
archiduchesse.
Moins de deux minutes après la sortie du domestique, on gratta à la
porte de la bibliothèque.
Il cria: «Ouvrez!» et tout aussitôt Mlle Marie entra et, se jetant à
son cou, lui appliqua sur les joues deux bons gros baisers sonores.
Ces embrassades ne le charmèrent pas, il s'en faut. Peut-être lui
paraissaient-elles peu nobles, et digne tout au plus de gens du commun.
Il se dégages assez brusquement, et, fronçant les sourcils:
--Pourquoi vous déranger, Marie, prononça-t-il, lorsque je vous faisais
prier de m'attendre chez vous?
--Eh! cher père, parce que c'est plus naturel et surtout plus vite fait.
Voyons, ne te fâche pas.
M. de Puymandour disait: vous, à sa fille; elle lui disait: tu, en dépit
de ses fréquentes remontrances à ce sujet. Ce _tu_ vulgaire
l'affligeait.
--Toujours la même chose!... Quand donc prendrez-vous le ton et la
gravité qui conviennent à une personne de votre nom et de votre rang?
Et d'un air de mauvaise humeur il se jeta sur un divan en murmurant
après les jeunes filles inconsidérées qui n'ont nul souci de la dignité.
Mlle Marie le regardait en souriant un peu, oh! bien peu, en fille
qui, si elle sent les ridicules de son père, ne les juge pas et surtout
les excuse.
Elle était ravissante ainsi, et le duc de Champdoce n'avait pas flatté
le portrait qu'il faisait d'elle à Norbert.
Pour être toute différente de la beauté de Mlle de Sauvebourg, la
beauté de Mlle Marie n'en était pas moins éblouissante et rare.
Sa taille assez élevée, était divinement prise, et sa démarche avait
cette grâce un peu nonchalante qui est une séduction des femmes des
contrées méridionales.
En elle, ce qui imposait surtout l'attention, c'était le contraste de
ses grands yeux noirs veloutés, et de sa peau unie et rosée comme les
pétales des roses-thé. Pour ses cheveux, d'un noir bleu, quelle que fût
la mode, elle les tordait et les fixait, comme au hasard, assez haut sur
la nuque, et les femmes ne pouvaient qu'admirer et envier.
Mais ce qu'elle avait, ce que n'avait pas la fière Diane, c'était une
âme tendre, capable de tous les dévouements, une angélique douceur qui
même dégénérait en faiblesse, et une disposition naturelle à se trouver
heureuse, pourvu qu'elle se sentit aimée.
--Voyons, père, reprit-elle, quand elle crut que M. de Puymandour avait
assez exhalé son dépit, ne me gronde pas. Tu sais bien que la marquise
d'Arlange m'a donné cet hiver des leçons de dignité. Je te jure que je
m'exerce en secret, et tu seras intimidé toi-même quand je prendrai mon
grand air...