VIII

Le chemin pris par le sieur Dauman pour regagner son logis était plus

long de beaucoup que la route ordinaire suivie par Mlle de

Sauvebourg.

Mais il n'avait pas eu le choix, tenant surtout à n'être pas aperçu de

la jeune fille.

Il avait compté, pour la devancer, sur ses longues jambes, et il n'avait

pas eu tort. Il n'était plus question de rhumatismes. On lui eût donné

vingt ans, à le voir détaler à travers champs.

Quand il arriva à sa maison, il était à bout d'haleine, et la sueur, à

larges gouttes, tombait de son visage. Mais il arrivait le premier.

Mlle de Sauvebourg ne s'était pas encore présentée.

--Écoute, toi, cria-t-il à sa ménagère, à ceux qui te demanderaient si

je suis sorti aujourd'hui, tu répondras que je n'ai pas bougé de mon

fauteuil.

La vieille eût bien souhaité quelques explications, mais il lui imposa

brutalement silence. Il n'avait pas de temps à perdre.

Rapidement il monta à son grenier, et d'un trou pratiqué dans la

maîtresse poutre, et dissimulé avec un art merveilleux, il retira un

flacon de verre noir, bouché à l'émeri, qu'il glissa dans sa poche.

Revenu à son cabinet, il l'examina un moment, ce flacon, avec un affreux

sourire, et après s'être assuré que le contenu était intact, il le

déposa sur son bureau, derrière des dossiers.

Cette besogne terminée, il respira. Il s'essuya le front, arbora son

beau bonnet de velours et revêtit la loque sordide qui lui servait de

robe de chambre.

Mlle Diane pouvait arriver, il était prêt.

Le malheur est que les minutes s'écoulaient, et qu'elle ne paraissait

pas. C'était bien la peine de s'exposer à une bonne pleurésie!

L'inquiétude commençait à gagner Dauman. S'était-il donc trompé?

Avait-il trop préjugé de l'implacable orgueil et de la sombre énergie de

cette jeune fille?

Déjà, à plusieurs reprises, Dauman était allé à la fenêtre explorer la

route; il avait tiré dix fois sa montre, il jurait à demi-voix, quand

enfin on frappa légèrement à la porte du cabinet.

--Entrez!... cria-t-il.

C'était elle, c'était bien Mlle de Sauvebourg.

Elle s'avança lentement, et sans répondre aux civilités obséquieuses du

«Président», sans paraître même s'apercevoir de sa présence, elle

s'assit ou plutôt s'affaissa sur une chaise.

Intérieurement, Dauman triomphait. Il avait vu juste. La faiblesse de

Mlle Diane lui expliquait son retard.

Mais cet abattement extrême ne pouvait durer. Grâce à un effort

terrible, elle secoua la torpeur qui l'envahissait et se dressa.

--Président, commença-t-elle d'une voix brève, il me faut un conseil.

Écoutez-moi. Il y a une heure, environ...

D'un geste désolé Dauman interrompit Mlle Diane.

--Hélas!... soupira-t-il, je sais tout!

--Vous savez...

--Que M. Norbert est prisonnier, oui, mademoiselle; que vous avez

rencontré M. de Champdoce au bois de Bivron, oui encore. Bien plus, tout

ce que vous a dit monsieur le duc, on me l'a rapporté.

Mlle Diane ne put dissimuler un mouvement de stupeur et d'effroi.

--On vous a rapporté!... balbutia-t-elle; qui?...

--Un bûcheron qui sort d'ici. Ah! les bois sont traîtres, mademoiselle.

On cause tout haut, on donne la volée à ses secrets, on se croit seul,

pas du tout; il y a une paire d'oreilles derrière chaque tronc d'arbre.

Ils étaient quatre fagoteurs à vous écouter, et ils n'ont pas perdu une

seule syllabe. Dès que vous avez eu quitté le duc, ils se sont séparés

pour aller, chacun de son côté, semer la nouvelle dans le pays. J'ai

bien fait jurer à celui que j'ai vu de se taire, mais bast! il est

marié, il contera tout à sa femme. D'ailleurs, il y a les trois autres!

Empêchez donc les langues d'aller leur train!

Il s'interrompit comme pour respirer, en réalité afin de juger de

l'effet produit. Il avait lieu d'être satisfait. Une angoisse affreuse

contractait les traits si beaux de la malheureuse jeune fille.

--Mais je suis perdue, alors, dit-elle, perdue...

Maître Dauman baissa la tête. C'était répondre.

Cependant, non, Mlle de Sauvebourg ne pouvait se rendre ainsi, sans

combat.

Elle saisit le bras du «Président,» et le secouant rudement:

--Tout n'est pas fini!... s'écria-t-elle... Voici que Norbert atteint sa

majorité, il résistera, je le veux; ne peut-on essayer...

--Quoi?

--Eh!... le sais-je moi! c'est vous qui devez le savoir. Que faire?

Parlez; je suis prête à tout, puisque je n'ai plus rien à perdre. Non,

il ne sera pas dit que ce duc de Champdoce m'aura humiliée, le lâche,

et que je ne me suis pas vengée. Vous plaît-il de m'aider?...

Le «Président» semblait tout effrayé de la violence de sa cliente.

--De grâce, mademoiselle, interrompit-il, calmez-vous, parlez plus

bas... Ah! vous ne connaissez pas M. de Champdoce, on le voit bien...

--C'est-à-dire que vous en avez peur!...

--Oui, mademoiselle, grand'peur, je n'en rougis pas. Ah! quel homme!...

Quand il en veut à quelqu'un, il est capable de tout. Savez-vous qu'il a

essayé de me faire casser le cou, à moi qui vous parle, pour me punir de

l'avoir cité devant monsieur le juge de paix--il retira son bonnet--au

nom d'un de mes clients! Aussi, quand on vient me trouver pour une

affaire contre lui... serviteur.

Depuis ce jour où elle avait osé donner rendez-vous à Norbert chez

Dauman, Mlle Diane avait revu et consulté souvent ce dangereux

personnage, et en toute occasion, elle l'avait trouvé dévoué à ses

projets, lui prêchant confiance et courage.

Elle devait donc être surprise et indignée du brusque revirement du

«Président,» ne devinant pas sa manoeuvre,--toujours la même pourtant.

--En d'autres termes, reprit-elle avec l'accent du plus profond mépris,

après nous avoir poussés à nous compromettre, vous nous abandonnez au

dernier moment.

--Oh!... mademoiselle, pouvez-vous croire...

--A votre aise, Président, Norbert me reste... il suffit!

Maître Dauman hocha mélancoliquement la tête.

--Prenez garde, mademoiselle, prononça-t-il; qui compte sur l'avenir

compte deux fois. Savons-nous si, en ce moment même, monsieur le marquis

ne répond pas _Amen_ à toutes les propositions de son père?

C'était verser de l'huile sur le feu; le «Président» le savait bien. Il

excellait en cet art d'exalter la passion par ses résistances calculées.

--Non!... s'écria Mlle Diane, supposer cela serait offenser Norbert.

Lui, trahir... il se tuerait avant! Il est timide, c'est vrai; lâche,

non. Avec ma pensée et son amour, il résistera...

Le sieur Dauman s'était laissé tomber sur son fauteuil de cuir, devant

son bureau, comme s'il eût été brisé par les émotions de cet entretien.

--Nous raisonnons froidement, dit-il, parce que nous sommes ici, libres,

en sûreté. M. Norbert, lui, est prisonnier, exposé à toutes sortes de

tortures physiques et morales, livré sans défense au caprice du plus

méchant et du plus obstiné des hommes... Il est des heures de détresse

où les caractères les plus solidement trempés faiblissent.

--Soit, vous avez raison. J'admets que Norbert m'ait abandonné, qu'il

soit le mari d'une autre, que je reste moi, déshonorée, perdue, devenue

la fable du pays! Et vous pensez que tout serait dit?...

--A la rigueur, mademoiselle, il vous resterait...

--Il me resterait la vie, Président, que je donnerais avec bonheur en

échange d'une vengeance terrible!...

L'accent de Mme de Sauvebourg trahissait une si effroyable

résolution, que le «Président» tressaillit; pour de bon, cette fois.

--Ce que c'est que de nous!... reprit-il après un moment. Voilà bien

comme j'étais, moi, le soir du jour où, sur la dénonciation de M. de

Champdoce, je fus mandé au parquet.--Il souleva sa calotte de

velours.--Je ne savais que répéter, en montrant le poing à son château

maudit: «Ah! il verra! il verra bien!...» Il n'a rien vu. J'ai cherché,

je vous l'ai dit, des armes dans mon code...

--Oh! ce n'est pas là que j'en chercherais, moi.

--J'entends bien. Beaucoup comme nous ont fait ce serment de haine, qui

n'étaient pas des poules mouillées. Ils disaient, avec des blasphèmes à

faire tomber le coq du clocher: «Qu'il tremble, ce noble de malheur! un

bon coup de fusil au coin d'une haie, à la brune, voilà ce qui

l'attend.» Ils ont chargé leurs armes, ils sont allés à l'affût... et le

duc se porte comme un charme.

Il soupira profondément, et poursuivit plus bas et comme se parlant à

lui-même:

--Autant vaut pour eux que le coeur leur ait manqué. La justice

veille, et pour elle un meurtre est un crime. Et pourtant, si les juges

savaient quelquefois... si on examinait bien les circonstances!...

Qui sait de combien de misérables la mort de M. de Champdoce sauverait

le bonheur!!!

Mlle de Sauvebourg pâlissait en écoutant ces lugubres lamentations.

Chacune des paroles du «Président» trouvait en elle comme un écho et

éveillait une détestable pensée. Sa conscience se troublait, la nuit se

faisait pour ainsi dire dans son cerveau.

--Cependant, continuait Dauman, monsieur le duc vivra cent ans. Il est

riche, il est puissant, il est honoré... Il s'éteindra doucement dans

son lit, entouré de respect et d'hommages, il y aura foule à son

enterrement, et monsieur le curé le recommandera au prône...

Depuis un moment, le «Président» avait repris derrière ses dossiers son

flacon de verre noir, et il le tournait et retournait,--machinalement en

apparence.

--Oui, ajouta-t-il, M. de Champdoce nous enterrera tous, à moins que...

Il déboucha le flacon et, avec précaution, fit glisser dans le creux de

sa main une petite portion de son contenu.

C'étaient quelques grains d'une poussière très fine, blanchâtre,

brillante, ou plutôt scintillante comme des cristaux microscopiques.

--Et voilà!... fit-il d'une voix sourde. Un peu de cette poudre, et

personne ne craindrait plus ce terrible duc... On ne craint pas un homme

qui est à six pieds en terre, sous une large pierre portant une belle

épitaphe.

Il s'arrêta, son regard rencontra celui de Mlle Diane.

Pendant deux minutes, au moins, ils restèrent face à face, immobiles,

frissonnants, la gorge serrée... Le silence était si profond qu'ils

entendaient les battements précipités de leurs artères.

Ils se fixaient obstinément, chacun s'efforçant de descendre tout au

fond de l'âme de l'autre; chacun voulant s'assurer, avant de prononcer

un seul mot, que sa criminelle pensée était bien celle de l'autre.

C'était vraiment un pacte dont leurs yeux arrêtaient les conditions. Ils

s'entendirent, car Dauman, à la fin, se décida à parler bien bas, comme

s'il eût tremblé que le son de sa voix n'éveillât quelque danger.

--Cela ne fait pas souffrir, dit-il.

--Ah!

--Imaginez-vous un coup d'assommoir sur la tempe: voilà l'effet. Dix

secondes et c'est fini. Pas un cri, pas une convulsion, pas un hoquet,

rien...

--Rien.

--Et pas d'apprêts. Une pincée suffit. On la laisse tomber dans

n'importe quel liquide, dans du vin ou dans du café de préférence, elle

est dissoute avant d'arriver au fond du vase. Et rien ne trahit sa

présence. Elle n'altère ni la couleur, ni la saveur, ni le parfum...

--Mais on cherche... on retrouve.

--A Paris et dans quelques grandes villes, quelquefois. Au fond des

campagnes, rarement. Jamais nulle part quand il n'y a pas déjà des

soupçons. Si on cherchait...

--Eh bien?

--On retrouverait et on constaterait les symptômes d'une apoplexie

foudroyante. Il y a peut-être, en France, quatre médecins capables de

distinguer une différence... et encore!

Mlle de Sauvebourg avait pris une chaise et s'était rapprochée de

Dauman. Ils se parlaient d'oreille à oreille, pour ainsi dire, d'une

voix brève et saccadée.

--D'ailleurs, reprit Dauman, ce n'est pas tout que de dire: «Il y a ceci

là», il faut prouver qu'on l'y a mis, et chercher qui l'y a mis.

--Oui, peut-être...

--Il n'y a pas de peut-être. Les investigations seraient vite à bout. On

ne trouve pas ce...

[Illustration: Il s'avança pour la soutenir, elle chancelait.]

Il s'arrêta court, un mot lui était venu aux lèvres qu'il n'osait

prononcer. Il toussa pour masquer son hésitation, et reprit vivement:

--Cette substance ne se délivre pas chez les pharmaciens. Elle est rare,

difficile à préparer et à obtenir, extrêmement coûteuse... Si quatre ou

cinq laboratoires en conservent quelques centigrammes à l'état pur,

c'est uniquement pour les besoins de la science. Impossible d'imaginer

que quelqu'un, en ce pays, en possède un atome. Où et comment aurait-on

pu se la procurer?

--Cependant, vous...?

--Autre histoire. J'ai rendu, quand j'étais dans les affaires, un

service signalé à un chimiste éminent, et il me fit présent de ce...

produit de son art. Remontez donc à cette origine! Il y a dix ans de

cela, et le chimiste est mort.

--Il y a dix ans!...

--Passés. Et cependant cette substance, précieusement conservée, n'a

perdu aucune de ses précieuses propriétés.

--Aucune?

--Je m'en suis assuré il n'y a pas un mois. Un hasard; j'en ai délayé

une pincée dans une jatte de lait, que j'ai présentée à un chien de

forte taille. A la deuxième lampée, il roulait foudroyé.

Saisie d'une indicible horreur, Mlle de Sauvebourg se jeta violemment

en arrière.

--Horrible!... balbutia-t-elle, horrible!

Un imperceptible sourire glissa sur les lèvres minces du «Président».

--Pourquoi, horrible? Ce chien avait été mordu, il pouvait devenir

enragé, me mordre, et j'expirais dans les plus affreuses souffrances.

N'est-ce pas un cas de légitime défense? Restons dans l'espèce. Plus

dangereux que le chien, un homme s'apprête à m'assassiner moralement...

je le supprime. Suis-je coupable? La loi dit oui et me condamne, mais ma

conscience m'absout. Mieux vaut tuer le diable...

La main de Mlle Diane, violemment appliquée sur la bouche du

«Président». arrêta brusquement l'exposé de ces monstrueuses théories.

--Écoutez! fit-elle.

On entendait dans l'escalier un pas pesant.

--Norbert!...

--Impossible! Est-ce que son père...

--C'est lui! répéta Mlle de Sauvebourg.

Et, arrachant des mains de Dauman le flacon de verre noir, elle le

glissa dans l'ouverture de son corsage.

Mlle de Sauvebourg avait eu un éclair de seconde vue.

Si invraisemblable que cela dût sembler, ce pas lourd et mal assuré qui

ébranlait l'escalier, c'était bien celui de Norbert.

Il parut, et sa vue arracha au «Président» et à Mlle Diane un même

cri d'effroi.

Tout en lui trahissait quelque épouvantable catastrophe, tout: sa

démarche automatique, ses yeux hagards, le sang mal essuyé qui couvrait

son visage.

Dauman eut comme l'idée d'un crime.

--Vous êtes blessé, monsieur le marquis? demanda-t-il.

--Oui... mon père m'a frappé.

--Comment, c'est lui qui...

--C'est lui.

Mlle Diane, elle aussi, avait cru à quelque chose de pis; elle

tremblait comme la feuille en s'approchant de Norbert.

--Permettez, disait-elle, que j'examine votre blessure...--elle lui

prenait la tête entre ses mains, et se haussait pour mieux voir.--C'est

là, n'est-ce pas? Tous les cheveux, au-dessus de la tempe, sont collés

ensemble. Grand Dieu!... Un pouce plus bas!... Président, si on allait

quérir un médecin? Donnez-moi toujours un peu d'eau fraîche et un

morceau de toile...

Mais, malgré sa résistance, Norbert se dégagea et la repoussa.

--Nous nous occuperons de cette niaiserie plus tard, interrompit-il de

ce ton tranchant et dur que donne aux hommes le péril bravé ou une

grande résolution prise. J'ai évité le coup, un coup formidable, qui

devait me coucher. Sans un mouvement instinctif, j'étais assommé sur

place, par mon père...

--Par le duc? Pourquoi?... Que s'est-il passé?

--Il vous a offensée, Diane, et il a osé venir me le dire... s'en

vanter... à moi! Par le saint nom de Dieu! me prend-il donc pour un

bâtard! Ne sait-il pas que le sang de mes veines est le sien, le sang

des Champdoce! A ses lâches insultes, j'ai répondu par des menaces, il a

frappé...

Mlle de Sauvebourg fondait en larmes.

--Et c'est moi, balbutia-t-elle, c'est moi qui suis cause...

--Vous!... Vous lui avez peut-être sauvé la vie. Sans vous, Diane,

j'aurais châtié ce suprême outrage. Me frapper de son bâton, moi, comme

un laquais!... Votre souvenir m'a arrêté... j'ai fui, et jamais plus je

ne passerai le seuil du château. On parle de la malédiction des pères,

celle des fils doit aussi porter malheur. Mais le duc de Champdoce n'est

plus mon père, je ne le connais plus... je veux l'oublier! ou plutôt,

non... je veux me souvenir pour haïr et pour me venger.

De sa vie, maître Dauman n'avait éprouvé joie si pleine et si grande.

Tous ses exécrables instincts s'épanouissaient délicieusement.

Certes, il avait été puissamment servi par les circonstances, mais enfin

il pouvait s'enorgueillir d'avoir, par ses savantes combinaisons,

préparé et hâté la dernière crise, maintenant imminente.

Le moment lui parut venu de prendre la parole.

--Enfin, monsieur le marquis, commença-t-il, à quelque chose malheur est

bon! Votre père a enfin commis une imprudence qui va lui coûter cher...

Ah! monsieur le duc, pour un homme adroit, quel pas de clerc!... Nous

vous tenons...

--Que voulez-vous dire?

--Simplement qu'il dépend de nous de secouer dès demain le joug

paternel. Enfin, nous possédons les éléments d'une plainte!... Nous

avons séquestration, menaces, violences avec l'aide de tiers, sévices

graves, coups et blessures ayant mis la vie en péril... toutes les

herbes de la Saint-Jean, quoi! Un médecin va venir, qui constatera

l'état de la tête et fera un rapport que nous garderons. Les faits

sont-ils niables? Non. Nous produirons quantité de témoins. Pour ce qui

est de la blessure, messieurs de la cour en peuvent distinguer

l'affreuse cicatrice... Pour commencer nous introduirons un référé, à

l'effet de voir dire que nous ne serons pas réintégré au domicile

paternel. En même temps, requête: «Attendu que le duc de Champdoce

prétend violenter nos sentiments les plus légitimes et les plus

respectables, nous supplions humblement monsieur le président, etc.,

etc...,» comme il est dit au modèle 7 du formulaire... Ensuite, jugement

qui nous émancipe, ou qui du moins...

--Assez! interrompit Norbert. Ce jugement me donnera-t-il le droit

d'épouser qui bon me semble sans le consentement de M. de Champdoce?

Maître Dauman hésita. Dans son opinion, vu les circonstances et l'état

mental du duc, Norbert pouvait arriver à obtenir de la justice

l'autorisation de contracter une alliance honorable... Seulement, le

dire, c'était conseiller la patience.

Il répondit donc hardiment:

--Non, monsieur le marquis.

--Alors, pas de plainte! Les Champdoce ont toujours lavé leur linge sale

en famille, je ferai de même.

Le ton ferme de Norbert ne laissait pas que de surprendre le

«Président».

--Si j'osais, commença-t-il, donner un conseil à Monsieur le marquis...

--Un conseil? Non. Mon partis est pris; mais j'ai besoin d'un service.

Il me faudrait avant vingt-quatre heures, une grosse somme, une

vingtaine de mille francs.

--On pourrait les trouver, monsieur le marquis, mais ce serait cher...

bien cher!...

--Eh! que m'importe!

Mlle de Sauvebourg allait hasarder une objection, Norbert l'arrêta

d'un geste.

--Ne me comprenez-vous donc pas, Diane? reprit-il avec la plus extrême

agitation; ne devinez-vous pas mes projets? Ici notre vie ne peut être

qu'un long martyre: un odieux caprice de nos parents nous sépare... Il

faut fuir. Partons... je saurai bien trouver quelque retraite sûre où

nous vivrons heureux et ignorés...

--Mais c'est de la folie! s'écria Dauman effrayé.

--Est-ce votre avis, Diane? demanda Norbert.

La jeune fille baissa la tête sans répondre.

--On vous poursuivrait, insista le «Président», on vous découvrirait

infailliblement.

--Silence!... fit impérieusement Norbert.

Et, s'agenouillant devant Mlle de Sauvebourg, il lui dit d'une voix

tremblante de la passion la plus vive:

--Est-ce vrai, Diane, que vous hésiterez à me confier votre vie, si je

vous jure devant Dieu de vous consacrer mon existence entière, toutes

mes pensées et tout mon être? Quand je vous le demande à genoux, à mains

jointes, refuserez-vous de fuir?...

A la contraction des traits de Mlle de Sauvebourg, on devait croire

qu'un violent combat se livrait en elle.

--Je ne puis, murmura-t-elle enfin, non, je ne puis.

D'un bond, Norbert se redressa.

--Ah! c'est que vous ne m'aimez pas! s'écria-t-il avec l'accent du

désespoir. Fou que j'étais, quand je croyais... Vous ne m'avez jamais

aimé.

Elle, cependant, levait vers le ciel ses beaux yeux noyés de pleurs.

--Tu l'entends, ô mon Dieu! disait-elle avec une expression sublime; il

dit que je ne l'aime pas!...

--Alors pourquoi repousser notre seul moyen de salut?

--Norbert, mon ami...

--Je ne le comprends que trop... le monde vous fait peur; il y a les

préjugés, l'opinion...

Il s'interrompit, accablé du regard de reproche que lui jetait Mlle

Diane.

--Faut-il donc, reprit-elle, que je descende jusqu'à me justifier?...

Que me parlez-vous de préjugés! Ne les ai-je pas défiés?... Ai-je craint

de me montrer par les chemins, en plein jour, appuyée sur votre bras? Le

monde!... il m'a jugée déjà, quoi que je fasse... Tout ce que nous avons

dit, je pourrais sans rougir le répéter à ma mère; trouvez quelqu'un qui

le croie. L'opinion! que peut-elle encore me prendre? Ne suis-je pas

perdue de réputation, alors que jamais les bornes de l'austère pudeur

n'ont été franchies? Quand on parle à Bivron de la demoiselle de

Sauvebourg, on ajoute: «Ah! oui, la maîtresse du jeune marquis de

Champdoce!»

Sa voix était si douce à la fois et si pénétrante, que Dauman lui-même

était ému. Il sentait dans le coin de sa paupière ce picotement qui

annonce une larme près de venir, quand il crut s'apercevoir que Mlle

de Sauvebourg lui faisait un signe.

Il douta. Avait-elle donc la plénitude de son sang-froid? Était-ce

supposable? Cet accent qui arrivait à une telle intensité d'émotion

serait donc joué?

Norbert, lui, était transporté de colère.

--Qui parle ainsi? s'écria-t-il, qui ose prononcer votre nom autrement

qu'avec un profond respect?

--Hélas! mon ami, tout le monde. Et demain, ce sera bien autre chose. Il

y a quelques heures, pendant que votre père m'accablait de son mépris,

quatre personnes, cachées près de nous, écoutaient...

--C'est impossible.

--Ce n'est que trop vrai, affirma Dauman, je le tiens d'un de ceux qui

étaient cachés.

Cette fois, impossible de se faire illusion. Il n'y avait pas à se

méprendre au coup d'oeil que venait de lui lancer Mlle de

Sauvebourg; elle lui ordonnait de sortir. Pourquoi ne pas obéir?

--Écoutez, fit-il... On m'appelle... excusez...

Et il sortit, refermant à grand bruit la porte derrière lui.

Il ne fallait pas moins que ce grand fracas de serrures, pour que

Norbert remarquât le départ du «Président».

Il ne s'en sentit ni plus ni moins libre.

--Ainsi, reprit-il d'une voix sourde, le duc de Champdoce n'avait même

pas eu cette vulgaire prudence, cette délicatesse banale de s'assurer

que nul ne pouvait l'entendre! On écoutait!... Et lui ne se doutait pas

qu'en vous outrageant comme il l'a osé faire, il se couvrait de honte,

il se déshonorait!...

--Hélas!

--Quelle folie est donc la sienne! Notre désespoir présent ne lui suffit

pas, il veut encore briser notre avenir... Qu'espère-t-il? Croit-il

ainsi me forcer à accepter cette héritière qu'il m'a choisie, cette

Marie de Puymandour que je hais sans la connaître!...

Mlle de Sauvebourg tressaillit: elle la connaissait, elle. Le duc ne

lui avait pas dit le nom de la femme qu'il destinait à son fils. Ce nom

devait rester gravé dans sa mémoire, comme s'il eut été imprimé au fer

rouge dans sa chair même.

--Ah! murmura-t-elle, c'est Mlle Marie qu'on vous offre...

--Oui, elle... ou plutôt ses millions... S'il s'en trouvait une plus

riche dans le pays, fût-elle la dernière des vachères, on me

l'imposerait. Mais ma main se séchera et tombera en poussière avant que

je la laisse tomber dans la sienne!... Vous l'entendez, Diane!...

Elle sourit tristement, et murmura:

--Pauvre Norbert!

Ces deux mots, ainsi prononcés, avaient une signification que le jeune

homme ne pouvait pas ne pas comprendre.

--Vous êtes cruelle, reprit-il, pénétré de douleur. Qu'ai-je fait pour

mériter cette injuste défiance? Avec quels serments dois-je jurer que je

n'aurai jamais d'autre femme que vous?...

Mlle de Sauvebourg ne répondant pas, il crut voir comme une lueur

dans ses ténèbres.

--Grand Dieu! s'écria-t-il, palpitant d'espérance, est-ce parce que vous

doutez de moi que vous refusez de me suivre?

--Non, le doute ne m'arrêterait pas.

--Mais qu'est-ce donc alors, puisque vous méprisez les absurdes propos

du monde? N'est-ce donc pas la liberté, le bonheur, que je vous propose?

Qui vous retient?

Elle se redressa fièrement, et d'une voix ferme répondit:

--Ma conscience!

Norbert fut comme anéanti.

Jusqu'à ce moment, un merveilleux espoir le soutenait, lui faisait

oublier l'injure reçue et sa haine, et voici qu'il lui échappait comme

de l'eau qu'il aurait essayé de retenir entre ses mains.

Il comprenait que rien désormais ne serait capable de faire revenir

Mlle Diane sur sa résolution.

Cependant elle continuait:

--Oui, ma conscience, dont je ne saurais étouffer la voix, ma

conscience, qui jusqu'ici m'a donné le courage de marcher le front haut,

en dépit des murmures que je recueille sur mon passage. En ce moment,

elle me crie: «Arrête!» Je ne passerai pas outre. Si rude que soit mon

devoir, et dût mon coeur se briser, je n'y faillirai pas, je ne vous

suivrai pas...

Un spasme nerveux lui coupa la parole, mais elle le dompta, et reprit

avec plus d'énergie:

--Seule au monde, j'hésiterais peut-être. Mais j'ai les miens, j'ai une

famille où l'honneur est comme un dépôt sacré, dont chaque membre garde

une portion dont il doit compte aux autres...

--Une famille qui vous sacrifie à un frère aîné!...

--Soit!... Je n'en aurai que plus de mérite! Où avez-vous pris que la

vertu soit toujours facile?

Elle prêchait la révolte, et donnait l'exemple de la piété filiale!...

Mais Norbert n'était pas en état d'apercevoir la contradiction.

--Mais ici, continua-t-elle, ma raison et ma conscience sont d'accord.

Pour une jeune fille, sortir du cadre étroit des conventions sociales,

c'est la mort. Vous cesseriez bientôt d'estimer celle que les autres

mépriseraient...

--Me croyez-vous donc?...

--Je vous crois homme, mon ami. Admettez que je vous suivre aujourd'hui,

et que demain on vienne vous apprendre que mon père, pour un propos sur

mon compte, s'est battu en duel et a été tué... que ferez-vous?

Tant d'objections se présentaient à la fois à l'esprit du pauvre garçon

qu'il resta court.

--Croyez-moi donc, reprit la jeune fille, fuyez... mais seul. La vie en

ce pays, près de votre père, serait insoutenable... Il serait, je le

sens, plus sage d'obéir, mais vous conseiller d'épouser... cette autre,

est au-dessus de mes forces. Partez, mon ami, vous avez vingt ans à

peine, il n'est pas de douleur que le temps n'efface... Vous m'oublierez

je le veux!...

--Vous oublier!... s'écria Norbert; moi!...

Et saisissant le bras de Mlle de Sauvebourg il ajouta:

--Vous pourriez donc m'oublier, vous!

Il était si près d'elle, qu'elle sentait sur son visage son souffle

brûlant.

--Moi, balbutia-t-elle; moi!...

Norbert se recula comme pour la mieux tenir sous son regard.

--Et si je partais, interrogea-t-il, que deviendriez-vous?

A cette question, Mlle de Sauvebourg parut perdre contenance. Un

sanglot souleva sa poitrine, son énergie parut sur le point de

l'abandonner.

--Moi, répondit-elle d'une voix douce et résignée comme devait l'être

celle des martyres près d'entrer dans le cirque, moi je connais mon

sort. Nous nous voyous en ce moment pour la dernière fois. Je vais

rentrer à Sauvebourg... on doit tout savoir! Je trouverai mon père

irrité et menaçant. Il me fera monter dans une voiture et... demain...

je serai au couvent.

--Ah! jamais! Ne sais-je pas que ce serait pour vous une lente agonie;

ne ma l'avez-vous pas dit?

Il s'avança pour la soutenir, elle chancelait.

[Illustration:--Ne buvez pas.]

--Oui, répondit-elle, mais il le faut, c'est le devoir... Pour me sauver

à cette heure, il faudrait... un miracle, le consentement de votre père.

Là-bas, je vivrai de nos souvenirs... Et d'ailleurs... quand le fardeau

est si lourd qu'il vous écrase, on le jette... Dieu ne saurait punir

cela. L'agonie ne durera que ce que je voudrai...

Elle avait, tout en parlant, glissé sa main sous son corsage, et elle en

sortait à demi le flacon de verre noir.

Norbert comprit.

--Malheureuse! s'écria-t-il.

Il voulut lui prendre le flacon, elle résista, elle se débattit,

pourtant il parvint à s'en emparer.

Mais cette lutte parut avoir épuisé les dernières forces de Mlle

Diane. Ses beaux yeux se fermèrent, sa tête se renversa, elle

s'abandonna inerte entre les bras de Norbert qui, les cheveux hérissés,

se demandait s'il n'allait pas recueillir son dernier soupir.

On l'eut dite expirante, et cependant elle murmurait encore quelques

paroles d'une voix défaillante, mais pourtant distincte.

Elle conjurait Norbert de lui rendre ce flacon, sa liberté à elle. Puis,

avec une admirable précision, elle donnait toutes les indications

qu'elle tenait de Dauman.

--Oh! mon unique ami, disait-elle, rends-le moi... Cela ne fait pas

souffrir... dix secondes... pas une plainte... une pincée dans du vin ou

dans du café... On ne peut se douter de rien...

A cette pensée qu'elle voulait mourir, cette bien-aimée de son âme, et

mourir parce qu'on la séparait de lui, et de quelle mort!.., Norbert

sentait sa raison s'égarer.

--Diane, répétait-il, en se penchant vers elle, Diane!...

Mais elle poursuivait, comme dans le délire de la fièvre:

--Mourir!... après tant de divines espérances. Ah!... monsieur de

Champdoce, vous êtes sans pitié!... Vous m'avez pris mon bonheur, il

vous a fallu ensuite mon honneur de jeune fille, le présent et

l'avenir... Maintenant il vous faut ma vie et vous me tuez... Grâce,

monsieur le duc!...

Norbert poussa un cri terrible, un cri de haine et de rage, qui alla

épouvanter Dauman dans son corridor.

Un exécrable projet venait d'éclater dans son cerveau.

Il souleva Mlle Diane et la déposa dans le fauteuil du «Président».

--Non, tu ne te tueras pas, disait-il d'une voix rauque, et je ne

partirai pas...

Il la regarda une fois encore: elle avançait les lèvres, comme pour les

tendre à ses baisers, elle murmurait son nom...

Eût-il eu sa raison encore, c'eût été la dernière goutte du philtre qui

verse l'ivresse furieuse, folle.

--Tu seras à moi, murmura-t-il, et ce poison qui l'était destiné, sera

le châtiment et la vengeance...

Et aussitôt, de ce pas raide et effrayant des malheureux en état de

somnambulisme, il se retira...

Les pas de Norbert retentissaient encore dans le vestibule de la maison,

que déjà maître Dauman s'était précipité dans son cabinet.

Il était blême, ce digne «Président», et ses dents claquaient.

Cette scène, dont il n'avait perdu ni un geste, ni une intonation, ni un

clignement d'yeux, l'avait terriblement remué.

Mais il faillit tomber de son haut, lorsque, rentrant, il aperçut

Mlle Diane, qu'il croyait trouver en syncope, debout devant la

fenêtre, le front collé à la vitre, regardant s'éloigner Norbert.

--Quelle femme! murmura-t-il, quelle femme!

Norbert venait de quitter la grande route. Mlle de Sauvebourg ne

pouvait plus l'apercevoir, elle se retourna.

Elle était pâle sans doute, mais non extrêmement. Ses paupières étaient

rouges et gonflées, mais l'orgueil de la victoire éclatait dans ses

yeux.

--Demain, Président, dit-elle, demain je serai duchesse de Champdoce!

Il était à ce point abasourdi, que lui, l'orateur de Bivron, il ne

trouvait pas une syllabe.

--A moins, cependant, ajouta Mlle Diane, que tout ne se découvre ce

soir.

Le sieur Dauman sentit un frisson courir le long de sa maigre échine.

Elle disait cela d'un ton!... Brrr!...

Pourtant, à tout hasard,--il faut tout prévoir,--il essaya de poser la

base d'un futur système de défense.

--Je ne vous comprends pas, mademoiselle, balbutia-t-il, que peut-on

découvrir, que voulez-vous dire?...

Elle lui lança un regard si écrasant de mépris et d'ironie qu'il en fut

attéré, et que les mots expirèrent dans son gosier.

Il reconnaissait son erreur. Il avait cru jouer avec Mlle Diane,

comme le chat avec la souris, et pas du tout, c'est elle qui s'était

jouée de lui. Il avait été sa dupe.

--Le succès semble infaillible, reprit-elle, seulement... Norbert est

maladroit.

Avec une tranquillité affectée, presque incroyable, après toutes les

émotions qu'elle avait subies coup sur coup depuis le matin, elle

rajustait sa coiffure un peu dérangée et redonnait à sa robe ses plis

gracieux.

Quand ce fut fini, après un dernier coup d'oeil au miroir du

«Président»:

--On doit s'inquiéter de mon absence à Sauvebourg, dit-elle, il faut que

je rentre...

Et d'un ton où perçait, en dépit de sa puissance sur elle-même, ses

mortelles angoisses et les affreuses appréhensions qui l'agitaient, elle

ajouta:

--Ah! les heures seront longues, cette nuit!... Que ne sommes-nous à

demain!... Tout sera décidé quand nous nous reverrons, Président!...

Allons... adieu!

Tout cela avait été si rapide, si inattendu, que le sieur Dauman se

demandait s'il n'avait pas rêvé.

Mais non. Il était bien éveillé. Et avant de s'éloigner, Mlle de

Sauvebourg lui avait, comme à dessein, jeté une inquiétude qui

grandissait de minute en minute, qui le peignait et l'étreignait, qui

l'obsédait comme ces spectres grimaçants qui, dans les nuits de

cauchemar, viennent s'asseoir sur la poitrine, et dont le poids

imaginaire étouffe.

Ces trois mots: «Norbert est maladroit» étaient comme une meule

oscillant au-dessus de sa tête et près de l'écraser.

Si grande devint sa terreur qu'un instant il délibéra s'il ne courrait

pas jusqu'au château de Champdoce, pour prévenir... Mais c'était aller

au-devant d'un péril certain!

Il s'affaissa sur son fauteuil, et les coudes sur la tablette de son

bureau, le front entre ses mains, il essaya de se remettre, de

réfléchir.

Peut-être tout s'accomplissait-il en ce moment même? Où était à présent

Norbert, que faisait-il?

Norbert remontait alors le chemin d'exploitation qui conduit à

Champdoce, entre deux rangées de noyers.

Toute faculté de raisonnement était abolie en lui, et cependant il

croyait raisonner. L'ivresse la plus furieuse a son discernement

particulier. Ceux qui ont approché les fous savent avec quelle

stupéfiante lucidité ils tirent d'une imagination absurde des déductions

logiques.

Les ténèbres qui enveloppaient son esprit laissaient en pleine lumière

sa résolution. Il voyait très clairement comment il en viendrait à ses

fins.

Tous les gens de Champdoce, et Norbert comme eux, buvaient du vin

récolté dans les environs, très sain, mais grossier. Le duc, pour son

usage particulier, s'en réservait d'une qualité meilleure, qu'il tirait

de ses propriétés du Médoc.

Le vin du maître, comme on disait au château, lui était servi dans une

grosse bouteille, qu'après chaque repas on plaçait sur une des planches

de la salle commune, à la portée de tous, et sans danger, car personne

n'eût osé y toucher.

Norbert pensait à cette bouteille; il la voyait sur sa planche. Quand il

entra dans la cour du château, plusieurs serviteurs qui s'y trouvaient,

occupés à charger des charrettes de paille, interrompirent leur besogne

pour le regarder curieusement.

Ils savaient tous les événements de tantôt: que M. de Champdoce avait

voulu assommer son fils, et que celui-ci s'était enfui en le maudissant.

Naturellement, ils prenaient parti pour Norbert. Mais sa présence les

emplissait d'étonnement, car ils avaient pensé qu'on ne le reverrait

pas de longtemps à Champdoce.

Lui, sans prendre garde à eux, marcha droit à la salle commune. Elle

était déserte. Il eut un soupir de satisfaction.

Alors, mû par un instinct de prudence qu'on n'eût pas attendu de son

égarement, il alla ouvrir successivement toutes les portes, afin de

s'assurer que nul ne l'épiait. Il se pencha même aux fenêtres.

Il était bien seul!

Aussitôt, avec une rapidité extrême, et une prodigieuse précision de

mouvements, il atteignit la bouteille, la déboucha avec ses dents, et y

fit glisser, non une pincée, mais deux ou trois de la poudre du flacon.

Il agissait mécaniquement, pour ainsi dire, sans conscience de ses

actes, comme si une volonté autre que la sienne eût disposé de ses

membres.

Mais il ne négligea rien.

A deux ou trois reprises, il retourna la bouteille et l'agita, pour

hâter la dissolution, sans brusquerie, toutefois, crainte de troubler le

vin ou de provoquer une mousse suspecte.

Quelques atomes de la poudre étaient restés attachés au goulot de la

bouteille, il les essuya minutieusement, non avec une des serviettes qui

se trouvaient sur le dos d'une chaise, car il redoutait quelque

accident, mais avec son mouchoir de poche.

Tout fut terminé on moins d'une minute.

Il remplaça la bouteille sur la planche, et alla s'asseoir dans un coin,

attendant...

M. le duc de Champdoce arpentait alors rageusement la grande allée de

marronniers.

Pour la première fois de sa vie, peut-être, cet homme entêté, jusqu'à

l'absurde, ce despote regrettait un de ses actes, et se repentait.

Non, assurément, à cause de l'acte en lui-même, il estimait que Norbert

méritait, et au-delà, le châtiment qu'il lui avait infligé, mais en

raison des conséquences possibles, sinon probables.

Les considérations qui avaient frappé Dauman, l'apôtre du Code, se

présentaient à son esprit comme autant de cuisants remords.

Il apercevait tous les éléments d'une plainte au parquet. Quels en

seraient les résultats? Oh! il ne s'abusait pas. Il savait que pour

beaucoup de gens sa façon de vivre présentait un caractère très accusé

de monomanie.

Le tribunal une fois saisi de l'affaire ne lui enlèverait-il pas toute

autorité sur son fils? C'était à supposer. Qui sait? on lui contesterait

peut-être jusqu'à l'exercice de son influence morale.

L'idée de recourir à la justice ne viendrait pas à Norbert, pensait-il;

mais manquait-il de complaisants pour la lui souffler?

Toutes ces réflexions enflammaient sa colère, mais lui démontraient en

même temps l'absolue nécessité de dissimuler, d'agir désormais avec une

prudence extrême.

Il ne renonçait pas à ses vues sur Mlle de Puymandour non, il eût

renoncé à la vie plutôt; mais il se résignait, pour atteindre son but, à

substituer la ruse à la violence.

L'important, le difficile aussi, était de ramener Norbert.

Consentirait-il à revenir sous le toit paternel?

Il ne serait pas fort malaisé ensuite de l'amadouer et de lui faire

oublier, à force de cajoleries, l'odieuse scène.

Il en était là quand on vint le prévenir en hâte de la rentrée de

Norbert. On ne pouvait lui annoncer plus agréable nouvelle.

--Je le tiens! pensa-t-il.

Et lestement il gagna le château.

Quand il rentra dans la salle commune, Norbert, oubliant son respect

accoutumé, ne se leva pas.

Cette infraction aux règles de l'étiquette domestique frappa beaucoup le

duc.

--Jarnicoton! pensa-t-il, est-ce que mon drôle se croit déjà affranchi

de tout devoir?

Mais il ne laissa rien paraître de l'inquiétude que lui causa cette

petite circonstance. D'ailleurs, le sang qui couvrait encore le visage

de son fils lui causait une certaine impression.

--Norbert, mon ami, demanda-t-il, souffrez-vous? Pourquoi n'avez-vous

pas fait panser votre blessure?

Il attendait une réponse, elle ne vint pas.

--Pourquoi ce sang encore à cette heure? poursuivit-il, est-ce un

reproche? Il n'en était pas besoin, mon fils, pour me faire déplorer mon

emportement, ma... violence de tantôt.

Norbert ne répondait toujours pas, et ce silence, outre qu'il

désappointait fort M. de Champdoce, l'embarrassait terriblement.

Le personnage qu'il faisait était si nouveau pour lui, il s'imposait une

contrainte si extraordinaire, qu'il ne savait plus quelle attitude

prendre, ni quelles paroles prononcer.

En cette extrémité, bien plus pour se donner une contenance que parce

qu'il avait soif, il prit sur un dressoir un verre qu'il posa sur la

table, et, atteignant sa bouteille, il le remplit à demi de vin.

Un frisson d'horreur secoua Norbert de la nuque aux talons.

--Voyons, mon fils, reprit le duc, quelles excuses doit vous faire votre

père? Parlez, un homme s'honore en reconnaissant ses torts.

Il avait pris le verre, et machinalement il l'élevait à la hauteur de

l'oeil.

Norbert ne respirait plus; il lui semblait que le vide se faisait autour

de lui.

La tête lui tournait, il entendait comme des détonations à ses oreilles,

son estomac se soulevait, ses veines charriaient des torrents de lave...

Pourtant il ne broncha pas.

--Il est cruel, continuait le duc, il est douloureux de s'humilier

devant son fils... et de s'humilier inutilement.

En vain Norbert détournait la tête... il voyait.

M. de Champdoce flairait le verre; il l'approchait de ses lèvres; il

allait boire... Non! Norbert ne put supporter cela.

D'un bond il fut sur son père, et, lui arrachant le verre des mains, il

le lança par la fenêtre, en criant d'une voix terrifiante:

--Ne buvez pas!...

Le mouvement de Norbert, sa physionomie, sa voix, valait toutes les

explications.

Une épouvantable lueur éclaira le duc.

Ses traits se décomposèrent, sa face s'empourpra, ses yeux s'injectèrent

de sang, il ouvrit la bouche pour parler, il n'en sortit qu'un râle

sourd, il étendit les bras, battit l'air de ses mains et tomba raide, à

la renverse, heurtant de la nuque l'angle d'un lourd dressoir de chêne.

Norbert s'était précipité dehors.

--Au secours! criait-il; à moi!... J'ai tué mon père.

* * * * *

Les esclaves de Paris · 第 90 / 143 题