VI

Depuis la mort de l'infortunée duchesse de Champdoce, les étages

supérieurs du château restaient rigoureusement fermés.

Les appartements n'en demeuraient pas moins habitables. Le duc en

prenait soin, de même qu'il se plaisait à embellir son hôtel de Paris,

non pour lui, mais pour ses petits-enfants.

La salle à manger, par exemple, était splendide, avec ses grands

dressoirs de chêne noir sculpté, rehaussés d'incrustations d'acier,

chargés de montagnes de vaisselle plate, aux armes des Dompair de

Champdoce. Tout y était grandiose, les buffets et les consoles, les

sièges larges et bas, recouverts d'une précieuse tapisserie; la table,

si pesante que deux hommes la remuaient à peine.

Lorsque Norbert, à l'appel de son père, pénétra dans la salle, il

aperçut tout d'abord, au fond, près d'une fenêtre, un gros petit homme,

haut en couleur, à la lèvre épaisse et lippue, aux yeux à fleur de tête,

un peu chauve, portant moustache et royale.

Sa mise était soignée, recherchée, même. Il avait à coup sûr un homme de

goût pour tailleur, mais sa tournure était commune et mesquine.

Humble et mesquine à la fois était sa mine. On eût dit un subalterne de

la veille mal initié aux relations de l'égalité, s'exerçant timidement à

l'insolence.

A l'entrée de Norbert, M. de Champdoce le prit par la main et,

doucement, l'attira vers ce personnage.

--Monsieur le comte, fit-il, le marquis de Champdoce, mon fils.

Il se retourna ensuite vers Norbert, et dit:

--Marquis, M. le comte de Puymandour.

Norbert tout en s'inclinant un peu trop, était stupéfait et le laissait

voir. Ce titre de marquis, jamais son père ne le lui avait donné.

Cet étranger soudainement introduit, contre toutes les habitudes du

château, ce dîner dans la grande salle, cette cérémonie d'une

présentation dans les règles de l'étiquette, la physionomie singulière

du duc, tout cela était pour lui matière à réflexion.

Il n'était pas remis encore de son émotion du tantôt, et déjà un nouvel

événement extraordinaire se présentait.

Une inquiétude vague l'agitait, comme s'il eût pressenti confusément que

cette journée allait avoir sur sa destinée une influence décisive, et

qu'elle serait comme le point de départ d'une vie toute différente de

l'ancienne.

Cependant, la grosse cloche du perron, immobile depuis quinze ans sur

ses gonds rouilles, sonna une volée.

Presque aussitôt, un valet de chambre parut, qui portait gauchement,

avec les plus respectueuses précautions, une énorme soupière d'argent

qu'il déposa sur la table.

Les convives s'assirent.

Ce dîner à trois, dans cette salle immense, eût été lugubre sans M. de

Puymandour. Mais ce gros homme, outre qu'il avait la parole abondante et

facile, possédait un fonds inépuisable de souvenirs, d'aventures,

d'anecdotes et de balivernes, qu'il débitait d'une grosse voix vulgaire,

riant d'un large rire de ses plaisanteries.

Tout en causant, il mangeait ferme et s'extasiait sur l'excellence du

vin que le duc était allé chercher dans ses caves, où il en tenait en

réserve des quantités considérables, destinées à égayer les repas de ses

descendants.

Et le duc de Champdoce, si grave d'ordinaire, presque morose, silencieux

comme les gens qu'obsède une idée fixe, M. de Champdoce souriait

bonnement, paraissait prendre un plaisir extrême au bavardage de son

hôte.

Etait-ce pure politesse d'amphitryon? Son approbation était-elle

sincère? Sa gracieuseté ne cachait-elle pas une arrière-pensée? Le

discerner était difficile.

Toujours est-il que Norbert n'en revenait pas.

Sans être doué d'une grande pénétration, il avait étudié son père comme

l'esclave étudie son maître, et il le connaissait. Il avait retenu son

opinion exacte sur quantité de choses, et savait précisément quels

sujets avaient le don de lui plaire ou de l'irriter.

Or, M. de Puymandour eût parié de froisser toutes les idées du duc de

Champdoce, de heurter tous ses préjugés, qu'il ne s'y fût pas pris

autrement.

Mais il n'avait rien parié de semblable, le digne homme. Une telle

pensée était bien loin de son esprit, cela sautait aux yeux. Sa figure

n'exprimait que le parfait contentement de soi et des autres; il

s'épanouissait, il triomphait en dehors, il jouissait.

Ces manières d'être n'avaient rien de surprenant pour qui était au fait

de sa position dans le pays.

Il y jouissait d'une exécrable réputation.

M. de Puymandour habitait avec sa fille unique, Mlle Marie, une

ravissante maison moderne, éloignée de moins d'une lieue de Champdoce.

Recevoir était son plus grand bonheur, et il recevait magnifiquement.

Mais les hobereaux du voisinage, qui acceptaient de la meilleure grâce

du monde ses bons dîners, ne se gênaient pas pour le déchirer à belles

dents, tout en digérant. On disait très nettement: «Ce voleur de

Puymandour,» ou encore: «Puymandour, ce coquin.» Il eût été prouvé qu'il

s'était enrichi à arrêter des diligences sur les grands chemins, qu'on

ne l'eût pas traité beaucoup plus mal.

C'est qu'en effet, il était riche. Il ne possédait pas moins de cinq

millions, assuraient les bien informés. De là, certainement, la haine.

La vérité est que M. de Puymandour était un galant homme, avait fort

honnêtement gagné ses millions, à faire le commerce des laines sur les

frontières d'Espagne.

Son grand, son seul tort était de s'appeler simplement Palouzat.

Hélas! il vivait heureux et estimé à Orthez, sa ville natale, quand un

matin la tarentule nobiliaire le piqua, et sa vie fut empoisonnée.

Son nom de Puymandour, il l'avait emprunté à une de ses terres; son

titre de comte, il l'avait acheté à l'étranger; ses armes, il les avait

commandées chez le meilleur faiseur de Paris.

Dès lors, il n'avait plus eu qu'une préoccupation: être, ou du moins

paraître noble.

Chassé d'Orthez par les plaisanteries béarnaises, il vint s'établir en

Poitou, espérant y trouver la noblesse moins exclusive et plus clémente.

Funeste erreur!

Il fut toléré dès le premier jour; reconnu jamais. Et depuis douze ans,

une moyenne de cinq allusions par jour lui prouvait qu'on oubliait pas

son origine.

C'est dire quels sentiments de gratitude profonde il apportait au

château de Champdoce.

Dîner chez ce terrible duc, qui jamais n'admettait personne à table,

c'était recevoir un indiscutable brevet de noblesse.

Aussi, lorsqu'on eut servi le café,--le duc en avait envoyé acheter à

Bivron,--la reconnaissance de M. de Puymandour, déborda en actions de

grâces et en promesses d'absolu dévouement.

Mais dix heures sonnaient, il parla de se retirer, et bientôt il sortit,

fier d'offrir son bras au duc de Champdoce, qui avait insisté pour

l'accompagner jusqu'à la route. Ils allaient lentement, s'arrêtant de

temps à autre, et Norbert qui marchait derrière eux, pouvait saisir

quelques brides de leur conversation.

--Je n'ai qu'une parole, faisait M. de Puymandour, j'irai jusqu'au

million tout rond, c'est une somme cela.

--Trop faible de moitié, répétait le duc.

--Songez que ce sera comptant.

--Jarnicoton! mon cher comte, vous irez bien jusqu'à quinze cent mille

francs.

--Ah!... monsieur le duc, vous m'égorgez...

Mais qu'importait à Norbert cette discussion d'intérêts mesquins!

Il était à cent lieues de la situation présente. Depuis que cette jeune

fille si belle lui était apparue comme une vierge miraculeuse à un

mystique, sa pensée ne lui appartenait plus.

Sa préoccupation était si profonde, que c'est par un instinct purement

machinal qu'il s'arrêta quand s'arrêtèrent son père et M. de Puymandour.

Et certes, il n'entendit rien des phrases qu'ils échangèrent avant de se

séparer, tout en se prodiguant les poignées de main.

--Vous avez mon dernier mot, disait le duc de Champdoce.

--Oh! jamais, c'est impossible.

--Laissez donc, vous y viendrez... dans votre intérêt.

--Enfin, je réfléchirai. Nous avons du temps devant nous et nous sommes

gens de revue. Sans adieu, monsieur le duc!...

--Sans adieu, cher comte. Mes respectueux hommages à Mlle de

Puymandour.

Il était déjà loin, ce «cher comte,» et le duc de Champdoce restait en

place, écoutant le bruit de ses pas qui devenait de moins en moins

distinct.

Quand il fut certain qu'on ne pourrait l'entendre:

--Jarnicoton! s'écria-t-il, ce sire de Puymandour peut s'estimer heureux

que j'aie besoin de lui. Vit-on jamais faquin plus outrecuidant!...

Sur cet amical adieu, il prit le bras de Norbert pour regagner le

château. Mais sa contrainte de la soirée avait été trop forte pour qu'il

n'éprouvât pas le besoin d'exhaler sa colère dissimulée.

[Illustration: Il tomba à ses genoux, s'empara de ses mains qu'il

couvrit de baisers.]

--Voilà pourtant, disait-il, un des représentants de la nouvelle

aristocratie. Et des meilleurs, notez-le. Car enfin, s'il est du dernier

bouffon, et pitoyablement vaniteux, il a de l'intelligence et de la

probité. Dans cent ans les fils de ces gens-là, mieux éduqués que

messieurs leurs pères, constitueront une noblesse nouvelle tout aussi

avide de prérogatives et d'influence que l'ancienne.

Pendant plus d'une heure encore, M. de Champdoce parla sur ce sujet,

texte habituel de ses méditations. Il eût pu parler toute la nuit sans

contradiction.

D'abord, son fils n'eût jamais osé l'interrompre; ensuite, il ne

l'écoutait même pas.

Norbert en était à s'efforcer de ressaisir les plus minutieux détails de

l'aventure du matin, et telle était la puissance de son désir, qu'il

arrivait à la sensation intense de la réalité. Il revoyait Mlle de

Sauvebourg, il touchait son bas taché de sang, sa voix harmonieuse

vibrait à son oreille.

Mais n'avait-il pas été un peu niais et même ridicule?

Cette question, surtout, le préoccupait et l'inquiétait.

Après avoir failli tuer Mlle Diane, il s'était excusé avec autant

d'à-propos, à peu près, que s'il lui eût simplement marché sur le pied

ou déchiré la robe.

Quelle opinion avait-elle pu emporter de lui?

A cette idée, que sans doute elle le jugeait un être grossier et mal

élevé, absolument indigne d'elle, il lui montait au cerveau des bouffées

de rage folle.

A qui devait-il s'en prendre de n'être, par les façons et par

l'éducation, qu'un paysan, un rustre? A son père. Ah! si le duc l'eût

élevé selon sa condition, il connaîtrait les usages de la belle

compagnie et saurait comment on parle aux jeunes filles pour s'en faire

aimer. Et cette raison s'ajoutant à toutes celles qu'il croyait avoir de

haïr son père, sa haine redoublait.

Cependant, ce que Mlle Diane avait préparé et prévu, se réalisa.

Norbert ne pouvait oublier qu'elle lui avait dit que tous les jours elle

passait par ce sentier où il l'avait rencontrée.

Donc, il pouvait se trouver sur son passage, réparer sa maladresse.

En ce moment, il lui semblait qu'il avait mille choses à lui dire, et

que si elle était là il trouverait des paroles pour l'émouvoir.

N'importe, il pouvait être trahi par sa timidité, et il passa la nuit à

méditer et à écrire une lettre qu'il se proposait de lui remettre.

Ah! il eut du mal. Il déchira et brûla plus de quarante brouillons.

Écrire: «Je vous aime» tout simplement, lui semblait hardi et malséant,

et il s'épuisa à chercher l'équivalent de cette phrase sublime.

Enfin, sur le matin, il crut avoir composé un chef-d'oeuvre.

Il se jeta sur son lit, dormit mal, et aussitôt après le premier

déjeuner, il prit son fusil, siffla Bruno, et alla se poster à

l'endroit précis où la veille il avait vu Mlle Diane gisant à terre,

évanouie.

Hélas! c'est vainement qu'il attendit.

Les heures se traînaient lentes, éternelles, toutes pleines de fébriles

impatiences. Elle ne vint pas.

Un instant, il eut la pensée d'aller s'informer d'elle chez la Besson,

il n'osa.

Il y avait longtemps que le soleil était couché quand Norbert se décida

à rentrer. Les plus cruelles angoisses l'obsédaient.

On l'eût certes bien surpris si on lui eût dit qu'en ne se montrant pas,

Mlle de Sauvebourg obéissait à un calcul.

Cela était ainsi cependant.

Et même, pendant que Norbert, en proie aux plus affreuses incertitudes,

l'attendait et se désespérait, par deux fois elle était venue l'observer

en prenant bien des précautions pour ne pas être vue.

C'était là le trait d'une coquette expérimentée, et Mlle Diane

sortait du couvent. Mais au couvent, on apprend surtout ce qu'on n'y

enseigne pas.

Le lendemain, après s'être assurée que Norbert l'attendait encore, elle

se serait peut-être retirée comme la veille, sans une circonstance

fortuite.

Norbert, en effet, était revenu à cette place qu'il considérait comme

sacrée, et il s'était juré qu'il y reviendrait tous les jours, tant

qu'il n'aurait pas revu Mlle Diane.

Il s'était assis tristement sur le rebord du fossé, et son chien Bruno

était couché à ses pieds.

Au moment où Mlle de Sauvebourg arrivait au coin du bois de Bivron

d'où on apercevait le sentier, le bel épagneul la devina. Il se dressa,

aboya joyeusement et s'élança vers elle.

Il n'y avait pas à hésiter, elle avança rapidement.

Tiré à l'improviste de ses rêveries, d'un bond Norbert se releva.

Mais si prompt que fut son mouvement, il lui prit dix secondes, et quand

il sauta sur le sentier, il se trouva en face de Mlle de Sauvebourg.

Ils devinrent fort rouges tous deux, elle plus encore que lui, toute

bouleversée de cette idée que peut-être elle avait été surprise se

cachant pour observer.

Pendant un moment, ils restèrent immobiles l'un devant l'autre,

silencieux, affreusement troublés, si rapprochés que leur haleine se

confondait presque.

Instinctivement, ils baissaient les yeux, chacun redoutant que l'autre y

pût lire les secrets de sa pensée.

Le coeur de Norbert battait à rompre sa poitrine, sa raison s'égarait.

Il tenait la main sur sa fameuse lettre. La remettrait-il?

Au dernier moment, il eut peur. C'était là une de ces démarches sur

lesquelles on ne peut plus revenir. Le péril l'éclaira.

Il revit, comme en traits de feu, sa lettre entière et la jugea ce

qu'elle était, puérile et ridicule.

L'inspiration devait le servir mieux que toutes les peines qu'il avait

prises. Rassemblant toute son énergie, il eut le courage de rompre le

premier le silence.

--Si j'ose me présenter ainsi devant vous, mademoiselle, commença-t-il

de cette voix rauque et voilée que donne l'extrême émotion, c'est qu'une

inquiétude insoutenable me déchirait. Aviez-vous seulement pu regagner

Sauvebourg, blessée comme vous l'étiez!

Il s'arrêta, espérant un mot d'encouragement qui ne vint pas. Il

poursuivit donc:

--Je brûlais de courir au château demander de vos nouvelles, mais vous

m'aviez défendu de parler du malheureux accident... pour rien au monde

je ne vous aurais désobéi.

--Je vous remercie, monsieur le marquis, balbutia enfin Mlle Diane.

--Hier, poursuivit Norbert, j'ai passé la journée ici, comptant les

minutes. Me pardonnerez-vous ma folie? Je me disais que peut-être, ayant

vu ma douleur, vous devineriez mes anxiétés, que vous en auriez pitié,

et qu'alors, vous daigneriez...

Il n'acheva pas, effrayé de sa hardiesse, confondu de l'apparence

d'impertinente présomption de ce qu'il allait ajouter.

Mlle de Sauvebourg, pourtant, ne parut point choquée.

--Hier, répondit-elle de son air le plus candide, j'ai été retenue par

ma mère.

C'était tout dire... ou rien.

C'était, selon qu'on le prendrait, la reconnaissance d'un rendez-vous

tacite où elle n'avait pu venir, ou simplement une formule de banale

politesse.

Le secret des réponses équivoques, elle ne l'avait pas appris au

couvent, toute femme le possède de naissance. Mais Norbert était trop

naïf encore pour saisir la nuance.

--Depuis deux jours, reprit-il, j'ai perdu la possession de moi-même et

mon libre arbitre. Dépend-il de moi de cesser de penser que j'ai failli

commettre un horrible crime, et que je vous ai vue où nous sommes,

étendue à terre, sans mouvement, plus blanche qu'une morte!

Comment oublier que, penché vers vous, j'ai épié votre réveil, que je

vous ai soulevée, que votre tête s'est appuyée ici, sur mon bras!...

Elle n'y a reposé qu'un instant, et pourtant il me semble que vos

cheveux y ont laissé comme un parfum pénétrant et délicieux qui

m'enivre, et qui ne saurait s'évaporer, quand je vivrais des siècles!...

--Monsieur le marquis!... murmura Mlle Diane, monsieur le marquis!...

Ce fut dit si bas qu'il ne l'entendit pas; il poursuivit:

--Ah! si vous saviez... si vous saviez!... J'étais si éperdu, l'autre

jour, que je n'ai pu trouver une parole pour exprimer ce que je

ressentais. Comment l'aurais-je osé, d'ailleurs! Mais lorsque vous avez

disparu, là-bas, au détour de l'allée, quand j'ai cessé d'apercevoir

votre robe bleue, il m'a semblé que la nuit, tout à coup, se faisait, et

que mon coeur cessait de battre...

Il frissonnait, en disant cela, au souvenir de la sensation éprouvée.

--C'est alors, reprit-il avec une exaltation croissante, que je songeai

à ce grain de plomb si petit, qui pouvait vous donner la mort, qui avait

pénétré dans votre chair... Longtemps, courbé sur le sol, je l'ai

cherché dans la poussière!... Non, vous ne saurez jamais quels

transports ont été les miens, quand je l'ai découvert sous un brin

d'herbe! Vous ne pouvez savoir avec quelle sollicitude respectueuse je

l'ai recueilli, humide encore et rouge de votre sang... Que seraient

pour moi tous les trésors de la terre, comparés à cette relique sainte

et précieuse qui est quelque chose de vous!...

Mlle de Sauvebourg détournait la tête; elle ne se sentait pas assez

maîtresse de sa physionomie pour empêcher d'y briller un rayon de la

joie céleste qui inondait son âme.

Jamais elle n'avait espéré un si prompt, un si éclatant triomphe.

Et pourtant c'est bien ainsi qu'elle avait rêvé d'être aimée par

Norbert.

Lui se méprit au geste de la jeune fille.

--Oh! pardon, mademoiselle, fit-il, véritablement désespéré, pardon si,

sans le vouloir, je vous ai offensée. Vous auriez pitié de moi, si vous

pouviez seulement concevoir l'idée de la vie qui, jusqu'à ce moment, a

été la mienne.

Hélas! plaignez-moi. Lorsque vous m'êtes apparue, me souvenant de votre

regard si bon, de votre voix si douce, j'avais rêvé qu'enfin je venais

de trouver une femme qui s'intéressait à mon sort, et je me disais qu'en

échange de sa compassion, ce serait peu que de lui donner tout mon sang,

mon dévouement absolu, ma vie entière!

Sa voix vibrante avait des sonorités étranges, l'enthousiasme de la

passion brillait dans ses yeux et enflammait ses joues.

Involontairement, Mlle de Sauvebourg recula d'un pas.

--J'étais donc fou, s'écria Norbert avec un accent déchirant, j'étais

fou, je ne le vois que trop! Je l'ai bien lu dans mes livres, il est des

destinées fatales qui s'accomplissent quand même. Je puis défier le

malheur!

C'en était trop pour Mlle Diane. Elle était capable de calculs

habiles jusqu'à l'odieux, mais elle était femme, mais elle avait

dix-huit ans.

L'émotion fut plus forte que sa volonté; un sanglot monte à sa gorge,

des larmes jaillissent de ses yeux.

--De grâce, monsieur le marquis, murmura-t-elle, ne parlez pas ainsi! Ce

n'est pas à notre âge qu'on désespère...

Le regard qui accompagnait ces quelques mots était assez significatif

pour rendre courage à Norbert.

Le pauvre garçon chancela, fléchissant sous le poids du bonheur entrevu.

--Par grâce, murmura-t-il, mademoiselle, ne vous jouez pas de moi, ce

serait mal, ce serait cruel!... Ne m'abusez pas d'espérances

irréalisables... ma misère après serait trop grande.

Elle baissa la tête sans répondre, et lui, alors, tomba à genoux,

s'empara de ses mains, qu'il couvrit de baisers.

Pâle, toute frémissante, les lèvres serrées, Mlle Diane se sentait

emportée dans le tourbillon de cette passion si jeune et si puissante.

Ses tempes battaient avec une violence inouïe, sa respiration devenait

haletante, ses mains tremblaient.

Elle était prise au piège qu'elle était venue tendre, et elle n'eut pas

trop de toute son énergie pour se dégager mollement.

--Vous aviez raison, balbutia-t-elle avec un rire forcé, bien raison,

vous êtes fou, vraiment fou!

Cependant, elle sentait la nécessité de rompre brusquement l'entretien.

--Et mes pauvres, s'écria-t-elle, mes pauvres que vous me faites

oublier!

Norbert, qui s'était relevé, la regardait d'un oeil suppliant.

--Oh! s'il m'était permis de vous accompagner, mademoiselle!

--Soit! mais il vous faudra marcher vite.

Il n'est que trop vrai que souvent l'existence entière dépend d'une

circonstance frivole.

Si ce jour là Mlle Diane se fût rendue chez la Besson, Norbert, en

l'y suivant, y eût été mis en garde contre maître Dauman.

Malheureusement, c'est chez une vieille femme d'une commune voisine

qu'elle portait des secours. Norbert l'y vit remplir avec un dévouement

et une grâce admirables sa mission de soeur de charité, et comme il

avait encore de l'argent de son emprunt, en sortant il déposa deux louis

sur la table.

L'excursion avait duré bien près de deux heures. Ils avaient pris le

plus long. Cependant le moment vint où il fallut se séparer; ils

arrivaient aux premières maisons de Bivron.

De son doigt placé sur ses lèvres, Mlle Diane ordonna le silence,

puis elle s'élança sur la route en jetant à Norbert ce seul mot:

--Demain!

Alors seulement Norbert recouvra en partie son sang froid, et put

recueillir ses idées, éparpillées comme les feuilles aux tempêtes

d'automne, par cette bourrasque de passion qui venait de fondre sur lui.

La destinée, enfin, se lassait de le persécuter; il allait apprendre le

bonheur,--un mot vide de sens jusqu'ici pour lui.

Car elle l'aimait, cette jeune fille si jolie, pour laquelle il était

prêt à verser tout son sang.

Il comprenait, en dépit de son inexpérience, que ce fait d'abandonner

entre ses mains un souvenir comme ce grain de plomb, teint de son sang,

constituait un aveu, presque un engagement.

Aussi, est-ce avec un beau geste de triomphe qu'il déchira sa lettre si

laborieusement écrite, et qu'il en jeta les morceaux au vent.

En ce moment, nulle inquiétude de l'avenir ne l'agitait. Il se tenait

pour assuré de la protection de la Providence, qui avait évidemment

manifesté ses dessins, en ménageant les circonstances étranges de sa

rencontre avec Mlle de Sauvebourg.

Il ne pouvait lui venir à l'esprit que cette jeune fille au regard si

candide avait fait au moins une bonne moitié de la besogne de cette

Providence qu'il bénissait du fond de l'âme.

Il fut si gai, ce soir-là au souper, sa joie débordait si visiblement

que son père en fut frappé.

Mais comment le duc de Champdoce en eût-il soupçonné les motifs!

--Jarnicoton! mon fils, dit-il, je gagerais bien une bonne pistole que

vous avez été adroit à la chasse, aujourd'hui.

--C'est vrai, mon père, répondit audacieusement Norbert.

Par extraordinaire, on ne lui demanda pas à visiter son carnier. Mais on

pouvait avoir cette curiosité une autre fois; aussi le lendemain, avant

de se rendre au sentier de Bivron, il passa chez un braconnier qu'il

connaissait, et lui acheta quelques perdreaux et un lièvre.

Il n'eut pas à attendre, à désespérer comme la veille.

Il n'était pas au rendez-vous depuis une demi-heure quand Bruno, par ses

aboiements joyeux, signala l'arrivée de Mlle de Sauvebourg.

Contre son ordinaire elle était fort pale et le cercle de bistre qui

entourait ses yeux témoignait des poignantes angoisses qui la

torturaient depuis vingt-quatre heures.

Tant que la partie n'avait pas été engagée, elle s'était interdit de

réfléchir.

Mais en quittant Norbert, sa raison lui avait représenté son imprudence

et les risques qu'elle courait.

C'était sa vie entière qu'elle allait jouer, son avenir, et ce qu'une

jeune fille a de plus précieux, sa réputation, son honneur.

Un instant, elle eut la pensée de se confier à ses parents.

--Non, se dit-elle, rejetant cette salutaire inspiration, non, ils ne me

comprendraient pas. Mon père me prouverait que jamais l'avare duc de

Champdoce ne donnera son consentement. On me retiendrait au château, on

me mettrait peut-être au couvent.

Cette dernière crainte mit fin à ses hésitations et la détermina à

persister dans sa résolution d'agir seule et sans conseils.

Cependant, au moment de courir à ce rendez-vous qu'elle avait donné, un

sinistre pressentiment l'arrêta sur le seuil du château: elle le

repoussa.

--Ah! c'est trop de faiblesse, murmura-t-elle, je veux... je veux!... Le

pis qui me puisse arriver est d'être enfermée au couvent avec ma

réputation perdue. Eh bien! j'aime mieux cela que d'y rentrer tant qu'il

reste une lueur d'espoir.

Elle partit donc, et, à mesure qu'elle avançait, la confiance lui

revenait, et la vue de Norbert acheva de dissiper sa tristesse.

Comment craindre, en voyant dans les yeux de cet adolescent cet

enthousiasme de pur amour prêt à braver tous les périls, et cette foi

que ne rebute aucun obstacle?

Elle fut donc ce qu'elle avait été la veille, enjouée et bienveillante,

avec plus de réserve toutefois, instruite à se tenir en garde contre les

surprises de son coeur.

Longtemps ils restèrent à causer à cette place qui leur était si chère,

il ne fallut rien moins que le bruit des pas d'un paysan qui passait au

bout du sentier pour rappeler Mlle Diane au sentiment de la

situation.

N'avait-elle pas ses pauvres à visiter? Négliger en ce moment ce

prétexte de sa liberté eût été une insigne folie...

Comme la veille, Norbert l'accompagna. Il s'était enhardi jusqu'à lui

offrir son bras, elle avait accepté, et aux passages difficiles, quand

le sentier devenait glissant elle s'appuyait légèrement sur lui.

Il en fut ainsi le lendemain et les jours suivants.

Ils se retrouvaient au même endroit, à une heure convenue, causaient

quelques moments, puis se mettaient en marche.

On les rencontrait par les chemins, se donnant le bras, penchés l'un

vers l'autre comme des amoureux, et les paysans qui les apercevaient

interrompaient leur travail pour les suivre des yeux. On est aussi

médisant qu'ailleurs, en Poitou.

[Illustration: Respectueusement il ouvrit la portière.]

C'était là une horrible imprudence, Mlle de Sauvebourg ne s'abusait

pas; mais il entrait dans ses vues de se laisser compromettre. Puis, pas

plus que Norbert, elle ne savait se défendre du charme de ces

promenades.

Il était avec elle la confiance même, et au bout d'une semaine, il

n'avait plus un secret pour son amie. Et à mesure qu'elle apprenait à

mieux le connaître, sa résolution lui semblait meilleure.

Elle ne doutait pas qu'il ne lui obéît en tout quand elle le voudrait,

et elle calculait que bientôt il serait majeur, libre de ses actions,

maître de la fortune de sa mère.

Ce furent les plus belles heures de leurs amours.

Malheureusement on était à la fin de novembre, et le répit accordé par

l'hiver ne pouvait durer.

Un matin, en se levant, Norbert trouva le temps changé. Plus de soleil.

Un vent glacé tordait les branches noires des arbres, et chassait des

torrents de pluie.

Il dut reconnaître et s'avouer qu'on ne laisserait pas Mlle Diane

sortir par un temps pareil, et tristement il alla s'installer avec un

livre sous la haute cheminée de la salle commune.

Mlle de Sauvebourg était sortie cependant, mais en voiture, pour se

rendre chez une pauvre veuve qui habitait une misérable masure à

l'entrée du bourg du Bivron.

Cette malheureuse, la semaine précédente, s'était cassé la jambe en

allant à l'herbe pour ses deux vaches, et ce n'est pas avec les douze

sous que sa fille Françoise gagnait à aller en journée qu'elles

pouvaient se suffire.

Quand Mlle Diane pénétra dans l'unique chambre de cette triste

demeure, elle trouva la veuve en larmes, et sa fille qui sanglotait,

agenouillée au pied du lit, la tête cachée dans la couverture.

--Quel malheur vous arrive? demanda-t-elle, qu'avez-vous?

La veuve lui montra une feuille du papier timbré, placée sur le lit, et

avec une volubilité lamentable, lui apprit qu'elle devait cent trente

écus, qu'elle n'avait pu les payer à l'échéance, qu'on la poursuivait,

qu'on la ruinait en frais, qu'on allait saisir ses deux vaches et les

vendre, qu'ensuite elle serait sans pain et que ce serait la fin de

tout.

C'était le Président, ajoutait-elle, ce coquin de Dauman, qui était la

cause de tout, encore qu'il parût n'agir pas pour son compte, mais elle

savait à quoi s'en tenir sur ce gueux, ce brigand, ce voleur...

Et alors, avec la crudité des gens de campagne, qui n'habillent pas leur

pensée moins simplement qu'eux-mêmes, et qui appellent un chat du chat,

la veuve raconta qu'elle avait envoyé implorer un délai, que ce «gredin»

de Dauman l'avait refusé, mais qu'il avait bien en le front de dire

qu'il changerait peut-être d'avis, si la fille de la veuve venait le lui

demander...

Cette fille n'était pas jolie, il s'en faut, mais c'était une robuste et

plantureuse Poitevine, ayant sur la joue un pouce de fard nature; bonne

travailleuse, et qui ne pouvait manquer de trouver un mari.

Elle accompagnait sa mère de cris aussi déchirants que si on l'eût

écorchée.

Ce récit révolta Mlle de Sauvebourg.

--C'est une indignité, s'écria-t-elle, je vais aller lui parler, à cet

homme; attendez-moi, je reviens.

Elle remonta vivement en voiture, ordonnant au cocher de presser les

chevaux, et dix minutes après elle entrait chez le «Président.»

Maître Dauman était occupé à colorier un plan destiné à une expertise,

quand l'équivoque vieille qu'il appelait sa ménagère, introduisit

Mlle de Sauvebourg dans son «cabinet.»

A son entrée, il repoussa brusquement son fauteuil et se leva, son

bonnet de velours à la main, s'inclinant jusqu'à terre, affectant un

trouble respectueux qu'il était fort loin d'éprouver réellement.

La vérité est que, mieux informé de ce qui se passait dans le pays que

le brigadier de gendarmerie, il n'ignorait pas les relations de Mlle

de Sauvebourg et de Norbert, et qu'en lui-même il se demandait:

--Que diable vient chercher chez moi cette jolie fille?

Mais Mlle Diane, sans connaître précisément le Président, n'était

pas, comme Norbert, naïve au point de se laisser prendre à tout ce

patelinage de mauvais aloi.

C'est du geste le plus dédaigneux qu'elle repoussa la chaise que lui

tendait Dauman, se faisant, par cela seul, un ennemi de ce dangereux et

rancunier personnage.

--Monsieur Dauman, commença-t-elle, de cette voix sèche et brève

qu'affectent les plus jeunes filles de la haute classe, quand elles

s'adressent à des subalternes, Monsieur Dauman, je sors à l'instant de

chez la veuve Rouleau.

--Ah! mademoiselle connaît cette pauvre femme?

--Oui, je m'intéresse à elle.

--Mademoiselle est bien bonne, fit le Président en souriant bassement.

--Cette malheureuse est dans la plus profonde misère. Elle est clouée

sur son grabat, sans ressources, sans pain, avec une jambe cassée.

--En effet, j'ai appris son accident.

--Et cependant on la poursuit, on la ruine en papiers timbrés, on la

menace de lui saisir ses deux vaches, tout ce qu'elle possède au

monde...

Dauman était arrivé a donner à sa figure louche l'expression de la plus

sincère compassion.

--Pauvre mère Rouleau! fit-il; le proverbe a bien raison de dire qu'un

malheur ne vient jamais seul!

Mlle Diane resta tout interdite de cette impudence.

--Mais il me semble, reprit-elle, que ce nouveau malheur ne peut être

attribué qu'à vous. On me l'a dit du moins...

C'est de l'air pénétré de l'innocence calomniée que le Président leva

les yeux au ciel en murmurant:

--Si c'est, Dieu, possible!

--Qui donc persécute cette pauvre veuve, si non vous?

Cette fois, «l'homme de loi» de Bivron parut exaspéré.

--Moi! s'écria-t-il, frappant sa poitrine de son poing fermé, moi! Ah!

les langues de vipère! moi!... C'est comme si je vous disais,

mademoiselle... Mais non, vous ne comprendriez pas. Enfin, c'est égal.

Le fin de la chose, le voilà; la mère Rouleau emprunte à un homme de

Mussidan deux pochées de blé et une de pommes de terre; bon! Un mois

après, elle achète à ce même homme, à crédit, trois ouailles; bien! Puis

encore je ne sais quoi. Tout cela monte à... je ne sais plus combien.

--Cent trente écus, je crois.

--Possible. Tant il y a qu'elle devait, qu'elle disait toujours: «je

paierai, je paierai,» et qu'on ne voyait pas la couleur de son argent. A

la fin, l'homme de Mussidan s'est lassé. Dame! il a ses affaires aussi,

cet homme; vous savez: charité bien ordonnée!... Bref, comme je suis son

conseil, il est venu me trouver avec les pièces. Voici, m'a-t-il dit,

assez longtemps qu'on me lanterne, faites des frais. Je lui ai parlé de

patienter; ah bien ouitche! ça été comme si je chantais... Même il m'a

menacé, si je n'agissais pas de rigueur, de porter sa pratique

ailleurs... J'ai obéi. D'ailleurs, il a la loi pour lui...

Qu'y avait-il de vrai dans tout ce verbiage? Mlle de Sauvebourg ne

savait trop que croire...

--Si encore, murmura-t-il, comme se parlant à soi-même, si seulement je

voyais un moyen de la sortir de là, cette malheureuse! Mais non, l'autre

veut de l'argent. Où en prendre? Si j'en avais, tout serait vite

arrangé. Mais je n'en ai pas. Que j'aille à Bivron, avouer cela, on ne

me croira pas. On dit: «Le Président, le Président!... il a du pain

cuit, celui-là!» Du pain! c'est-à-dire que j'aime mieux faire envie que

pitié. Mais quand à de l'argent, bonsoir!

Il ouvrit un tiroir où traînaient quelques pièces de monnaie, une

cinquantaine de francs, et les montrant:

--Voilà, ajouta-t-il, tout ce qu'il y a à la maison.

Ton, geste, regards, tout était si parfait, qu'il était bien difficile

de douter de sa sincérité.

--Mais que je suis bête! s'écria-t-il tout à coup; la mère Rouleau est

sauvée, elle ne sera pas vendue, du moment où une demoiselle noble comme

mademoiselle s'intéresse à elle.

Le malheur est que Mlle Diane n'avait pas d'argent. Elle avait tant

étendu le cercle de ses charités, pour étendre le rayon de ses

promenades, que non-seulement toutes ses économies étaient dévorées,

mais qu'elle avait, tour à tour, importuné de ses demandes le marquis et

la marquise de Sauvebourg.

--J'en parlerai, en effet, à mon père, dit-elle d'un ton qui annonçait

qu'elle doutait du succès de sa démarche.

La mine du Président redevint toute triste.

--A M. le marquis de Sauvebourg, fit-il, oh! alors nous n'en avons pas

fini. Il ira aux informations, il hésitera, il marchandera, et pendant

ce temps, la veuve sera vendue. Si j'osais donner un conseil à

mademoiselle, je lui dirais qu'au cas où elle n'aurait pas ces cent

trente écus, elle ferait mieux de les demander à quelqu'un des amis de

sa famille, à M. Norbert de Champdoce, par exemple.

Il prononça ce nom avec une insistance méchante. C'était un commencement

de vengeance pour le mépris qu'on lui avait témoigné.

--Je sais bien, poursuivit-il, que monsieur le duc n'emplit pas d'or les

poches de son fils, mais le jeune homme ne doit pas être embarrassé pour

s'en procurer, n'étant pas éloigné de sa majorité. Sans compter que,

même avant, un mariage peut mettre une immense fortune entre ses mains.

Mlle de Sauvebourg donna dans le piège qui lui était tendu.

--Un mariage!... fit-elle.

--Dame!... je ne sais pas; je dis mariage, comme je dirais héritage...

au hasard. Il est vrai que si M. Norbert prétend se marier à son gré et

non à celui de son père, il a encore au moins six bonnes années à

attendre.

--Six ans!... Mais il sera majeur dans quinze mois.

--Qu'est-ce que cela prouve? Pour se marier sans le consentement de ses

parents, il faut avoir non vingt et un ans, mais vingt-cinq accomplis.

Le coup était si rude, si inattendu, que Mlle Diane changea de

couleur. Tout son sang-froid disparut.

--Est-ce possible? s'écria-t-elle d'un ton d'affreuse anxiété, ne vous

trompez-vous pas? Mais alors...

Le Président eut un sourire de triomphe.

--Je ne fais jamais erreur, prononça-t-il, quand il s'agit de la loi. Je

la connais, Dieu merci! Mademoiselle en veut-elle une preuve?

Il atteignit son «bréviaire» à tranches multicolores, et, l'ouvrant à

l'endroit où il est traité du mariage, il le plaça sous les yeux de la

jeune fille.

Elle lut avidement, et, pendant qu'elle lisait, il la regardait de côté,

comme un chat qui guigne un oiseau sur un arbre.

--Avais-je raison? murmurait-il. Pas de «sommations respectueuses» avant

vingt et un ans pour une jeune fille et vingt-cinq ans pour un homme, le

texte est formel. Ainsi M. Norbert attendra. Car espérer que son père

s'en ira ad patres avant cela, ce serait folie, ces vieux-là, ça dure

autant que des chênes...

Mlle Diane n'était que trop convaincue. Elle se redressa, pâle,

l'oeil égaré.

--C'est bien, balbutia-t-elle sans savoir ce qu'elle disait, que

m'importe! Très bien! je parlerai à mon père pour la mère Rouleau.

Merci... tout ira bien... Je suis très pressée...

Elle sortit, faisant un effort terrible, car ses jambes fléchissaient;

mais elle ne voulait pas se trahir, se livrer davantage...

Pour lui, toujours saluant, il l'accompagna jusqu'à sa voiture, et

respectueusement ouvrit la portière.

--Ça va chauffer! se disait-il en se frottant les mains, ça chauffe!...

Hormis ce qu'il pouvait logiquement déduire de l'attitude de Mlle de

Sauvebourg et des paroles incohérentes arrachées à son trouble, maître

Dauman ne savait rien des intentions de cette jeune fille.

Mais ce peu devait suffire à un homme doué d'un flair exercé tel que le

«Président,» pour l'éclairer, pour lui faire prévoir un antagonisme

terrible, une lutte où, des deux côtés, on aurait recours aux dernières

extrémités.

Ces perspectives le ravissaient.

Seulement, pour tirer vraiment parti de la situation, il lui importait

d'être exactement renseigné. Mais cela, il se le disait, n'était pas la

mer à boire.

Ne pouvait-il pas attirer Norbert sous n'importe quel prétexte et le

confesser?

Bien mieux, en faisant la leçon à l'huissier qui poursuivait la veuve

Rouleau, il lui était aisé de se ménager une entrevue avec Mlle de

Sauvebourg. Adroit comme il l'était, il saurait bien jouer un beau rôle,

poser en homme généreux et calomnié et mériter, ne fût-ce qu'à titre de

conseil, les confidences d'une pauvre enfant ignorante.

--Dès ce soir, se disait-il, je passerai chez l'huissier, car elle doit

être dans ses petits souliers, la chère demoiselle.

Il raisonnait juste.

Une fois en sûreté sur les coussins de sa voiture, Mlle Diane

s'abandonna au plus violent désespoir.

Cette fatale prévoyance du législateur rendait vains tous ses calculs.

Elle s'était dit, se croyant bien forte: «Avec mes quarante mille francs

de dot, jamais le duc de Champdoce, si riche, ne voudra de moi pour

belle-fille. Je m'en moque! Dès que Norbert sera majeur, il m'épousera

malgré son père. C'est un peu plus d'un an à attendre.»

Au lieu de cela, elle entrevoyait six années de luttes, d'angoisses, et

la possibilité, la probabilité d'un échec à la fin.

Et nulle présomption d'un malheur heureux pour elle. Les paroles de

Dauman, à propos de M. de Champdoce, lui revenaient en mémoire:

«Ces vieux entêtés-là durent autant que les chênes!»

Comment ne pas le haïr, ce redoutable vieillard, seul obstacle entre

elle et ce qu'elle croyait le bonheur!

Avec quelles armes lutter contre sa volonté armée de la loi?

Faillirait-elle donc à ses devoirs? Quitterait-elle la maison paternelle

avec Norbert maître de sa fortune, mais non de sa main? Cette seule idée

la glaçait d'horreur.

Et elle sanglotait. Comme un palais de verre sous le marteau brutal,

l'édifice entier de ses espérances s'écroulait, brisé en mille pièces.

Mais son énergie était trop robuste pour plier. Elle n'était pas de ces

faibles qui, poursuivant un but, s'arrêtent à la première barrière et

reviennent sur leurs pas.

Ce qu'elle ferait, elle l'ignorait, mais plus que jamais elle

s'affermissait dans la résolution de combattre et de vaincre.

L'important était de voir Norbert le plus tôt possible.

En arrivant chez la veuve Rouleau, son parti était pris.

--J'ai vu le Président, lui dit-elle; rassurez-vous, tout s'arrangera,

grâce à quelqu'un qui m'aidera...

Les bénédictions commencèrent, mais elle y coupa court.

--Seulement, ajouta-t-elle, il me faudrait de quoi écrire.

En mettant la masure à l'envers, on trouva un chiffon de papier assez

malpropre, une plume qui servait à défunt Rouleau, et un vieil encrier

dont on délaya la boue avec quelques gouttes de vin.

Alors, d'une main ferme, Mlle de Sauvebourg traça ces quatre lignes:

«Elle serait peut-être allée là-bas, en dépit de la tempête, si

elle n'avait dû s'occuper des affaires d'une pauvre malade. Le

devoir la retiendra encore demain et même la forcera, quelque temps

qu'il fasse, de se rendre, vers les deux heures, chez un nommé

Dauman.

«D...»

Cette lettre écrite, elle la relut deux fois lentement.

A qui la veille lui eût prédit qu'elle risquerait une telle démarche, si

compromettante, hardiment elle eût répondu: Jamais.

Cependant, c'est ainsi. Du moment où on a quitté le droit chemin de la

vérité pour s'engager dans les voies tortueuses du calcul et de la

duplicité, on ne peut plus dire sûrement: Je ne ferai pas cela.

Après que Mlle Diane eut plié son billet:

--Il s'agirait, mère Rouleau, reprit-elle, de faire tenir ceci,

aujourd'hui même, à M. Norbert du Champdoce, mais secrètement, de telle

sorte que ni son père, ni âme qui vive au château n'en sache rien.

Précisément, Françoise avait fait des blouses pour un des ouvriers de

Champdoce, il lui devait une trentaine de sous, c'était un prétexte.

Elle se chargea de la commission sans que la veuve y trouvât à redire,

bien qu'elle ne fût pas absolument dupe de l'explication de Mlle de

Sauvebourg.

Elle n'était pas maladroite, cette grosse Françoise; elle chaussa ses

sabots, prit sa cape et sortit, et une heure plus tard le message était

fidèlement et discrètement remis.

Voilà pourquoi, le lendemain, un peu avant deux heures, par une pluie

battante, Norbert se présenta chez maître Dauman, ayant à causer de sa

créance, prétendait-il, parce que les deux mille francs s'épuisaient et

qu'il fallait aviser à lui procurer de l'argent.

Lui aussi, le pauvre garçon, il était travaillé d'idées de mariage.

Épouser cette jeune fille si belle, qu'il aimait à la folie, vivre près

d'elle dans une belle habitation comme Sauvebourg, la voir, l'entendre,

lui parler à toute heure, lui semblait le comble de la félicité humaine.

Mais si enflammés que fussent ses désirs, ils n'allaient pas encore

jusqu'à lui donner l'audace de s'ouvrir à son père de ses projets.

D'avance il était sûr d'un refus bien net et bien formel, et il lui

semblait ouïr les paroles dures et railleuses dont il serait accompagné.

Son sort n'était-il par arrêté et fixé par une volonté inexorable? Après

l'avoir condamné à la plus misérable jeunesse, on prétendrait le

contraindre à épouser une femme qu'il détesterait. Le duc lui avait dit:

«Tu épouseras une fille très riche.»

Mais sur ce point, Norbert s'était juré de résister. Il était décidé à

mourir sous le bâton fourchu du duc de Champdoce, au roulement de ses

Jarnitonnerre! plutôt que de céder.

Or, il comptait sur Dauman pour lui fournir des moyens de résistance.

[Illustration: Il la serra contre sa poitrine.]

Il venait donc d'entamer ce sujet, quand on entendit une voiture

s'arrêter devant la maison du Président. Presque aussitôt Mlle du

Sauvebourg parut. Elle était fort pâle, et ses lèvres serrées

trahissaient la violence qu'elle se faisait pour recourir à ce

déplorable expédient.

D'un coup d'oeil, maître Dauman comprit ses avantages; aussi

abrégea-t-il ses formules de civilité pour expliquer à mademoiselle que,

jaloux de lui être agréable, il s'était occupé de l'affaire Rouleau et

qu'il la considérait comme arrangée.

--Je puis même ajouta-t-il, montrer à mademoiselle la lettre de

l'huissier; il consent à arrêter les poursuites...

Il la cherchait, cette lettre, avec acharnement, parmi ses papiers,

partout, avec autant de persistance que si vraiment elle eût existé.

--Je ne puis mettre la main dessus, dit-il d'un ton dépité, je l'aurai

laissée en bas ou dans ma chambre. J'ai tant d'occupations que j'en

perds la tête. Il faut la trouver, pourtant... Vous permettez, je

descends, je suis à vous à l'instant!

Il sortit en effet rapidement, et vivement referma la porte sur lui.

Véritablement il était un peu étourdi du surprenant concours de

circonstances qui, sans peines, sans efforts de sa part, amenait ces

deux jeunes gens ensemble, dans sa maison, à son entière discrétion, et

il avait besoin de réfléchir.

Sa sortie avait été une de ces inspirations qui jamais ne font défaut

aux coquins à l'affût de l'occasion. Devinant un rendez-vous donné chez

lui, il était bien aise de laisser un peu «les amoureux», comme il

disait, tête à tête.

Il ne risquait rien à cela, n'étant pas allé plus loin que l'autre côté

de la porte.

Alternativement, il collait l'oeil et l'oreille à la serrure, il

entendait, il voyait.

Cet instant de liberté que lui laissait la grossière diplomatie de

l'intrigant de village, parut à Norbert une faveur céleste.

Ce n'est pas que l'intelligence lui manquât, pour deviner le piège; mais

l'esprit, dans les grandes crises, ne s'arrête pas aux circonstances

extérieures.

Depuis l'entrée de Mlle de Sauvebourg, il était frappé de

l'altération de ses traits si purs, respirant d'ordinaire le calme

assuré de l'innocence.

Il osa lui prendre la main, qu'elle ne retira pas, et chercha son

regard, espérant lire jusqu'au fond de son âme.

--De grâce, mademoiselle, commença-t-il, qu'avez-vous? Ce ne peut-être

le malheur de cette pauvre femme qui vous attriste à ce point!

Un soupir profond fut la seule réponse de Mlle Diane. Une grosse

larme brilla dans ses yeux, trembla une seconde dans ses cils, et

lentement roula, brûlante, la long de sa joue.

Cette larme emplit de douleur l'âme du pauvre jeune homme.

--Au nom du ciel, insista-t-il d'une voix étranglée par l'angoise, que

vous arrive-t-il! mademoiselle!... Diane!... je vous en conjure,

parlez-moi, répondez-moi... ne suis-je pas votre ami, le plus dévoué, le

plus aimant des amis?

Elle résista d'abord, écartant doucement Norbert, détournant la tête.

Puis enfin, avec toutes sortes d'hésitations, et comme si elle eût fait

à ses pudeurs de jeune fille la plus douloureuse violence, elle avoua

que la veille au soir, et lorsqu'elle s'y attendait le moins, son père

lui avait parlé d'un parti qui se présentait, un jeune homme offrant

toutes les garanties de naissance, de caractère et de fortune qui

enlèvent le consentement des familles.

Norbert l'écoutait, la joue blême, secoué par toutes les furies de la

jalousie et de la colère.

--Et vous n'avez pas refusé, s'écria-t-il, vous n'avez pas repoussé ces

propositions affreuses?...

Hélas! le pouvait-elle?

Sans répondre directement, elle se répandit en plaintes désolées, sur la

tyrannie de la famille. Que peut faire une pauvre jeune fille,

abandonnée sans défense aux caprices ou aux calculs de sa famille,

obsédée, réprimandée, épiée?

Comment disposerait-elle librement de son coeur, prise entre deux

alternatives également effrayantes, réduite à opter entre un mariage qui

lui faisait horreur, et le couvent, dont la seule menace la glaçait?...

Accroupi derrière la porte de son cabinet, ne perdant ni un geste, ni un

mot, ni un coup d'oeil, ni une intonation, maître Dauman jubilait

prodigieusement.

--Eh! eh! ricanait-il, pas mal, pour une petite pensionnaire émancipée

d'hier. Elle a des dispositions, cette jeune commère, et inspirée par

moi elle peut aller loin. Bien trouvé, pour forcer ce jeune benêt à se

déclarer! Mais réussira-t-elle?...

Oui! la mort la plus épouvantable, inévitable, imminente, la hache

au-dessus de sa tête, n'eussent pas effrayé Norbert autant que ces

horribles perspectives.

--Et vous avez pu hésiter! fit-il d'un ton de reproche. On sort du

couvent, si hauts qu'en soient les murs, tandis que le mariage... le

mariage!...

Il s'arrêta. Il ne trouvait pas d'expressions pour rendre la sensation

qu'il éprouvait, en songeant que Mlle de Sauvebourg pourrait être à

un autre.

Elle, cependant, rendue mille fois plus belle par son désordre,

poursuivait ses lamentations d'une voix entrecoupée. On eût dit que sa

poitrine gonflée par les sanglots allait éclater.

--Quelles raisons donner à son père de sa résistance? Ne savait-on pas

bien qu'elle n'aurait pas de dot, qu'elle était sacrifiée à son frère

aîné, immolée aux stupides préjugés de l'orgueil nobiliaire? Qui donc

dans de telles conditions s'intéresserait à elle, qui donc songerait à

demander jamais sa main!

--Et moi! s'écria Norbert frémissant, et moi, qui suis-je donc! Vous ne

m'aimez donc pas, que vous n'avez pas daigné penser à moi!...

--Hélas! mon ami, murmura-t-elle, êtes-vous libre plus que moi? Nos

destinées ne sont-elles pas pareilles? Oubliez-vous tout ce que vous

m'avez dit? N'êtes-vous pas, ainsi que moi, victime de l'implacable

raison de famille!...

Norbert écoutait, les traits contractés par une rage froide. Il lui

semblait qu'un homme nouveau s'éveillait en lui. L'énergie terrible de

ses pères, courbée sous une main de fer, se révoltait. Le sang rouge des

Champdoce qui coulait dans ses veines, enflammé par la passion,

bouillonnait comme la lave.

--Je ne suis donc qu'un enfant débile et lâche? dit-il, se contenant à

peine.

--Votre père est tout puissant, lui fut-il répondu avec la douceur de la

résignation; il est rude, il est inflexible, et vous êtes en son

pouvoir. Votre père, mon ami...

C'en était trop! L'orage terrible qui grondait dans le coeur de

Norbert éclata.

--Mon père, s'écria-t-il d'une voix éclatante, mon père!... Eh! que

m'importe! Je suis Dompair de Champdoce aussi bien que lui, et tant pis

pour celui qui se trouve en travers du chemin d'un Champdoce! Oui,

malheur à celui-là, fût-il mon père, qui oserait se placer entre mon

désir et la femme que j'aime! Car je vous aime, Diane; je t'aime, tu es

à moi, et il n'est pas de puissance humaine assez forte pour t'arracher,

moi vivant, à mon amour.

Il était hors de lui, il délirait; il étendit les bras, et, saisissant

la jeune fille par la taille, il la serra contre sa poitrine à la

briser; et comme pour prendre possession de sa personne, il la marqua au

front d'un baiser brûlant! L'oeil grand ouvert au trou de la serrure,

maître Dauman retenait son souffle.

--Cré chien!... grommelait-il, évidemment empoigné, pour n'importe qui,

ma place vaut cent sous comme un liard... Pour moi, elle vaut cent

cinquante mille francs, que ces amoureux me donneront. Il tient de son

papa, le petit. Quelle braise!... Quand la jeune personne et moi

soufflerons dessus, l'incendie sera vite allumé...

Plus palpitante que l'oiseau entre les mains d'un enfant, Mlle de

Sauvebourg repoussait Norbert et se dégageait de son étreinte.

Il lui paraissait sublime en ce moment: transfiguré par la colère,

admirable d'orgueil et de passion. Et, sentant vibrer toutes les cordes

de son être, elle avait peur... peur de lui, peur d'elle même. Après ce

grand éclat, Norbert gardait le silence, tout étourdi et confus de son

emportement.

Il cherchait maintenant quelqu'un de ces arguments raisonnables et

décisifs qui assurent le triomphe d'une cause en suspens. Bientôt il

crut l'avoir trouvé.

--Me refuseriez-vous donc, mademoiselle, reprit-il d'une voix plus

calme, me repousseriez-vous si, à genoux, à mains jointes, je vous

demandais d'être ma femme, d'être duchesse de Champdoce?

Mlle de Sauvebourg répondit par un seul regard, mais il n'y avait pas

à s'y méprendre, il disait: Oui, oui avec bonheur.

--Eh bien! répondit Norbert, pourquoi nous effrayer de vaines chimères?

Douteriez-vous de moi, de ma parole, de mon amour? Il se peut que mon

père s'oppose à des projets qui assureraient la félicité de ma vie;

qu'importe! Avant longtemps j'échapperai à son despotisme. Je serai

majeur dans quelques mois, c'est-à-dire libre, maître de suivre les

inspirations de mon coeur, et alors...

De l'air le plus triste Mlle Diane hochait la tête. Il s'interrompit

un peu inquiet et presque aussitôt demanda:

--Que voulez-vous dire? Quel obstacle apercevez-vous?

--Hélas! mon ami, comment ne pas vous dire que vous vous bercez

d'illusions vaines. Ce n'est qu'à vingt-cinq ans accomplis qu'un homme

échappe aux dernières entraves du pouvoir paternel, et peut donner son

nom à qui bon lui semble...

Cet avertissement, le perspicace Président l'attendait derrière sa

porte.

--Bravo! murmura-t-il, bravo, la jeune demoiselle! Voilà donc pourquoi

elle est venue, elle voulait prévenir l'enfant. Peste! il fait bon lui

donner des leçons, elle ne les oublie pas.

Cependant Norbert ne pouvait en croire ses oreilles.

--Ce que vous dites est impossible, mademoiselle, dit-il.

--C'est la vérité, malheureusement, mon ami. Au-dessus de nous, de notre

volonté, de nos plus ardents désirs, il y a la loi, et c'est la loi qui

a fixé l'âge que je vous dis: vingt-cinq ans. Ce serait donc sept ans à

attendre... sept ans! Vous jouirez de votre fortune, alors, Norbert,

vous habiterez Paris, vous serez fêté, entouré, flatté, toutes les

séductions viendront au-devant de vous, tous les plaisirs, toutes les

ivresses. Penserez-vous encore à moi? Vous souviendrez-vous seulement

qu'il existe une pauvre jeune fille que vous prétendiez aimer, et qui

elle-même...

--Champdoce n'oublie jamais, s'écria Norbert, et jamais ne cède! Que me

parlez-vous de la loi? J'aurai de l'argent quand je serai majeur, et je

trouverai des gens qui m'apprendront comment on peut s'y soustraire. Et

si c'est impossible, eh bien! j'aviserai. J'ai dit: Je veux.

J'arracherai le consentement de mon père de vive force, s'il le faut...

Le Président s'était relevé, et d'un doigt soigneux il époussetait à

coups de pichenettes les genoux de son pantalon.

--Attention! se disait-il, voici l'instant de paraître. Je reviens en

hâte, j'ouvre la porte, je surprends quelques mots, j'y réponds, et je

suis en plein dans la situation. Allons, cela évitera bien des

longueurs...

Ce disant, il entra.

Le même cri de surprise et d'effroi échappa à Mlle de Sauvebourg et à

Norbert.

Entièrement absorbés dans les sensations de l'heure présente, ils

avaient oublié en quel lieu ils se trouvaient, et jusqu'à l'existence du

«Président.»

Lui, ne sembla nullement décontenancé de l'effet qu'il produisait; il

l'avait prévu. C'est du ton le plus détaché, et comme s'il se fût agi

d'une chose toute naturelle, qu'il prit la parole.

--Impossible, commença-t-il, de dénicher cette satanée lettre. Mais

qu'importe, je vous garantis l'affaire de la mère Rouleau arrangée, et

je voudrais bien en dire autant de la vôtre.

Norbert et Mlle Diane tressaillirent et échangèrent un regard où se

peignait l'inquiétude qu'ils ressentaient de se savoir à la discrétion

de cet homme.

Cette crainte, très-évidente, parut cruellement mortifier Dauman.

--Mon Dieu! reprit-il d'un ton bourru, je sais bien que ce ne sont pas

là mes affaires, et que vous avez le droit de me dire: «Bonhomme,

mêle-toi de ce qui te regarde!» Mais que voulez-vous, c'est plus fort

que moi, l'injustice me révolte, et bon gré mal gré il faut que je me

mette du côté des plus faibles. Ah! il m'en a cuit plus d'une fois. On

ne se refait pas. Donc, j'arrive, je vous entends causer de vos peines,

je devine ce que je n'entends pas, et aussitôt je me dis: Président,

voici deux gentils amoureux, créés l'un pour l'autre, c'est sûr...

--Monsieur!... interrompit Mlle de Sauvebourg, froissée dans toutes

ses délicatesses de femme, monsieur! Vous vous oubliez.

La figure de maître Dauman exprima le désappointement comique et naïf de

l'homme qui, pensant rendre un grand service, s'aperçoit qu'il commet

une insigne maladresse.

--Mademoiselle me pardonnera, balbutia-t-il, je ne suis qu'un pauvre

paysan, je dis les choses comme mon coeur me les inspire; si j'ai

péché, ce n'est pas avec intention; je me tais.

Mais Norbert avait trop d'intérêt à être renseigné pour s'en tenir à

cette défaite.

--C'est bien, dit-il, mademoiselle vous excuse; Président, continuez.

--Ce sera donc pour vous obéir, monsieur le marquis.

--Oui, vous m'obligerez.

Dauman attendit quelques secondes une objection de Mlle Diane; elle

se taisait, il reprit:

--Pour lors, je me disais: voici des jeunes gens dont les désirs sont

naturels, raisonnables, juste même, et qui vont avoir à lutter contre

les volontés de leurs familles. Jeunes, sans expérience, ignorant

jusqu'aux dispositions du Code, ils seront infailliblement vaincus.

Pourquoi ne me mettrais-je pas de leur côté? Mes conseils rétabliraient

l'égalité de la partie. Car je connais la loi, moi, je l'ai étudiée,

analysée; j'en ai surpris le fort et le faible; je sais comment on

l'attaque et comment on la tourne.

Et pendant un bon moment encore, du ton le plus emphatique, il célébra

son éloge, soit qu'il ne pût se défaire de cette habitude qu'ont les

finauds de campagne d'étourdir leurs victimes de flots d'éloquence, soit

qu'il voulût laisser à Mlle Diane ni à Norbert le loisir de la

réflexion.

Il affectait en tous cas de ne pas les regarder, de ne point remarquer

que debout, dans l'embrasure de la fenêtre, ils se consultaient à voix

basse.

--Pourquoi ne pas nous confier à lui? disait Norbert, il a l'expérience

pour lui, on vient le consulter de trois lieues à la ronde, dans les cas

difficiles.

--Quoi! lui livrer notre secret!

--Ne l'a-t-il pas surpris?

--Il nous trahira; il est capable de tout pour de l'argent.

--Tant mieux s'il est avide, son avidité même nous répond de lui; il se

taira sur la promesse d'une magnifique récompense.

--Agissez donc comme vous l'entendrez, mon ami.

Enhardi par cette approbation, Norbert s'avança vers maître Dauman.

--Assez, interrompit-il, j'ai confiance en vous et j'ai répondu de vous

à mademoiselle. Vous connaissez la situation, arrivons au fait. Que nous

conseillez-vous?

--Sachez attendre, articula vivement le Président. Tout est là. Avant

votre majorité, la moindre démarche perdrait tout.

--Cependant...

--Eh! monsieur le marquis, qu'est-ce qu'un an de patience à votre âge,

avec la certitude du bonheur au bout? Pour le lendemain de vos vingt et

un ans, je vous promets, foi de Dauman, trois moyens de faire capituler

le duc de Champdoce votre père et de lui arracher son consentement.

Il parlait avec une imperturbable assurance, comme s'il les eût connus,

ces moyens.

--D'ici là, poursuivit-il, de la prudence, monsieur le marquis,

dissimulez, cachez-vous. On doit être le plus fin, quand on n'est pas le

plus fort. On vous a rencontré donnant le bras à mademoiselle. Quelle

faute! On a jasé. Qu'adviendrait-il si les propos des bavards arrivaient

aux oreilles de M. de Sauvebourg et de M. de Champdoce? Vous seriez

séparés, enfermés, surveillés. Voulez-vous réussir? Ne donnez pas

l'éveil. Plus inattendus seront les coups que nous frapperons le moment

venu, meilleures seront nos chances.

Il ne voulut pas s'expliquer autrement, mais il avait le don de la

persuasion, et quand Mlle de Sauvebourg et Norbert sortirent de chez

lui, ils étaient rassurés et plein d'espoir.

Ce fut d'ailleurs une de leurs dernières entrevues de l'année. Le temps

continuait à être si mauvais qu'ils ne pouvaient songer à se rencontrer

dehors, et la crainte qu'ils avaient d'être épiés les empêchait de

profiter de l'hospitalité que Dauman mettait à leur disposition.

Ils ne restaient pas pour cela sans nouvelles l'un de l'autre. Chaque

jour la fille de la mère Rouleau portait une lettre à Sauvebourg et

rapportait une réponse à Champdoce. Norbert écrivait des volumes.

D'ailleurs la saison s'avançait, et les châtelains du voisinage, chassés

par les premiers froids, se réfugiaient à la ville. Le vieux comte de

Mussidan était allé demander un rayon de soleil à l'Italie, M. de

Puymandour était parti pour Paris avec Mlle Marie, sa fille.

Seul, le marquis de Sauvebourg, chasseur enragé, tenait bon. Mais,

pourtant, à la suite d'une tombée de neige, ne pouvant sortir, il se

décida à suivre l'exemple général et à regagner, pour l'hiver, la belle

et vaste maison qu'il possédait à Poitiers.

Cette séparation, Norbert et Mlle de Sauvebourg l'avaient prévue, et

leurs mesures étaient prises. Ils avaient, grâce à l'ingénieuse

complaisance de Dauman, toutes facilités pour correspondre.

Mais à quoi bon! Poitiers n'était pas le bout du monde.

Deux ou trois fois la semaine, Norbert sautait sur un cheval, arrivait à

la ville, changeait en hâte de vêtements, et allait se promener devant

une petite porte, pratiquée dans le mur du fond d'un grand jardin.

A une certaine heure, convenue d'avance, cette petite porte

s'entr'ouvrait mystérieusement. Norbert se glissait par

l'entrebâillement, et il retrouvait Mlle Diane, plus belle, plus

adorée que jamais.

Cette grande passion, la certitude d'être aimé, lui avaient fait perdre

en grande partie sa farouche timidité.

Il ne passait plus son temps seul à Poitiers. Il y avait retrouvé

Montlouis, ce fils du fermier de son père qui lui avait offert sa

première tasse de café, et assez souvent ils allaient, le soir, jouer

aux dominos au café Castille.

Montlouis n'était plus que pour peu de temps à Poitiers. Ses études

étaient terminées, et il devait, le printemps venu, rejoindre à Paris le

jeune vicomte de Mussidan, en qualité de secrétaire intendant.

Même ce départ le désolait, car il aimait passionnément, ainsi qu'il

l'avoua à Norbert, une jeune fille de Châtellerault qu'il allait visiter

tous les dimanches.

Confidence pour confidence, Norbert ne sut pas cacher ses amours, et,

plus d'une fois, Montlouis l'accompagna lorsqu'il allait attendre que

s'entr'ouvrît la petite porte du jardin du marquis de Sauvebourg.

Comment le duc de Champdoce laissait-il à son fils une liberté si

grande? Il était impossible d'expliquer ce relâchement de sévérité.

[Illustration:--Jarnitonnerre! vous osez me braver.]

Quoi qu'il en fut, il aida les jeunes gens à passer l'hiver. Ils en

étaient à compter les jours qui les séparaient de cette majorité tant

attendue. Chacun d'eux avait un almanach où il effaçait, le soir, la

journée écoulée.

Ainsi ils effacèrent décembre, puis janvier, puis trois mois encore; les

beaux jours revenaient; les châteaux se repeuplaient; M. de Puymandour

et M. de Mussidan étaient de retour; le marquis de Sauvebourg ne tarda

pas à les imiter.

Quel moment que celui où Norbert et Mlle de Sauvebourg se

retrouvèrent chez Dauman, libres de toute contrainte!

Ils n'avaient plus que quelques mois à attendre, et pour s'encourager à

prendre patience, à l'aide de mille précautions, ils passaient toutes

les après-midi une heure ensemble au sentier de Bivron, mais de l'autre

côté de la haie, cachés par les arbres.

C'est de l'un de ces rendez-vous que revenait Norbert, l'esprit libre,

le coeur plein de joie, quand on l'avertit que son père le demandait

dans la salle commune. Il y courut.

--Marquis, commença le duc sans préambule, réjouissez-vous; je vous ai

trouvé un parti, avant deux mois vous serez marié!

Les esclaves de Paris · 第 86 / 143 题