M. de Champdoce haussa les épaules.

--Propos d'enfant! répondit-il. Cette alliance me convient, et c'est

assez...

--Mon père...

--Vous m'interrompez, je crois, et vous hésitez?...

Six mois plus tôt, Norbert eût courbé le front; mais, maintenant, il

avait son bonheur à défendre. Il rassembla tout son courage et dit:

--Non, je n'hésite pas.

Accoutumé à l'obéissance passive de son fils, l'obstiné gentilhomme

devait se méprendre au sens de cette réponse.

--A la bonne heure, reprit-il. Qu'un bourgeois, un garçon de rien,

consulte son coeur et cherche le bonheur en ménage, rien de mieux.

Mais pour un homme de notre nom, le mariage ne doit être qu'une affaire

de raison. C'est, certes, une affreuse mésalliance que je vous propose,

mais il faut en passer par là. Pour un homme, d'ailleurs, une

mésalliance n'est rien. Le nom protège la femme comme un pavillon

redouté couvre la marchandise. Vous épouseriez la dernière des filles de

cuisine, que votre aîné n'en serait pas moins Dompair de Champdoce.

Il se promenait par la salle tout en parlant, gesticulant avec une

véhémence extraordinaire.

--Du reste, poursuivit-il, je lui ai serré le bouton comme il faut, à

cet imbécile de Puymandour. Savez-vous les conditions? Quinze cent mille

livres espèces sonnantes, donation des deux tiers de sa fortune, dont il

ne se réserve que l'usufruit. Et savez-vous ce qu'il possède. Cinq

millions au moins. Cinq millions qui entrent dans notre maison, qui sont

à nous!... Je vous verrai avant ma mort plus de six cent mille livres de

rentes!

Son exaltation allait croissant de moment en moment, elle touchait à la

démence.

Il saisit la main de son fils, et, la serrant à la broyer:

--Raison de plus, s'écria-t-il, pour se priver, pour économiser, pour

amasser, pour hâter la restauration de notre maison. Songez-vous au

magnifique avenir de nos descendants, si grands par la naissance et

tout-puissants par la fortune?... Oh! mon fils, comment avec cette seule

pensée ne pas réaliser gaîment des miracles d'abnégation!...

Il fit deux ou trois tours dans la salle, laissant échapper des

exclamations incohérentes, et enfin, revenant à son fils:

--Voilà qui est entendu, fit-il. Demain, je vous conduis à Poitiers, je

vous équipe, et dimanche nous dînons chez le Puymandour pour la

présentation.

Norbert avait assez recouvré son sang-froid pour réfléchir, et son

anxiété était horrible.

Quel parti prendre en cette extrémité?

--Attends! lui disait la raison, la ruse est l'arme du faible; Dauman

trouvera quelque expédient.

Mais l'orgueil criait:

--Résiste! Hausse ton énergie à celle de ton amie; aurais-tu moins de

courage qu'elle?

La voix de l'orgueil l'emporta.

Et, certes, il fallait un immense amour pour lui inspirer la résolution

de résister à son père, pour lui donner l'audace d'une colère qu'il

savait devoir être terrible.

Par doux fois, cependant, il ouvrit la bouche avant de pouvoir articuler

une parole. Les forces physiques trahissaient sa volonté. Il étouffait;

ses tempes battaient, il lui semblait qu'il avait un brasier dans les

entrailles.

--Mon père, commença-t-il enfin, aller demain à Poitiers est inutile...

--Que dites-vous?... Que voulez-vous dire?

--Je ne saurais aimer Mlle de Puymandour, mon père, et... jamais elle

ne sera ma femme!

Il y avait tant d'années que le duc de Champdoce voyait son fils à

genoux devant ses moindres volontés, qu'il fut frappé de stupeur, comme

pétrifié.

Il pouvait tout prévoir excepté cela.

Son esprit se refusait à concevoir et à comprendre ce qui lui paraissait

un acte monstrueux de lèse majesté paternelle.

Il avait bien entendu, et cependant il doutait encore.

--Vous devenez fou, prononça-t-il enfin, et vous ne savez sans doute ce

que vous dites.

--Je le sais.

--Réfléchissez, mon fils...

--Toutes mes réflexions sont faites!

On eût vraiment pu supposer que c'était chez Norbert un parti pris de

blesser son père, de l'exaspérer, tant son attitude était provoquante,

tant sa voix était brève et saccadée.

Mais ce n'était de sa part que maladresse involontaire.

N'ayant pas trop de toute sa puissance sur soi pour soutenir le rôle

qu'il s'était imposé, il avait assez à faire à parler seulement, sans

se préoccuper de ménagements habiles.

M. de Champdoce, lui, faisait visiblement tout au monde pour rester

calme.

--Et vous espérez, reprit-il d'un ton de dédaigneuse pitié, que je me

contenterai de cette réponse?

--J'espère que vous vous rendrez à mes prières.

--Vraiment!... J'aurai, moi, vieillard, moi, chef de famille, conçu un

plan magnifique, digne de l'illustration de notre maison, je l'aurai

mûri, j'aurai consacré ma vie entière à son exécution, je lui aurai tout

sacrifié, et aujourd'hui, là, tout à coup, j'y renoncerais, parce que

c'est la fantaisie d'un enfant, le caprice d'un misérable insensé!

Norbert ne comprenait que trop qu'il ne réussirait pas à vaincre

l'implacable obstination de son père, qu'il ne parviendrait pas à

l'émouvoir.

Cependant, il voulut tenter l'impossible.

--Non, mon père, commença-t-il, ce n'est pas par caprice que je vous

conjure de me laisser ma liberté. N'ai-je pas toujours été un bon fils?

Vous l'avez reconnu vous-même. Ai-je parfois discuté vos ordres! Vous me

disiez: «Fais ceci,» je le faisais; «Va là,» j'y allais. Je suis le fils

de l'homme le plus riche du pays, j'ai vécu comme le fils de nos

ouvriers, me suis-je plaint? M'est-il arrivé de laisser échapper un

murmure quand je travaillais à la terre à côté de nos valets de charrue?

Commandez-moi ce qu'il vous plaira...

--Je vous commande d'épouser Mlle de Puymandour.

--Oh! tout, hormis cela. Je ne l'aime pas, je ne saurais l'aimer, je le

sens, je le sais. Voulez-vous donc faire le malheur de ma vie entière?

Par pitié! n'exigez pas cela de moi.

--J'ai dit, vous obéirez.

Autant eût valu prier un des blocs de chêne qui se trouvaient dans la

salle.

Norbert le sentit, et se redressant, enragé de l'inutilité de sa

tentative:

--Eh bien!... non, dit-il, je n'obéirai pas!

Répondre ainsi était de sa part de l'héroïsme.

Il connaissait son père et savait quelle épouvantable colère allait

éclater.

Le duc, en effet, fort rouge d'ordinaire et haut en couleur, était

devenu livide. Il semblait que tout le sang se retirât de sa face et

même de ces petits vaisseaux sanguins qui rayaient sa peau hâlée comme

autant d'égratignures.

--Jarnidieu! s'écria-t-il d'une voix formidable qui jadis eût fait

rentrer Norbert sous terre, qui vous rend si hardi d'oser me résister en

face?

--Le sentiment de mon droit.

--Depuis quand les fils refusent-ils d'obéir lorsque les pères

commandent?

--Depuis que les pères commandent des choses injustes.

C'était plus que n'en pouvait supporter le due de Champdoce.

Il se précipita sur son fils, le bâton levé, en criant:

--Jarnitonnerre!... vous osez me braver!...

Pourtant il ne laissa pas retomber son bâton fourchu, arme terrible aux

mains d'un homme de sa force, aveuglé par la fureur; il le lança loin de

lui en disant d'une voix rauque:

--Non!... je ne frapperai pas un Dompair de Champdoce!

Qui saurait dire si l'attitude de Norbert ne lui imposa pas?

Cet adolescent, si timide la veille, n'avait ni bronché, ni seulement

tressailli; il était resté sous la menace calme, les bras croisés, la

tête haute.

A cette impassibilité, si froide qu'elle arrivait au dédain, le duc de

Champdoce n'avait pu méconnaître son sang, et peut-être,--les sentiments

à la même seconde sont si divers et si multiples,--peut-être son orgueil

avait-il été flatté intérieurement.

Cependant, Norbert continuait à le regarder d'un air de défi.

--C'est ce que je ne saurais supporter, fit-il.

Et saisissant son fils par le collet, il le traîna, il le porta plutôt,

jusqu'à une des chambres du second étage du château, et l'y poussa comme

une chose inerte.

Puis, avant de refermer la porte à clé:

--Vous avez, prononça-t-il, vingt-quatre heures pour vous décider à

accepter la femme que je vous destine.

--Jamais! répondit Norbert, jamais! jamais!

Cette dernière bravade était superflue; le duc ne pouvait l'entendre, il

était déjà dans les escaliers. Norbert restait seul, prisonnier.

Il était seul, et il ressentait cette exquise et intense jouissance

qu'on éprouve après l'accomplissement d'une action très dangereuse ou

très pénible, ce qui en est la plus grande et la plus sûre récompense.

A cette heure, véritablement, il était digne de Mlle Diane, cette

jeune fille si énergique; il l'avait en quelque sorte méritée, et en

examinant tout ce qu'il venait de faire pour elle, ce qu'il avait osé et

risqué, il l'aimait mille fois davantage.

Mais comment la voir, comment courir vers elle, lui tout conter?

N'était-il pas enfermé?

Pourtant, il était urgent de la voir, prudent de la prévenir le plus tôt

possible, afin qu'elle se mît en garde contre toutes les éventualités.

N'était-il pas également indispensable d'informer Dauman de cet

événement inattendu, afin de savoir de cet habile et savant conseiller

quelle conduite tenir en des conjonctures si graves?

Ces nécessités se présentèrent si vivement à l'esprit de Norbert qu'il

forma le projet de fuir, de s'évader, ce qui ne devait pas être bien

malaisé.

C'était, en tout cas, plus difficile qu'il ne l'avait supposé. La porte

était en chêne plein, de plus d'un pouce d'épaisseur; il eût fallu une

hache pour l'entamer. Quant à la serrure, puissante, énorme, elle

semblait inattaquable.

Restait la fenêtre. Elle était à plus de quarante pieds du sol. Mais

Norbert dit que sans nul doute on viendrait faire le lit pour la nuit,

qu'il aurait ainsi deux draps à sa disposition, qu'en les nouant l'un à

l'autre il obtiendrait ainsi un moyen de descente très suffisant.

S'échappant la nuit, avec l'intention de revenir avant le jour, il ne

verrait pas Mlle Diane, mais il la ferait avertir par Dauman.

Ces résolutions prises, il s'étendit dans un des fauteuils de sa

chambre, le coeur joyeux comme il ne l'avait pas eu depuis qu'il

connaissait Mlle de Sauvebourg.

Entre son père et lui la glace était brisée, et, à son sens, c'était

tout. Ce qui lui restait à faire lui paraissait bien peu de chose,

comparé à ce qu'il avait fait.

--Et cependant, pensait-il, mon père doit être furieux.

Sur ce point, il voyait juste.

Jamais on n'avait vu au duc un visage si terrible. Au souper, où tous

les gens mangeaient à la table du maître, il ne se trouva personne

d'assez hardi pour prononcer une parole. Et cependant on savait qu'il y

avait eu outre le père et le fils une altercation de la dernière

violence, et toutes les curiosités étaient en éveil.

Le repas terminé, M. de Champdoce appela un vieux domestique de

confiance, à son service depuis plus de trente ans.

--Jean, lui dit-il, M. Norbert est enfermé au second, dans la chambre

jaune; en voici la clé, tu vas lui monter à souper.

--A l'instant, monsieur le duc.

--Attends. Tu passeras la nuit dans la chambre de M. Norbert. Qu'il

dorme ou non, toi, tu ne fermeras pas l'oeil. Il se peut qu'il veuille

s'échapper: tu l'en empêcheras. S'il faut employer la force, tu

l'emploieras, je te l'ordonne. Si tu n'étais pas le plus fort appelle...

j'arriverai.

Cette précaution du duc de Champdoce anéantissait toutes les espérances

de Norbert.

Plus d'évasion possible, maintenant qu'il était gardé à vue.

Il essaya bien de persuader à son geôlier de le laisser s'échapper deux

heures jurant que même avant ce temps écoulé il reviendrait se

constituer prisonnier: ses prières furent vaines aussi bien que les

promesses et les menaces.

[Illustration: Elle ne peut retenir un cri d'effroi.]

S'il se fût mis à la fenêtre, il eût pu voir M. le duc de Champdoce

arpentant de long en large la grande cour qui précède le château.

Il marchait d'un pas saccadé, les mains derrière le dos, la tête

inclinée sur la poitrine, tout entier aux sombres calculs de son orgueil

blessé.

Les paroles de Norbert, son attitude, ses regards, les expressions même

dont il s'était servi, disaient à M. de Champdoce, lui affirmaient que,

dans la vie de son fils, tout un côté existait qu'il n'avait pas

soupçonné.

Quantité de circonstances futiles, négligées par lui à l'instant où

elles s'étaient produites, se représentaient vives et nettes à son

esprit, et étaient pour lui comme autant de révélations accablantes.

--Il y a une femme là-dessous, murmurait-il.

Cette conclusion ressortait des faits eux-mêmes. Il n'y a qu'une femme,

pour s'emparer en si peu de temps de l'esprit d'un jeune homme, pour

changer son caractère du blanc au noir.

--D'ailleurs, pensait le vieux gentilhomme, pour refuser si obstinément

celle que je lui propose, il faut qu'il en aime une autre.

Mais quelle était cette femme, et comment la découvrir?

Demander à Norbert de la nommer, c'eût été folie, M. de Champdoce le

comprit.

D'un autre côté, courir aux informations, ouvrir en quelque sorte une

enquête lui répugnait formellement.

Une partie de sa nuit s'était passée à examiner et a rejeter les

expédients qui se présentaient à son esprit, lorsqu'au matin une

inspiration lui vint, qu'il jugea une faveur divine.

--J'ai Bruno! s'écria-t-il, j'ai le chien de Norbert. Par lui, je puis

savoir les habitudes de mon fils, les maisons qu'il hante, arriver

jusqu'à la femme que je soupçonne...

Ce système d'investigation était excellent.

Il avait observé que depuis la fermeture de la chasse Norbert ne

quittait jamais guère le château avant une ou deux heures de

l'après-midi, c'était un indice; il résolut d'attendre jusque-là.

Un peu rassuré par l'espoir du succès, il était calme comme à

l'ordinaire quand il parut pour donner ses ordres. A midi comme

d'ordinaire il se mit à table et fit monter le dîner du prisonnier en

ordonnant une surveillance plus sévère que jamais.

Enfin, le moment favorable pour l'expédition était arrivé.

Il siffla Bruno, lequel habituellement ne le suivait pas volontiers, et,

à force de caresses et d'agaceries, il parvint à l'entraîner jusqu'à

l'extrémité de la grande allée de marronniers. C'était de ce côté que

passait toujours Norbert.

Au bout de cette allée se trouvaient trois chemins s'éloignant dans

diverses directions.

L'épagneul n'hésita pas. Il se lança sur celui de gauche, un chien qui

sait parfaitement où il doit se rendre. Il ne le savait que trop.

Pendant un kilomètre environ il suivit le chemin, puis arrivé à un

certain endroit, il se jeta brusquement dans les bois de droite, ainsi

que son maître avait coutume de le faire.

Il allait, battant les taillis de droite et de gauche, mais il ne

perdait jamais la direction, et M. de Champdoce n'avait aucune peine à

le suivre.

Cette marche dura bien quarante minutes, et enfin Bruno déboucha sur le

sentier de Bivron, à l'endroit précis où Norbert avait failli tuer

Mlle de Sauvebourg.

Là, il commença par quêter en cercle, et ne trouvant rien il s'assit.

Son oeil intelligent semblait dire: attendons.

--Évidemment, pensa le duc, c'est ici que mes amoureux se rencontrent.

Il examina l'endroit, et il lui parut habilement choisi.

Le sentier, peu fréquenté, aboutissait des deux côtés à un village, le

bois offrait une retraite sûre, enfin, grâce à la situation élevée, on

pouvait apercevoir de loin le danger, c'est-à-dire un indiscret.

Cette dernière réflexion engagea M. de Champdoce à se cacher

promptement.

Il était clair que si celle qui allait arriver au rendez-vous

l'apercevait d'en bas, elle rebrousserait chemin au plus vite, et qu'il

ne saurait rien.

Il rentra donc dans le bois et alla s'asseoir sur une couche moussue, au

pied d'un bouquet de chênes.

La presque certitude du succès le mettait en belle humeur, et il

s'applaudissait de sa pénétration.

A la réflexion le danger lui paraissait moins grand qu'il ne l'avait

imaginé tout d'abord. De qui Norbert pouvait-il être épris? De quelque

petite campagnarde ambitieuse et futée qui, jugeant ce garçon naïf et du

bois dont on fait les dupes, avait conçu le projet de se faire épouser.

S'en défaire n'était qu'un jeu pour lui.

D'abord, il comptait l'effrayer si bien, que d'elle-même elle prêcherait

la soumission à Norbert. Au pis aller, il s'adresserait aux parents,

qui, sur sa seule injonction, éloigneraient leur fille.

Il soupçonnait quelque accroc à la réputation; mais, décidé à payer le

dégât, il ne s'en inquiétait nullement.

M. de Champdoce en était là de ses réflexions lorsqu'il entendit japper

joyeusement, en chien qui salue une personne amie.

--Ah! fit-il en se dressant, la voici!

Au même moment, les branches de la haie s'écartèrent, et Mlle de

Sauvebourg franchit lestement le petit fossé.

Alors seulement elle reconnut M. de Champdoce et ne put retenir un cri

d'effroi.

--Le duc!...

Elle se sentait perdue, en grand péril, du moins. Fuir!... Elle en eut

la pensée, mais elle ne pouvait; elle chancelait, elle fut forcée de

s'appuyer à un arbre.

Le vieux gentilhomme n'était guère moins étourdi qu'elle.

Attendre quelque gardeuse de vaches, et voir arriver la fille du marquis

de Sauvebourg! Les bras lui tombaient.

Mais sa colère dépassait encore sa surprise. D'un coup d'oeil il

appréciait les modifications de la position.

S'il n'avait rien à craindre de la paysanne, il avait tout à redouter de

la demoiselle noble. Les prétentions de l'une étaient ridicules,

absurdes; les desseins de l'autre n'étaient que trop justifiables.

Et ici, nul recours à la famille.

Qui lui garantissait que le marquis et la marquise de Sauvebourg

n'étaient pas d'accord avec Mlle Diane?

--Eh! eh!... commença enfin M. de Champdoce avec un mauvais rire, ma

présence n'a pas l'air de vous ravir, ma chère enfant?

--Monsieur!...

--Bien, bien?... je comprends cela. On vient rejoindre le fils, on

trouve le père, le désappointement est cruel. Cependant, n'en veuillez

pas à Norbert, s'il n'est pas ici, le pauvre garçon, ce n'est certes pas

sa faute!

Mlle de Sauvebourg n'était pas, il s'en faut, une jeune fille

vulgaire.

Sous ces apparences charmantes, derrière ses yeux si beaux, se

dissimulait une énergie qui ne le cédait en rien à celle de ce vieux

gentilhomme au torse d'athlète.

Accablée un moment, elle eut bientôt repris tout son sang-froid, et si

l'angoisse d'une catastrophe probable la déchirait, rien n'en paraissait

sur son calme visage.

Bien que surprise en flagrant délit, pour ainsi dire, elle pouvait nier:

tout mauvais cas est niable.

L'idée ne lui en vint même pas. Un désaveu de sa conduite lui eût paru

une bassesse indigne d'elle. D'ailleurs, elle était trop bien blessée du

ton goguenard de M. de Champdoce et de ses regards impertinents, pour ne

pas se révolter, pour ne pas payer d'audace, quoi qu'il pût lui en

arriver.

--En effet, monsieur le duc, répondit-elle, sans que le timbre de sa

voix fût en rien altéré, c'est pour monsieur le marquis votre fils que

je venais... Vous m'excuserez en conséquence de vous quitter.

Elle dessinait déjà une gracieuse révérence et s'apprêtait à se retirer,

M. de Champdoce la retint doucement en lui prenant la main.

--J'aurais à vous parler, mon enfant, dit-il en s'efforçant de prendre

le ton le plus paternel, et à vous parler sérieusement.

--Je vous écoute en ce cas, reprit Mlle Diane, avec autant d'aisance

et de naturel que si elle eût été dans le salon de Sauvebourg.

--Savez-vous pourquoi Norbert manque au rendez-vous assigné!...

--Oh! je suppose bien qu'il aura quelque bonne et valable raison à me

donner.

--Mon fils, mademoiselle, est enfermé dans sa chambre, gardé à vue par

mes domestiques, lesquels ont ordre de s'opposer, même par la force, à

toute tentative d'évasion.

Si rude que fût le coup, Mlle Diane eut le courage de se composer la

physionomie compatissante d'une petite maîtresse apprenant un léger

désagrément survenu à l'un de ses amis.

--Quoi! vraiment, fit-elle en minaudant, il est prisonnier? Oh! le

pauvre garçon, que je le plains!

Le duc était consterné de ce qu'il qualifiait intérieurement

d'effronterie sans exemple; consterné et furieux.

--Je puis vous dire, reprit-il en haussant le ton, je puis vous

apprendre pourquoi je traite avec cette rigueur mon fils unique,

l'héritier de ma fortune et de mon nom.

Ses yeux lançaient des éclairs, mais ils ne firent même pas vaciller le

fin regard de Mlle de Sauvebourg.

--Dites!... monsieur le duc, répondit-elle nonchalamment.

--Eh bien! mademoiselle, puisque vous tenez à le savoir, j'ai trouvé

pour Norbert une jeune fille dont un prince souverain envierait la main.

Elle a votre âge à peu près, elle est belle, gracieuse, spirituelle,

riche...

--Elle est très noble, sans doute?

Cette ironie fit bondir l'entêté gentilhomme.

--Quinze cent mille francs de dot, répondit-il durement, valent bien

quelques merlettes ou même une tour d'argent sur champ d'azur...

C'étaient les armes des Sauvebourg. Le duc s'arrêta, pour mieux

souligner sa méchanceté, et bientôt reprit:

--Outre cette fortune, elle a encore des espérances solides, qui ne

sauraient lui échapper, et qui s'élèvent au triple ou au quadruple.

Cette héritière, qui me convient à moi, mon fils prétend la refuser!...

c'est ce que je ne tolérerai pas.

--Et vous aurez raison, monsieur le duc, si vous croyez vraiment que ce

mariage doive assurer le bonheur de votre fils.

--Son bonheur!... Eh! que m'importe, si j'assure la suprématie de notre

maison. Le nom avant tout. Tenez pour sûr que jamais un Dompair de

Champdoce n'est revenu sur une décision prise, et j'ai décidé, moi, que

Norbert accepterait la femme que je lui destine. Oui, jarnidieu! il

l'épousera, de gré ou de force, je l'ai juré, je le veux, je le lui ai

dit.

La souffrance de Mlle Diane était atroce, mais son indomptable

orgueil la soutenait et la poussait en avant.

Étant, ou du moins se croyant sûre de Norbert, elle pensa qu'elle

pouvait oser.

--Et lui, demanda-t-elle d'une voix railleuse, lui, que dit-il?

L'audace de cette question stupéfia si bien le duc, qu'il en demeura

tout interdit.

--Lui! balbutia-t-il, cherchant pour sa pensée une forme qui ne fût pas

trop brutale, lui!...

Mais l'attitude provocatrice de Mlle de Sauvebourg ne pouvait manquer

de transporter hors de lui un homme si irascible.

--Norbert, reprit-il violemment, rentrera dans le devoir quand il me

plaira de le soustraire à de pernicieuses séductions, et cela me plaît

maintenant.

--Oh!

--Il obéira quand je lui aurai démontré que, s'il ignore le prestige de

sa fortune et de son nom, il est des personnes qui le connaissent et qui

l'envient. Être duchesse de Champdoce! C'est un rêve, cela. Mon fils

n'est qu'un enfant, mais j'ai de l'expérience pour deux. Il cédera,

quand je lui aurai montré la spéculation et l'intérêt, là où il n'avait

vu, le fou! que pur amour et généreux dévouement. Je lui apprendrai ce

qu'on doit penser de ces fières demoiselles, qui n'ont que la cape et

l'épée, c'est-à-dire leur jeunesse et leurs beaux yeux, et qui courent

le mari à leurs risques et périls et au grand dommage de leur

réputation.

Mlle de Sauvebourg pâlit sous cet outrage, d'autant plus cruel que

jusqu'à un certain point elle l'avait mérité et qu'il frappait juste.

--Courage! monsieur le duc, interrompit-elle d'un ton où la hauteur le

disputait à la colère, poursuivez!... Insulter une pauvre fille qui ne

peut se défendre, l'accabler, la railler, cela est noble et grand, et

bien digne d'un gentilhomme!

Les esclaves de Paris · 第 88 / 143 题