--Propos d'enfant! répondit-il. Cette alliance me convient, et c'est
assez...
--Mon père...
--Vous m'interrompez, je crois, et vous hésitez?...
Six mois plus tôt, Norbert eût courbé le front; mais, maintenant, il
avait son bonheur à défendre. Il rassembla tout son courage et dit:
--Non, je n'hésite pas.
Accoutumé à l'obéissance passive de son fils, l'obstiné gentilhomme
devait se méprendre au sens de cette réponse.
--A la bonne heure, reprit-il. Qu'un bourgeois, un garçon de rien,
consulte son coeur et cherche le bonheur en ménage, rien de mieux.
Mais pour un homme de notre nom, le mariage ne doit être qu'une affaire
de raison. C'est, certes, une affreuse mésalliance que je vous propose,
mais il faut en passer par là. Pour un homme, d'ailleurs, une
mésalliance n'est rien. Le nom protège la femme comme un pavillon
redouté couvre la marchandise. Vous épouseriez la dernière des filles de
cuisine, que votre aîné n'en serait pas moins Dompair de Champdoce.
Il se promenait par la salle tout en parlant, gesticulant avec une
véhémence extraordinaire.
--Du reste, poursuivit-il, je lui ai serré le bouton comme il faut, à
cet imbécile de Puymandour. Savez-vous les conditions? Quinze cent mille
livres espèces sonnantes, donation des deux tiers de sa fortune, dont il
ne se réserve que l'usufruit. Et savez-vous ce qu'il possède. Cinq
millions au moins. Cinq millions qui entrent dans notre maison, qui sont
à nous!... Je vous verrai avant ma mort plus de six cent mille livres de
rentes!
Son exaltation allait croissant de moment en moment, elle touchait à la
démence.
Il saisit la main de son fils, et, la serrant à la broyer:
--Raison de plus, s'écria-t-il, pour se priver, pour économiser, pour
amasser, pour hâter la restauration de notre maison. Songez-vous au
magnifique avenir de nos descendants, si grands par la naissance et
tout-puissants par la fortune?... Oh! mon fils, comment avec cette seule
pensée ne pas réaliser gaîment des miracles d'abnégation!...
Il fit deux ou trois tours dans la salle, laissant échapper des
exclamations incohérentes, et enfin, revenant à son fils:
--Voilà qui est entendu, fit-il. Demain, je vous conduis à Poitiers, je
vous équipe, et dimanche nous dînons chez le Puymandour pour la
présentation.
Norbert avait assez recouvré son sang-froid pour réfléchir, et son
anxiété était horrible.
Quel parti prendre en cette extrémité?
--Attends! lui disait la raison, la ruse est l'arme du faible; Dauman
trouvera quelque expédient.
Mais l'orgueil criait:
--Résiste! Hausse ton énergie à celle de ton amie; aurais-tu moins de
courage qu'elle?
La voix de l'orgueil l'emporta.
Et, certes, il fallait un immense amour pour lui inspirer la résolution
de résister à son père, pour lui donner l'audace d'une colère qu'il
savait devoir être terrible.
Par doux fois, cependant, il ouvrit la bouche avant de pouvoir articuler
une parole. Les forces physiques trahissaient sa volonté. Il étouffait;
ses tempes battaient, il lui semblait qu'il avait un brasier dans les
entrailles.
--Mon père, commença-t-il enfin, aller demain à Poitiers est inutile...
--Que dites-vous?... Que voulez-vous dire?
--Je ne saurais aimer Mlle de Puymandour, mon père, et... jamais elle
ne sera ma femme!
Il y avait tant d'années que le duc de Champdoce voyait son fils à
genoux devant ses moindres volontés, qu'il fut frappé de stupeur, comme
pétrifié.
Il pouvait tout prévoir excepté cela.
Son esprit se refusait à concevoir et à comprendre ce qui lui paraissait
un acte monstrueux de lèse majesté paternelle.
Il avait bien entendu, et cependant il doutait encore.
--Vous devenez fou, prononça-t-il enfin, et vous ne savez sans doute ce
que vous dites.
--Je le sais.
--Réfléchissez, mon fils...
--Toutes mes réflexions sont faites!
On eût vraiment pu supposer que c'était chez Norbert un parti pris de
blesser son père, de l'exaspérer, tant son attitude était provoquante,
tant sa voix était brève et saccadée.
Mais ce n'était de sa part que maladresse involontaire.
N'ayant pas trop de toute sa puissance sur soi pour soutenir le rôle
qu'il s'était imposé, il avait assez à faire à parler seulement, sans
se préoccuper de ménagements habiles.
M. de Champdoce, lui, faisait visiblement tout au monde pour rester
calme.
--Et vous espérez, reprit-il d'un ton de dédaigneuse pitié, que je me
contenterai de cette réponse?
--J'espère que vous vous rendrez à mes prières.
--Vraiment!... J'aurai, moi, vieillard, moi, chef de famille, conçu un
plan magnifique, digne de l'illustration de notre maison, je l'aurai
mûri, j'aurai consacré ma vie entière à son exécution, je lui aurai tout
sacrifié, et aujourd'hui, là, tout à coup, j'y renoncerais, parce que
c'est la fantaisie d'un enfant, le caprice d'un misérable insensé!
Norbert ne comprenait que trop qu'il ne réussirait pas à vaincre
l'implacable obstination de son père, qu'il ne parviendrait pas à
l'émouvoir.
Cependant, il voulut tenter l'impossible.
--Non, mon père, commença-t-il, ce n'est pas par caprice que je vous
conjure de me laisser ma liberté. N'ai-je pas toujours été un bon fils?
Vous l'avez reconnu vous-même. Ai-je parfois discuté vos ordres! Vous me
disiez: «Fais ceci,» je le faisais; «Va là,» j'y allais. Je suis le fils
de l'homme le plus riche du pays, j'ai vécu comme le fils de nos
ouvriers, me suis-je plaint? M'est-il arrivé de laisser échapper un
murmure quand je travaillais à la terre à côté de nos valets de charrue?
Commandez-moi ce qu'il vous plaira...
--Je vous commande d'épouser Mlle de Puymandour.
--Oh! tout, hormis cela. Je ne l'aime pas, je ne saurais l'aimer, je le
sens, je le sais. Voulez-vous donc faire le malheur de ma vie entière?
Par pitié! n'exigez pas cela de moi.
--J'ai dit, vous obéirez.
Autant eût valu prier un des blocs de chêne qui se trouvaient dans la
salle.
Norbert le sentit, et se redressant, enragé de l'inutilité de sa
tentative:
--Eh bien!... non, dit-il, je n'obéirai pas!
Répondre ainsi était de sa part de l'héroïsme.
Il connaissait son père et savait quelle épouvantable colère allait
éclater.
Le duc, en effet, fort rouge d'ordinaire et haut en couleur, était
devenu livide. Il semblait que tout le sang se retirât de sa face et
même de ces petits vaisseaux sanguins qui rayaient sa peau hâlée comme
autant d'égratignures.
--Jarnidieu! s'écria-t-il d'une voix formidable qui jadis eût fait
rentrer Norbert sous terre, qui vous rend si hardi d'oser me résister en
face?
--Le sentiment de mon droit.
--Depuis quand les fils refusent-ils d'obéir lorsque les pères
commandent?
--Depuis que les pères commandent des choses injustes.
C'était plus que n'en pouvait supporter le due de Champdoce.
Il se précipita sur son fils, le bâton levé, en criant:
--Jarnitonnerre!... vous osez me braver!...
Pourtant il ne laissa pas retomber son bâton fourchu, arme terrible aux
mains d'un homme de sa force, aveuglé par la fureur; il le lança loin de
lui en disant d'une voix rauque:
--Non!... je ne frapperai pas un Dompair de Champdoce!
Qui saurait dire si l'attitude de Norbert ne lui imposa pas?
Cet adolescent, si timide la veille, n'avait ni bronché, ni seulement
tressailli; il était resté sous la menace calme, les bras croisés, la
tête haute.
A cette impassibilité, si froide qu'elle arrivait au dédain, le duc de
Champdoce n'avait pu méconnaître son sang, et peut-être,--les sentiments
à la même seconde sont si divers et si multiples,--peut-être son orgueil
avait-il été flatté intérieurement.
Cependant, Norbert continuait à le regarder d'un air de défi.
--C'est ce que je ne saurais supporter, fit-il.
Et saisissant son fils par le collet, il le traîna, il le porta plutôt,
jusqu'à une des chambres du second étage du château, et l'y poussa comme
une chose inerte.
Puis, avant de refermer la porte à clé:
--Vous avez, prononça-t-il, vingt-quatre heures pour vous décider à
accepter la femme que je vous destine.
--Jamais! répondit Norbert, jamais! jamais!
Cette dernière bravade était superflue; le duc ne pouvait l'entendre, il
était déjà dans les escaliers. Norbert restait seul, prisonnier.
Il était seul, et il ressentait cette exquise et intense jouissance
qu'on éprouve après l'accomplissement d'une action très dangereuse ou
très pénible, ce qui en est la plus grande et la plus sûre récompense.
A cette heure, véritablement, il était digne de Mlle Diane, cette
jeune fille si énergique; il l'avait en quelque sorte méritée, et en
examinant tout ce qu'il venait de faire pour elle, ce qu'il avait osé et
risqué, il l'aimait mille fois davantage.
Mais comment la voir, comment courir vers elle, lui tout conter?
N'était-il pas enfermé?
Pourtant, il était urgent de la voir, prudent de la prévenir le plus tôt
possible, afin qu'elle se mît en garde contre toutes les éventualités.
N'était-il pas également indispensable d'informer Dauman de cet
événement inattendu, afin de savoir de cet habile et savant conseiller
quelle conduite tenir en des conjonctures si graves?
Ces nécessités se présentèrent si vivement à l'esprit de Norbert qu'il
forma le projet de fuir, de s'évader, ce qui ne devait pas être bien
malaisé.
C'était, en tout cas, plus difficile qu'il ne l'avait supposé. La porte
était en chêne plein, de plus d'un pouce d'épaisseur; il eût fallu une
hache pour l'entamer. Quant à la serrure, puissante, énorme, elle
semblait inattaquable.
Restait la fenêtre. Elle était à plus de quarante pieds du sol. Mais
Norbert dit que sans nul doute on viendrait faire le lit pour la nuit,
qu'il aurait ainsi deux draps à sa disposition, qu'en les nouant l'un à
l'autre il obtiendrait ainsi un moyen de descente très suffisant.
S'échappant la nuit, avec l'intention de revenir avant le jour, il ne
verrait pas Mlle Diane, mais il la ferait avertir par Dauman.
Ces résolutions prises, il s'étendit dans un des fauteuils de sa
chambre, le coeur joyeux comme il ne l'avait pas eu depuis qu'il
connaissait Mlle de Sauvebourg.
Entre son père et lui la glace était brisée, et, à son sens, c'était
tout. Ce qui lui restait à faire lui paraissait bien peu de chose,
comparé à ce qu'il avait fait.
--Et cependant, pensait-il, mon père doit être furieux.
Sur ce point, il voyait juste.
Jamais on n'avait vu au duc un visage si terrible. Au souper, où tous
les gens mangeaient à la table du maître, il ne se trouva personne
d'assez hardi pour prononcer une parole. Et cependant on savait qu'il y
avait eu outre le père et le fils une altercation de la dernière
violence, et toutes les curiosités étaient en éveil.
Le repas terminé, M. de Champdoce appela un vieux domestique de
confiance, à son service depuis plus de trente ans.
--Jean, lui dit-il, M. Norbert est enfermé au second, dans la chambre
jaune; en voici la clé, tu vas lui monter à souper.
--A l'instant, monsieur le duc.
--Attends. Tu passeras la nuit dans la chambre de M. Norbert. Qu'il
dorme ou non, toi, tu ne fermeras pas l'oeil. Il se peut qu'il veuille
s'échapper: tu l'en empêcheras. S'il faut employer la force, tu
l'emploieras, je te l'ordonne. Si tu n'étais pas le plus fort appelle...
j'arriverai.
Cette précaution du duc de Champdoce anéantissait toutes les espérances
de Norbert.
Plus d'évasion possible, maintenant qu'il était gardé à vue.
Il essaya bien de persuader à son geôlier de le laisser s'échapper deux
heures jurant que même avant ce temps écoulé il reviendrait se
constituer prisonnier: ses prières furent vaines aussi bien que les
promesses et les menaces.
[Illustration: Elle ne peut retenir un cri d'effroi.]
S'il se fût mis à la fenêtre, il eût pu voir M. le duc de Champdoce
arpentant de long en large la grande cour qui précède le château.
Il marchait d'un pas saccadé, les mains derrière le dos, la tête
inclinée sur la poitrine, tout entier aux sombres calculs de son orgueil
blessé.
Les paroles de Norbert, son attitude, ses regards, les expressions même
dont il s'était servi, disaient à M. de Champdoce, lui affirmaient que,
dans la vie de son fils, tout un côté existait qu'il n'avait pas
soupçonné.
Quantité de circonstances futiles, négligées par lui à l'instant où
elles s'étaient produites, se représentaient vives et nettes à son
esprit, et étaient pour lui comme autant de révélations accablantes.
--Il y a une femme là-dessous, murmurait-il.
Cette conclusion ressortait des faits eux-mêmes. Il n'y a qu'une femme,
pour s'emparer en si peu de temps de l'esprit d'un jeune homme, pour
changer son caractère du blanc au noir.
--D'ailleurs, pensait le vieux gentilhomme, pour refuser si obstinément
celle que je lui propose, il faut qu'il en aime une autre.
Mais quelle était cette femme, et comment la découvrir?
Demander à Norbert de la nommer, c'eût été folie, M. de Champdoce le
comprit.
D'un autre côté, courir aux informations, ouvrir en quelque sorte une
enquête lui répugnait formellement.
Une partie de sa nuit s'était passée à examiner et a rejeter les
expédients qui se présentaient à son esprit, lorsqu'au matin une
inspiration lui vint, qu'il jugea une faveur divine.
--J'ai Bruno! s'écria-t-il, j'ai le chien de Norbert. Par lui, je puis
savoir les habitudes de mon fils, les maisons qu'il hante, arriver
jusqu'à la femme que je soupçonne...
Ce système d'investigation était excellent.
Il avait observé que depuis la fermeture de la chasse Norbert ne
quittait jamais guère le château avant une ou deux heures de
l'après-midi, c'était un indice; il résolut d'attendre jusque-là.
Un peu rassuré par l'espoir du succès, il était calme comme à
l'ordinaire quand il parut pour donner ses ordres. A midi comme
d'ordinaire il se mit à table et fit monter le dîner du prisonnier en
ordonnant une surveillance plus sévère que jamais.
Enfin, le moment favorable pour l'expédition était arrivé.
Il siffla Bruno, lequel habituellement ne le suivait pas volontiers, et,
à force de caresses et d'agaceries, il parvint à l'entraîner jusqu'à
l'extrémité de la grande allée de marronniers. C'était de ce côté que
passait toujours Norbert.
Au bout de cette allée se trouvaient trois chemins s'éloignant dans
diverses directions.
L'épagneul n'hésita pas. Il se lança sur celui de gauche, un chien qui
sait parfaitement où il doit se rendre. Il ne le savait que trop.
Pendant un kilomètre environ il suivit le chemin, puis arrivé à un
certain endroit, il se jeta brusquement dans les bois de droite, ainsi
que son maître avait coutume de le faire.
Il allait, battant les taillis de droite et de gauche, mais il ne
perdait jamais la direction, et M. de Champdoce n'avait aucune peine à
le suivre.
Cette marche dura bien quarante minutes, et enfin Bruno déboucha sur le
sentier de Bivron, à l'endroit précis où Norbert avait failli tuer
Mlle de Sauvebourg.
Là, il commença par quêter en cercle, et ne trouvant rien il s'assit.
Son oeil intelligent semblait dire: attendons.
--Évidemment, pensa le duc, c'est ici que mes amoureux se rencontrent.
Il examina l'endroit, et il lui parut habilement choisi.
Le sentier, peu fréquenté, aboutissait des deux côtés à un village, le
bois offrait une retraite sûre, enfin, grâce à la situation élevée, on
pouvait apercevoir de loin le danger, c'est-à-dire un indiscret.
Cette dernière réflexion engagea M. de Champdoce à se cacher
promptement.
Il était clair que si celle qui allait arriver au rendez-vous
l'apercevait d'en bas, elle rebrousserait chemin au plus vite, et qu'il
ne saurait rien.
Il rentra donc dans le bois et alla s'asseoir sur une couche moussue, au
pied d'un bouquet de chênes.
La presque certitude du succès le mettait en belle humeur, et il
s'applaudissait de sa pénétration.
A la réflexion le danger lui paraissait moins grand qu'il ne l'avait
imaginé tout d'abord. De qui Norbert pouvait-il être épris? De quelque
petite campagnarde ambitieuse et futée qui, jugeant ce garçon naïf et du
bois dont on fait les dupes, avait conçu le projet de se faire épouser.
S'en défaire n'était qu'un jeu pour lui.
D'abord, il comptait l'effrayer si bien, que d'elle-même elle prêcherait
la soumission à Norbert. Au pis aller, il s'adresserait aux parents,
qui, sur sa seule injonction, éloigneraient leur fille.
Il soupçonnait quelque accroc à la réputation; mais, décidé à payer le
dégât, il ne s'en inquiétait nullement.
M. de Champdoce en était là de ses réflexions lorsqu'il entendit japper
joyeusement, en chien qui salue une personne amie.
--Ah! fit-il en se dressant, la voici!
Au même moment, les branches de la haie s'écartèrent, et Mlle de
Sauvebourg franchit lestement le petit fossé.
Alors seulement elle reconnut M. de Champdoce et ne put retenir un cri
d'effroi.
--Le duc!...
Elle se sentait perdue, en grand péril, du moins. Fuir!... Elle en eut
la pensée, mais elle ne pouvait; elle chancelait, elle fut forcée de
s'appuyer à un arbre.
Le vieux gentilhomme n'était guère moins étourdi qu'elle.
Attendre quelque gardeuse de vaches, et voir arriver la fille du marquis
de Sauvebourg! Les bras lui tombaient.
Mais sa colère dépassait encore sa surprise. D'un coup d'oeil il
appréciait les modifications de la position.
S'il n'avait rien à craindre de la paysanne, il avait tout à redouter de
la demoiselle noble. Les prétentions de l'une étaient ridicules,
absurdes; les desseins de l'autre n'étaient que trop justifiables.
Et ici, nul recours à la famille.
Qui lui garantissait que le marquis et la marquise de Sauvebourg
n'étaient pas d'accord avec Mlle Diane?
--Eh! eh!... commença enfin M. de Champdoce avec un mauvais rire, ma
présence n'a pas l'air de vous ravir, ma chère enfant?
--Monsieur!...
--Bien, bien?... je comprends cela. On vient rejoindre le fils, on
trouve le père, le désappointement est cruel. Cependant, n'en veuillez
pas à Norbert, s'il n'est pas ici, le pauvre garçon, ce n'est certes pas
sa faute!
Mlle de Sauvebourg n'était pas, il s'en faut, une jeune fille
vulgaire.
Sous ces apparences charmantes, derrière ses yeux si beaux, se
dissimulait une énergie qui ne le cédait en rien à celle de ce vieux
gentilhomme au torse d'athlète.
Accablée un moment, elle eut bientôt repris tout son sang-froid, et si
l'angoisse d'une catastrophe probable la déchirait, rien n'en paraissait
sur son calme visage.
Bien que surprise en flagrant délit, pour ainsi dire, elle pouvait nier:
tout mauvais cas est niable.
L'idée ne lui en vint même pas. Un désaveu de sa conduite lui eût paru
une bassesse indigne d'elle. D'ailleurs, elle était trop bien blessée du
ton goguenard de M. de Champdoce et de ses regards impertinents, pour ne
pas se révolter, pour ne pas payer d'audace, quoi qu'il pût lui en
arriver.
--En effet, monsieur le duc, répondit-elle, sans que le timbre de sa
voix fût en rien altéré, c'est pour monsieur le marquis votre fils que
je venais... Vous m'excuserez en conséquence de vous quitter.
Elle dessinait déjà une gracieuse révérence et s'apprêtait à se retirer,
M. de Champdoce la retint doucement en lui prenant la main.
--J'aurais à vous parler, mon enfant, dit-il en s'efforçant de prendre
le ton le plus paternel, et à vous parler sérieusement.
--Je vous écoute en ce cas, reprit Mlle Diane, avec autant d'aisance
et de naturel que si elle eût été dans le salon de Sauvebourg.
--Savez-vous pourquoi Norbert manque au rendez-vous assigné!...
--Oh! je suppose bien qu'il aura quelque bonne et valable raison à me
donner.
--Mon fils, mademoiselle, est enfermé dans sa chambre, gardé à vue par
mes domestiques, lesquels ont ordre de s'opposer, même par la force, à
toute tentative d'évasion.
Si rude que fût le coup, Mlle Diane eut le courage de se composer la
physionomie compatissante d'une petite maîtresse apprenant un léger
désagrément survenu à l'un de ses amis.
--Quoi! vraiment, fit-elle en minaudant, il est prisonnier? Oh! le
pauvre garçon, que je le plains!
Le duc était consterné de ce qu'il qualifiait intérieurement
d'effronterie sans exemple; consterné et furieux.
--Je puis vous dire, reprit-il en haussant le ton, je puis vous
apprendre pourquoi je traite avec cette rigueur mon fils unique,
l'héritier de ma fortune et de mon nom.
Ses yeux lançaient des éclairs, mais ils ne firent même pas vaciller le
fin regard de Mlle de Sauvebourg.
--Dites!... monsieur le duc, répondit-elle nonchalamment.
--Eh bien! mademoiselle, puisque vous tenez à le savoir, j'ai trouvé
pour Norbert une jeune fille dont un prince souverain envierait la main.
Elle a votre âge à peu près, elle est belle, gracieuse, spirituelle,
riche...
--Elle est très noble, sans doute?
Cette ironie fit bondir l'entêté gentilhomme.
--Quinze cent mille francs de dot, répondit-il durement, valent bien
quelques merlettes ou même une tour d'argent sur champ d'azur...
C'étaient les armes des Sauvebourg. Le duc s'arrêta, pour mieux
souligner sa méchanceté, et bientôt reprit:
--Outre cette fortune, elle a encore des espérances solides, qui ne
sauraient lui échapper, et qui s'élèvent au triple ou au quadruple.
Cette héritière, qui me convient à moi, mon fils prétend la refuser!...
c'est ce que je ne tolérerai pas.
--Et vous aurez raison, monsieur le duc, si vous croyez vraiment que ce
mariage doive assurer le bonheur de votre fils.
--Son bonheur!... Eh! que m'importe, si j'assure la suprématie de notre
maison. Le nom avant tout. Tenez pour sûr que jamais un Dompair de
Champdoce n'est revenu sur une décision prise, et j'ai décidé, moi, que
Norbert accepterait la femme que je lui destine. Oui, jarnidieu! il
l'épousera, de gré ou de force, je l'ai juré, je le veux, je le lui ai
dit.
La souffrance de Mlle Diane était atroce, mais son indomptable
orgueil la soutenait et la poussait en avant.
Étant, ou du moins se croyant sûre de Norbert, elle pensa qu'elle
pouvait oser.
--Et lui, demanda-t-elle d'une voix railleuse, lui, que dit-il?
L'audace de cette question stupéfia si bien le duc, qu'il en demeura
tout interdit.
--Lui! balbutia-t-il, cherchant pour sa pensée une forme qui ne fût pas
trop brutale, lui!...
Mais l'attitude provocatrice de Mlle de Sauvebourg ne pouvait manquer
de transporter hors de lui un homme si irascible.
--Norbert, reprit-il violemment, rentrera dans le devoir quand il me
plaira de le soustraire à de pernicieuses séductions, et cela me plaît
maintenant.
--Oh!
--Il obéira quand je lui aurai démontré que, s'il ignore le prestige de
sa fortune et de son nom, il est des personnes qui le connaissent et qui
l'envient. Être duchesse de Champdoce! C'est un rêve, cela. Mon fils
n'est qu'un enfant, mais j'ai de l'expérience pour deux. Il cédera,
quand je lui aurai montré la spéculation et l'intérêt, là où il n'avait
vu, le fou! que pur amour et généreux dévouement. Je lui apprendrai ce
qu'on doit penser de ces fières demoiselles, qui n'ont que la cape et
l'épée, c'est-à-dire leur jeunesse et leurs beaux yeux, et qui courent
le mari à leurs risques et périls et au grand dommage de leur
réputation.
Mlle de Sauvebourg pâlit sous cet outrage, d'autant plus cruel que
jusqu'à un certain point elle l'avait mérité et qu'il frappait juste.
--Courage! monsieur le duc, interrompit-elle d'un ton où la hauteur le
disputait à la colère, poursuivez!... Insulter une pauvre fille qui ne
peut se défendre, l'accabler, la railler, cela est noble et grand, et
bien digne d'un gentilhomme!