C'est quand on est heureux, surtout, qu'on doit craindre.
C'est au moment où l'avenir paraît sourire, où les espérances chèrement
caressées semblent sur le point de se réaliser, qu'il faut trembler.
Le soleil brille, pas un nuage au ciel, la brise arrive tiède et
parfumée, on s'endort. Et c'est dans les ténèbres, aux éclats de la
foudre, qu'on se réveille.
Le tonnerre tombant aux pieds de Norbert l'eût moins épouvanté que cette
déclaration de son père:
--Avant deux mois vous serez marié.
Chancelant sous ce coup inattendu, qui l'arrachait aux félicités de
l'illusion et le mettait aux prises avec l'implacable réalité, il essaya
de répondre, de dire quelque chose, mais les paroles expiraient sur ses
lèvres.
Le duc ne vit pas ou ne voulut point voir le trouble affreux de son
fils, et c'est du ton le plus posé qu'il reprit:
--Il n'est pas besoin, j'imagine, mon fils, de vous apprendre le nom de
la jeune fille que je vous destine, vous le devinez.»
Norbert ne répondit pas.
--Cette jeune fille, poursuivit M. de Champdoce, n'est autre que Mlle
Marie de Puymandour. Vous la connaissez, vous l'avez vue; un dimanche
même, en sortant de la grand'messe, étant avec vous, je lui ai adressé
la parole. Eh bien!... ne m'entendez-vous pas? Répondrez-vous? Ne vous
rappelez-vous pas!...
--Oui, mon père, balbutia le pauvre garçon, oui, je me souviens...
--Elle ne saurait manquer de vous plaire. C'est une fort jolie personne,
grande, brune, assez forte, merveilleusement constituée pour nous donner
des héritiers robustes. Ses yeux, ses cheveux et ses dents sont
admirables. N'est-ce pas votre avis?...
--En effet, répondit Norbert, sans avoir, certes, conscience de ce qu'il
disait, il me semble... je crois... Cependant, c'est à peine, si je l'ai
regardée.
Le vieux gentilhomme eut un geste équivoque, très-digne d'un ancien
favori du comte d'Artois.
--Jarnicoton? fit-il d'un air goguenard, je vous croyais plus convaincu.
Enfin!... vous aurez tout le temps de l'examiner quand vous serez son
mari.
Le duc avait fait mourir sa femme de chagrin; il avait réduit son fils
unique aux derniers expédients du désespoir; mais que lui importait!...
Ni la duchesse, ni Norbert n'avaient osé, de leur vie, élever une
plainte ou hasarder une objection; donc il triomphait.
--Du reste, marquis, poursuivit-il, de votre mariage va dater une ère
nouvelle. Votre équipage de rustre n'est plus de mise. Demain, nous nous
rendrons à Poitiers, où je vous ferai habiller comme le doit être un
homme de votre rang. Il s'agit de ne pas effaroucher cette péronnelle...
--Cependant, mon père...
--Attendez. Je vous abandonnerai un des appartements du château, et vous
y passerez votre lune de miel. Vous tâcherez qu'elle dure le moins
possible. En nous y prenant bien, nous amènerons vite votre jeune femme
à nos habitudes. J'entends qu'avant un an, elle soit ce qu'elle devra
rester, une bonne grosse fermière, prudente, économe, ayant l'oeil à
tout, mettant son bonheur et sa gloire à amasser une grosse fortune pour
nos descendants. Quand elle en sera là, nous fermerons l'appartement;
vous reprendrez votre veste de travail, et tout sera dit.
Ces incroyables prétentions n'étaient pas nouvelles, cent fois le duc
les avait hautement exprimées, et cependant Norbert restait abasourdi,
comme s'il les eût comprises pour la première fois.
--Cependant, mon père, commença-t-il sans trop d'hésitation, si Mlle
de Puymandour ne me plaisait pas?...
--Eh bien?
--Si je vous priais de m'épargner un mariage qui ferait le malheur de ma
vie?...