--Je pensais, répondit-il, m'adresser à celle dont les conseils ont
poussé mon fils à la révolte. Me serais-je trompé? Vous avez un moyen
bien simple de me mettre dans mon tort: décidez Norbert à se soumettre.
Elle baissa la tête sans répondre.
--Vous voyez donc bien, reprit le duc avec un nouvel emportement, que
j'ai cent fois raison. Cependant, prenez garde, mademoiselle! je ne
pardonnerais pas une obstination qui entraverait mes desseins.
Réfléchissez-y, persister serait justifier d'avance les pires
représailles. Vous êtes prévenue, assez d'amourettes comme cela!
Ce mot «amourettes,» souligné de la façon la plus injurieuse, acheva
d'égarer la raison de Mlle Diane; en ce moment, elle eût sacrifié,
pour se venger, son honneur, son ambition, sa vie même.
Oubliant toute prudence, jetant fièrement le masque, elle se redressa,
la joue empourprée par la rage, les yeux étincelants de la haine la plus
atroce.
--Eh bien!... oui! s'écria-t-elle d'une voix vibrante, avec un geste
superbe de menace, oui, j'ai juré que Norbert serait mon mari... il le
sera. Emprisonnez votre fils, monsieur le duc, livrez-le aux brutalités
de vos valets, vous ne lui arracherez jamais un lâche consentement. Il
résistera, parce que je le veux, et jusqu'à la mort, s'il le faut.
Jamais son énergie doublée de la mienne ne faiblira...
Sans cesser de fixer le duc, Mlle de Sauvebourg avait reculé jusqu'au
bord du fossé qui séparait le bois du petit soulier.
Là, elle s'arrêta, et lui adressant la plus ironique révérence:
--Croyez-moi, monsieur le duc, ajouta-t-elle, ménagez votre fils, et
songez, avant d'attaquer mon honneur de jeune fille, que je serai un
jour de votre famille. Adieu!...
Mlle Diane était loin déjà que le duc était encore à la même place,
trépignant, gesticulant, jetant à tous les vents les plus affreuses
imprécations, des menaces terribles et les plus grossières injures.
Certes, tandis qu'il passait ainsi sa colère, il se croyait bien seul.
Il se trompait. Cette scène étrange avait eu un invisible témoin:
Dauman.
Prévenu par un des domestiques du château de ce qu'il appela incontinent
la «séquestration du jeune marquis,» le «Président» n'avait plus eu
qu'une préoccupation: aviser Mlle Diane de ce grave événement.
Le malheur est qu'il n'avait, pour cela, nulle facilité. Il ne pouvait
se présenter, de sa personne, à Sauvebourg, et pour rien, au monde il
n'eut écrit une ligne.
Son embarras était donc fort grand, lorsque l'idée lui vint de courir au
rendez-vous habituel des amoureux.
Connaissant le lieu et l'heure, il s'était mis en route à propos, et il
était arrivé tout juste comme Mlle Diane apercevant le duc, laissait
échapper un cri.
Ce cri avait mis Dauman sur ses gardes. Bruno vint bien le flairer, mais
il était connu de l'épagneul; quelques caresses l'en débarrassèrent.
Alors, usant de précautions infinies, il avait réussi à se glisser, en
rampant, jusqu'à un endroit d'où il ne perdait ni un geste ni une
parole.
S'il se délectait des fureurs du duc, cet ennemi qu'il haïssait jusqu'au
crime, il admirait et bénissait l'audace de Mlle Diane. Son énergie
lui paraissait sublime, à lui qu'un seul regard du terrible gentilhomme
eût couché à plat ventre dans la poussière. Jamais il n'avait osé rêver,
pour servir ses lâches et ténébreux desseins, un si admirable caractère.
Au défi jeté en adieu par cette fière jeune fille, il fut si bien
enthousiasmé, qu'il lui fallut presque se raisonner pour ne pas
applaudir comme au théâtre.
Il est vrai que, dès qu'elle eut disparu, un souci pressant vint
assaillir l'esprit alerte du Président.
Il comprenait que Mlle Diane, ayant brûlé ses vaisseaux et acceptant
une lutte au grand jour, allait se trouver extraordinairement perplexe,
et qu'elle ne manquerait, avant de rentrer à Sauvebourg, de passer chez
lui le consulter.
--Or, se dit-il, si je veux profiter de sa colère pendant qu'elle est
chaude encore, je dois me trouver chez moi pour la recevoir.
Et sans s'inquiéter désormais de donner l'éveil, il se releva vivement
et détala comme un lièvre, longeant le bois pour aller chercher un
chemin autre que celui de Mlle de Sauvebourg.
Ce mouvement dans la feuillée interrompit le furieux monologue de M. de
Champdoce.
Il prêta l'oreille, et il lui sembla bien entendre des craquements de
branches mortes à terre, et des pas qui s'éloignaient.
--Qui va là? cria-t-il en marchant vers l'endroit d'où était sorti le
bruit.
Pas de réponse.
Il pouvait s'être trompé. Il appela Bruno, et du geste l'excita à se
mettre en quête, l'animant de la voix:
--Cherche! cherche!
Bruno, qui savait à quoi s'en tenir ne se donna pas beaucoup de
mouvement. Pourtant, il fit plusieurs fois le tour du buisson qui avait
abrité Dauman, flairant de préférence à une certaine place.
M. de Champdoce s'approcha, et se baissant, il reconnut sur la mousse,
et très distinctes les empreintes de deux genoux.
--On nous écoutait, pensa-t-il, très frappé de cette circonstance, mais
qui?... Serait-ce Norbert qui s'est échappé?...
Ce soupçon, qui lui arracha un jarnidieu! terriblement accentué, le
décida à regagner en toute hâte le château.
Il ne lui fallut pas vingt minutes pour faire un trajet qui d'ordinaire
en exige le double.
Un garçon de ferme traversa la cour, il l'appela.
--Où est mon fils? demanda-t-il.
--Là-haut, notre maître.
[Illustration: Il porta à Norbert un coup terrible de son bâton.]
M. de Champdoce respira. Norbert n'avait pas trompé la surveillance de
son gardiens; ce n'était pas lui qui était aux écoutes dans le bois.
--Même, notre maître, ajouta le domestique de l'air le plus affligé,
notre jeune maître est dans un état qui fait peine...
--Qu'a-t-il?
--Ah! voilà! Il voulait absolument se sauver. Jean a été obligé
d'appeler à l'aide. C'est qu'il est terriblement fort, monsieur Norbert.
A six que nous nous sommes mis pour le tenir, nous n'étions que bien
juste assez.
--On ne lui a fait aucun mal, au moins?
Oh! pour cela, non. Il se serait pourtant jeté par la fenêtre, oui, sans
nous. Il criait de toutes ses forces qu'il allait être absent deux
heures, et qu'il lui fallait sortir qu'il s'agissait de son bonheur, de
sa vie...
Trois heures! C'est à cette heure précise que Mlle Diane arrivait au
sentier Bivron. Mais qu'importait cette circonstance touchante à un
vieillard en qui le monstrueux épanouissement de l'idée fixe, avait
étouffé jusqu'au dernier vestige de sensibilité!
C'est avec la raide impassibilité de l'homme qui s'imagine remplir un
devoir sacré qu'il gravit les deux étages du château et alla frapper à
la porte de la chambre où Norbert était prisonnier.
Jean, la domestique de confiance, vint ouvrir, et pendant une minute au
moins, M. de Champdoce demeura immobile, sur le seuil, regardant.
La chambre était dans le plus affreux désordre. Tous lus meubles avaient
été renversés, on le voyait; quelques-uns avaient été brisés et leurs
débris jonchaient le parquet.
Un robuste valet de charrue était assis devant la fenêtre.
Sur le lit, Norbert était couché tout habillé, la figure tournée du côté
du mur.
--Laissez-nous, dit enfin M. de Champdoce à ses domestiques, qui se
retirèrent.
Puis, s'avançant vers le lit, et s'adressant à son fils:
--Levez-vous, Norbert, ajouta-t-il.
Le jeune homme obéit.
Plus encore que la chambre, ses vêtements trahissaient la lutte
désespérée qu'il avait soutenue. Le col et le devant de sa chemise
étaient en lambeaux. Une poche de sa veste avait été arrachée et pendait
sur le côté.
Tout autre que M. de Champdoce eut été frappe de l'expression sombre et
farouche de sa physionomie. La colère avait tuméfié sa face et contracté
ses traits, ses yeux hagards avaient cet éclat extraordinaire qu'on
observe chez les fous.
--Qu'est-ce que cela signifie? commença le duc de sa voix la plus rude,
mes ordres ne suffisent plus, vous les méconnaissez! Il a fallu, en mon
absence, employer la force pour vous retenir.
Norbert se taisait.
--Ainsi, mon fils, ce sont là les inspirations de la solitude? Quels
sont donc vos projets, vos espérances?
--Je veux, je prétends être libre.
Si nette et si décisive que fût la réponse, M. de Champdoce ne voulut
pas l'entendre.
--A votre résistance obstinée, reprit-il, j'avais cru reconnaître les
perfides conseils d'une femme décidée à tirer profit de votre
inexpérience, et qui, pour s'emparer plus sûrement de vous, caressait
votre orgueil et vos passions mauvaises.
Il s'interrompit, attendant un mot; il ne vint pas.
--Cette femme, que je soupçonnais, poursuivit-il, je l'ai cherchée, et,
comme bien vous pensez, je l'ai trouvée. J'arrive du bois de Bivron.
Faut-il vous dire que j'y ai rencontré Mlle Diane de Sauvebourg?
--Et... vous lui avez parlé?
--Oui. Je lui ai dit ce que je pense de ces aventurières qui poursuivent
de leurs agaceries les dupes qu'elles se proposent d'exploiter.
--Mon père!
--Quoi!... Vous seriez-vous laissé prendre aux beaux semblants d'amour
de cette demoiselle? Je vous croyais plus perspicace. Ce n'est pas à
vous, marquis, qu'elle en veut, la fine mouche, mais bien à notre
fortune et à notre nom. Mais je suis là, moi, jarnidieu! et je lui ai
appris, si elle l'ignorait, qu'il y a des maisons où on enferme les
femmes qui détournent les jeunes gens!...
Une pâleur mortelle avait envahi le visage de Norbert.
--Vous lui avez dit cela!... fit-il d'une voix rauque. Vous êtes allé
insulter la femme que j'aime, pendant qu'on me retenait ici. Ah! prenez
garde!... je finirais par oublier que vous êtes mon père...
--Jarnitonnerre! hurla le duc, mon fils me menace!
Et fou de colère, aveuglé par le sang qui affluait à son cerveau, il
porta à Norbert un terrible coup de son bâton fourchu.
Le pauvre garçon, par bonheur, avait reculé instinctivement. L'extrémité
seule du bâton l'atteignit au-dessus de la tempe et glissa, en la
déchirant, le long de la joue.
Ivre de fureur à son tour, il allait s'élancer sur son père, quand il
s'aperçut que leurs mouvements dégageaient la porte restée ouverte;
c'était la liberté, le salut.
D'un bond, il fut sur le palier, et, avant que le duc n'eût eu le temps
de crier: Au secours! il courait à travers champs comme un fou...