Dauman, lui, attendait, tout aussi rassuré que l'oiseleur qui, ayant
habilement disposé dans les chaumes son perfide miroir, se croise les
bras, sûr que les alouettes s'y viendront prendre.
N'avait-il pas fait briller aux yeux de Norbert l'éblouissant espoir de
la liberté?
Comme tous ces hommes qui, dans les campagnes, exploitent
alternativement la cupidité et la misère, maître Dauman avait des
espions partout.
Heure par heure, pour ainsi dire, il savait tout ce qui se passait au
château de Champdoce.
On lui avait rapporté presque textuellement le dernier entretien du duc
et de son fils. Il était informé des conditions nouvelles faites à
Norbert.
Il n'en fut ni inquiet, ni affecté, persuadé qu'en se relâchant de son
despotisme, M. de Champdoce hâtait la révolte de son fils.
Souvent, le soir, quand après son dîner il allait, selon sa coutume, se
promener sur la grande route en fumant sa pipe de bruyère fabriquée par
lui, il s'arrêtait au bas des taillis de Bivron d'où l'on apercevait le
château de Champdoce.
Il montrait le poing au vieil édifice, et d'une voix sourde il répétait:
--Il y viendra, il y viendra...
Il y vint.
Après une semaine de luttes intérieures, après de cruels combats, après
s'être mis deux fois en route et deux fois être revenu sur ses pas,
Norbert osa venir frapper à la porte de l'ennemi de son père.
De sa fenêtre, Dauman l'avait aperçu descendant lentement la côte, le
fusil sur l'épaule, suivi de son bel épagneul Bruno.
Le maître hypocrite avait donc eu le loisir de préparer sa physionomie,
et de prendre une contenance toute différente de celle de la première
entrevue.
C'est encore avec toutes les démonstrations d'un respect outré qu'il
reçut «Monsieur le marquis,» comme il l'appelait avec une grotesque
emphase; mais il sut paraître gêné, affectant précisément assez de
contrainte pour que Norbert ne pût ne la point remarquer.
Lui, si beau parleur d'ordinaire, et qui avait un gros répertoire de
formules banales qu'il débitait à ses clients, il semblait s'entortiller
à n'en pouvoir sortir dans ses phrases respectueuses, ne sachant que
répéter:
--Bien à votre disposition, monsieur le marquis, tout à votre service.
Norbert, qui comptait sur le chaud accueil de l'autre jour, fut si
décontenancé de cette surprenante froideur, qu'un moment il eut l'idée
de se retirer.
Une puérile vanité le retint, et il se dit qu'ayant fait tant que de
venir, il se devait de prendre son courage à deux mains et de parler.
--Je voudrais vous consulter, Président, commença-t-il, pour ce que vous
savez; n'ayant nulle expérience, je me décide à profiter de la vôtre.
L'autre avait l'air de tomber des nues. Il renversait la tête en
arrière, les yeux au plafond, comme s'il eût attendu une inspiration des
solives où pendaient ses paquets de graines.
--Ce que je sais, murmurait-il, ce que je sais...
Une fois engagés dans une voie qu'ils savent périlleuse, les plus
timides ferment les yeux et vont droit au danger.
--Eh oui! fit Norbert, ne deviez-vous pas me donner le moyen de changer
contre une meilleure l'existence qui m'excède?
--En effet il me semble...
--Vous m'avez offert deux expédients et vous m'en avez fait entrevoir un
troisième, plus sûr, affirmiez-vous; quel est-il?
L'embarras si admirablement joué du sieur Dauman sembla redoubler à
cette question, trop précise pour qu'il pût l'éluder.
--Comment, répondit-il avec le plus niais sourire qu'il put trouver,
comment, vous vous souvenez encore de cela?
--Je n'ai cessé d'y penser.
Le maître coquin intérieurement était ravi.
C'est pourtant avec le même sourire forcé qu'il reprit:
--Oh! vous savez, monsieur le marquis, on dit comme cela tant de
choses!... Entre l'intention et le fait, il y a un bout de chemin, la
loi le reconnaît. Je suis si franc de mon naturel, que je ne sais pas
toujours tenir ma maudite langue. J'aurai parlé en l'air.
Norbert était un pauvre garçon fort ignorant; ce n'était pas un être
faible et mou. Son père avait pu plier les ressorts de son énergie, mais
non les briser. D'ailleurs, c'était bien le sang rouge et chaud des
Dompair de Champdoce qui courait dans ses veines.
Du coup il se dressa, frappa violemment le parquet de la crosse de son
fusil.
--C'est-à-dire, s'écria-t-il, que vous m'avez pris pour un niais...
--Oh! monsieur le marquis!...
--Et que vous avez pensé qu'on pouvait se jouer de moi impunément. Il
vous a paru plaisant de m'arracher mes secrets. Qu'en comptez-vous
faire? Les colporter pour en rire pourrait vous coûter cher,
Président!...
Il s'interrompit, surpris de l'air navré du sieur Dauman, et il eut
presque regret de son emportement lorsqu'il l'entendit s'écrier du ton
le plus douloureusement ému:
--Me juger ainsi, moi! monsieur le marquis; me supposer capable d'une
pareille infamie!...
--Alors, que signifient vos façons d'aujourd'hui?
La physionomie traîtresse du sieur Dauman exprima la plus vive anxiété.
Il hésitait, il paraissait délibérer afin de décider lequel était le
plus convenable de parler ou de se taire.
Enfin, il se dressa, il avait pris son parti.
--Tenez, monsieur le marquis, fit-il résolûment, puisque vous m'avez
deviné, tant pis! je vous dirai la vérité. Vous vous fâcherez si vous
voulez...
--Je ne me fâcherai pas. Parlez sans crainte, Président.
--Eh bien! j'ai réfléchi.
--Ah?
--C'est comme cela. Je ne suis qu'un pauvre homme, moi, monsieur le
marquis, et il n'en faudrait guère pour me compromettre. La moindre de
mes imprudences peut être punie par le manque de pain. Que fais-je en
vous assistant de mes conseils? Évidemment, je contrecarre les projets
de monsieur votre père. Me voyez-vous, moi, Dauman, luttant contre le
tout-puissant et richissime duc de Champdoce?--Il salua.--Qu'arriverait-il,
s'il apprenait jamais mon audace? Il irait tout droit trouver monsieur
le procureur du roi.--Il souleva son bonnet.--Et dès demain, les
gendarmes viendraient chercher mon Dauman pour le conduire en prison.
Norbert n'apercevait pas la relation.
--Les gendarmes demanda-t-il, pourquoi?
--Comment, pourquoi! Vous n'avez donc jamais ouvert un code, monsieur le
marquis? Mon Dieu! que les parents sont négligents! vous n'avez pas
dix-neuf ans, et je connais un certain article 354 d'où on peut tirer
tout ce qu'on veut, même cinq ans de réclusion pour votre serviteur.
Peste! la loi ne badine pas quand il s'agit d'un mineur qui est fils
d'un duc millionnaire. Et dire que votre père pourrait apprendre que je
vous ai fait connaître vos droits! Je tremble rien que d'y songer...
--Comment l'apprendrait-il?
Le sieur Dauman ne répondit pas, et ce silence significatif parut à
Norbert si injurieux, que tapant du pied, il insista:
--Je vous demande, Président, comment il l'apprendrait?
--Hélas! monsieur le marquis, vous respectez et surtout vous craignez
votre père, ce qui est votre devoir...
--C'est-à-dire que vous me croyez assez simple pour aller tout lui dire.
--Non, mais il peut concevoir un soupçon et vous interroger; vous-même
m'avez appris que, lorsqu'il vous regarde d'une certaine façon, il
obtient tout de vous.
Tout s'expliquait pour Norbert. Sa colère tomba; c'est d'un ton amer,
mais presque froidement qu'il dit:
--Je puis être un «sauvage,» je ne serai jamais un dénonciateur. Quand
j'ai promis de garder un secret, il n'est ni menaces ni tortures qui
puissent me l'arracher. Je redoute mon père, ma terreur en sa présence
est plus forte que ma volonté, mais je suis Champdoce, je ne crains
personne autre; entendez-vous, Président?
--Ah! comme cela...
--Nul jamais ne saura par moi que vous m'avez seulement dit un mot, je
vous en donne ma parole d'honneur.
La physionomie du Président reprenait peu à peu cette expression de
sympathique intérêt qui inspirait tant de confiance à Norbert.
--En vérité, reprit-il, on dirait, à voir mes hésitations, que mon
dessein est de vous pousser au mal, monsieur le marquis, tandis qu'au
contraire... C'est que l'expérience rend prudent. Moi donner un mauvais
conseil! Jamais. Est-ce que je ne connais pas mon code? Voilà mon
bréviaire, à moi, ma règle de conduite, ma foi, ma conscience.
Il avait pris, sur la tablette de son bureau, un gros petit livre à
tranches multicolores, encrassé par un long usage, et le brandissant
fièrement, il ajouta:
--Mais il faut savoir tout ce qui est là-dedans.
Ce panégyrique agaçait singulièrement Norbert.
--Enfin, interrogea-t-il, que dois-je faire?
Maître Dauman cligna de l'oeil et répondit:
--Rien, monsieur le marquis. Trois ans à peine vous séparent de votre
majorité, il faut patienter, attendre...
--Eh! si je m'en étais senti le courage, je ne serais pas ici.
--C'est pourtant le seul expédient raisonnable. Votre père est un
vieillard, pourquoi le chagriner? Laissez-lui donc encore ces trois
années de répit pour caresser ses chimères...
D'un coup de poing violemment appliqué sur le bureau, Norbert lui coupa
la parole.
--Si c'est là tout ce que vous avez à me dire, fit-il, je regrette
d'être venu.
Il se leva, siffla Bruno comme s'il voulait se retirer, et ajouta:
--J'aurais fort bien trouvé cet expédient sans le secours du votre
expérience: bonsoir!
Le Président ne bougea pas, sûr que d'un mot il retiendrait Norbert.
--Vous êtes vif, monsieur le marquis, fit-il, que ne me laissez-vous
achever?
--Alors, finissez vite, dit le jeune homme sans se rasseoir.
Maître Dauman n'en parla ni plus ni moins vite.
--Remarquez, monsieur le marquis, reprit-il, que si je vous exhorte à
ménager votre père, je ne vous engage pas, pour cela, à endurer comme
par le passé toutes ses fantaisies. Qu'est-ce que je veux, moi? vous
voir heureux l'un et l'autre. Je suis en ce moment comme un bonhomme de
juge de paix qui s'efforce de mettre deux adversaires d'accord. Il est
des accommodements avec les situations les plus difficiles. Ne
pouvez-vous, tout en restant en apparence le plus dévoué des fils, agir
en réalité à votre guise? Il ne faut jamais résister ouvertement à ses
parents. Combien de jeunes gens sont dans votre cas! Devant papa et
maman, on leur donnerait le bon Dieu sans confession, et derrière ils
font le diable à quatre. Quand on n'est pas le plus fort, on doit être
le plus fin.
A la mine de son «client,» le Président jugeait l'effet de son
allocution; il était grand, et tel qu'il le souhaitait.
Norbert qui jusque-là avait gardé la main sur le loquet de la porte, le
lâcha et se rapprocha.
--N'avez-vous pas une certaine liberté maintenant, monsieur le marquis?
poursuivit Dauman. C'est l'essentiel. Votre père saura-t-il si vous
l'employez à chasser ou à toute autre chose?
--A quoi?
Dauman partit d'un franc éclat de rire.
--Dame!... je ne sais pas, cela dépend des goûts. Je ne puis parler que
de ce que je ferais si j'étais à votre place.
--Dites-le, Président.
--Pour lors, je ne resterais au château que juste assez pour ne pas
inquiéter papa. Ah! je n'y ferais pas grande poussière. Le reste de mon
temps, le bon, je le passerais à Poitiers, qui est une belle ville où on
a tout sous la main. J'y louerais un petit appartement, et j'y vivrais
comme un joli garçon qui est son maître. A Champdoce, je garderais ma
veste et mes sabots, mais à Poitiers j'aurais de fins escarpins et des
habits achetés chez les meilleurs tailleurs. Puis, je me faufilerais
dans la société des étudiants, de joyeux vivants, qui passent toutes les
nuits à boire du punch, à jouer au billard et à chanter la mère
Godichon. Voilà qui est vivre. J'aurais des amis, des maîtresses;
j'irais au spectacle, au bal, dans les cafés. J'en ai tâté, moi, quand
j'étudiais pour entrer dans les affaires...
Il s'interrompit et brusquement demanda:
--Il doit y avoir de bons coureurs parmi les chevaux que votre père
élève, et qui sont parqués en bas des prés Juron?
--Oui certes!
--Eh bien! quoi de plus facile que d'en dresser un à votre usage? Je
suppose que vous avez envie d'aller à Poitiers, que faites-vous? Le
soir, quand on vous croit endormi, vous filez doucement, avec votre
fusil, emmenant le bel épagneul que voici; vous bridez un cheval, et
hop! en deux temps de galop vous êtes à la ville. Vous mettez le bidet à
l'auberge, vous vous habillez en grand soigneur que vous êtes et vous
rejoignez vos amis. S'il vous plaît de rester là-bas, ici on se dit, en
ne voyant ni votre fusil ni votre chien: «Il est à la chasse.» Et ni vu,
ni connu!...
Norbert avait naturellement un caractère droit et ferme. L'idée d'une
existence de tromperies continuelles, de ruses, de mensonges, lui
répugnait singulièrement.
C'est là cependant que conduisent fatalement l'oppression et la crainte.
D'un autre côté, ce tableau grossier de plaisirs faciles et vulgaires
que lui présentait maître Dauman répondait si bien à ses imaginations
secrètes qu'il pâlissait tant son émotion était vive, et que la flamme
des plus ardentes convoitises brillait dans ses yeux.
--Oui, balbutia-t-il, c'est bien là ce que je pensais.
--Alors qui vous empêche?...
Le pauvre garçon ne put retenir un gros soupir, et bien bas il murmura:
--Il faut de l'argent, pour cela, beaucoup, et je n'en ai pas. Si j'en
demandais à mon père, il me refuserait, et d'ailleurs, je n'oserais
jamais...
[Illustration: Il épaula, ajusta et fit feu.]
--Quoi! monsieur le marquis, vous qui serez si riche dans trois ans,
vous n'avez pas un ami qui puisse vous obliger?
--Je n'ai personne!
Et, écrasé sous le sentiment de son impuissance, Norbert se laissa
lourdement retomber sur sa chaise. Le sieur Dauman, lui, les sourcils
froncés, paraissait réfléchir. On eût juré qu'au dedans de lui un combat
violent se livrait entre deux idées absolument opposées.
--Eh bien, non! s'écria-t-il, non, monsieur le marquis, il ne sera pas
dit que j'aurai eu la dureté, vous voyant malheureux, de ne pas
m'employer à votre service. On a tort de mettre le doigt entre l'arbre
et l'écorce, mais tant pis! je me risque. On vous prêtera ce qu'il vous
faut.
--Vous, Président?
--Malheureusement, non! Je ne suis qu'un pauvre diable, moi, je n'ai
rien de côté, et ce n'est qu'à grand'peine et à force de privations que
je joins les deux bouts; mais j'ai la confiance de plusieurs fermiers
aisés d'ici, qui m'apportent leurs économies pour les faire valoir. Qui
m'empêche d'en disposer en votre faveur?
C'est à peine si Norbert respirait, tant l'espérance et l'anxiété lui
serraient le coeur.
--Oh! si cela se pouvait! murmura-t-il.
--Cela se peut, monsieur le marquis. Seulement, il vous en coûtera cher.
On vous demandera, comme de juste, des intérêts proportionnés aux
risques de pertes qui sont considérables.
--Que m'importe!
--C'est que, voyez-vous, le Code ne reconnaît pas ces transactions, et,
en m'en mêlant, je manque aux principes de toute ma vie. C'est de
l'usure, me dira-t-on. Possible. Moi, je répondrai que le bénéfice,
quand il est aléatoire, doit être grand. Mon devoir était de vous
avertir; vous êtes prévenu, réfléchissez. Je vous le déclare, à votre
place je ne consentirais pas cet emprunt, j'attendrais une occasion.
--Je ne veux plus attendre.
Maître Dauman eut ce geste des épaules, qui signifie si clairement:
«Comme vous voudrez, j'ai fait ce que j'ai pu.»
--A votre aise, monsieur le marquis, poursuivit-il. Je m'explique votre
insouciance. Vous serez si riche à votre majorité, que quelques milliers
de francs à rembourser ne vous gêneront en rien.
Et aussitôt, pour l'acquit de sa conscience, comme il disait, car
Norbert ne l'écoutait pas, il se mit à expliquer les «clauses et
conditions» de l'emprunt, appuyant à dessin sur ce qu'elles avaient
d'exorbitant, insistant sur ce fait qu'il était étranger à des
prétentions assez ridicules, qu'il ne faisait que remplir le mandat de
ses commettants.
--Vous comprenez? répétait-il à chaque phrase, vous comprenez?
Norbert comprenait si bien, que c'est avec une véritable explosion de
joie qu'en échange de deux mille francs il signa deux obligations de
quatre mille francs chacune,--il en eût signé dix,--au profit d'un sieur
Besson et d'un sieur Lantoine, deux cultivateurs du pays, gens
absolument tarés et entièrement à la discrétion de Dauman, leur
créancier.
Il s'était d'ailleurs engagé, sur l'honneur, à ne jamais avouer, quoi
qu'il pût arriver, que le Président s'était mêlé de cette affaire.
--Surtout, monsieur le marquis, de la prudence, beaucoup de prudence!...
Ne parlez à âme qui vive de nos relations, et cachez-vous pour venir me
visiter.
Ce fut le suprême conseil de Dauman, quand «son client» s'éloigna.
Il était seul dans son «cabinet,» il triomphait; il se mit à relire les
titres que Norbert laissait entre ses mains en échange de deux billets
de banque. Étaient-ils en règle, ne s'y trouvait-il rien qui pût les
frapper de nullité entre ses mains?
Non. Il connaissait la loi, il n'avait rien oublié. Hormis le cas où
Norbert viendrait à mourir, il avait tout prévu.
Et certes, Dauman espérait bien que l'opération ne se bornerait pas à ce
prêt insignifiant. Il comptait que Norbert aurait vite dissipé cette
somme de deux mille francs, énorme lorsqu'il s'agit de la gagner,
insignifiante pendant qu'on la jette par toutes les fenêtres de ses
fantaisies.
Devançant l'avenir, il se voyait plaçant toutes ses économies,
c'est-à-dire une quarantaine de mille francs, sur la tête de cet
écervelé, et, à sa majorité, lui réclamant une fortune. Sans compter que
d'ici là...
Il est vrai que tous ces beaux projets dépendaient de la discrétion de
Norbert. Sur un soupçon, le duc ne manquerait pas d'apparaître et
romprait tout.
Cependant, Dauman ne comptait que sur quatre ou cinq jours d'anxiété,
car, bien évidemment, si le jeune homme ne se trahissait pas sur le
moment même, il aurait vite acquis l'habitude de la dissimulation.
Le Président avait raison de ne pas trop craindre.
La passion a des ressources et des roueries inattendues. La peur extrême
que Norbert avait de son père lui tint lieu de dix ans de diplomatie.
Par moments il doutait, et il se demandait si c'était bien à lui, si
misérable jusqu'ici, qu'arrivait cette bouffée de bonheur
extraordinaire, et pour être bien sûr qu'il n'était pas le jouet d'un
rêve, il froissait dans sa poche le papier soyeux des billets de banque.
La nuit lui parut éternelle. Dévoré de la fièvre aiguë de l'impatience,
il se tournait et se retournait sur son lit, appelant vainement le
sommeil qui lui eût fait perdre conscience des heures trop lentes.
Et au jour, il était sur la route de Poitiers, le fusil sous le bras,
marchant à grandes enjambées, sifflant à tout moment Bruno qui
s'attardait dans les champs.
Son plan était bien arrêté.
--J'arrive, se disait-il, je loue un gentil petit appartement; je cours
chez un tailleur, je me lie avec tous les étudiants, etc., etc.
C'était là, juste ce que le Président avait dit qu'il ferait.
Quel homme que ce Dauman et quel ami précieux!
Le malheur est que, toujours, entre le désir et sa réalisation, se
glisse quelque empêchement d'autant plus imprévu qu'il est plus simple.
Arrivé à Poitiers, où il n'était venu qu'une fois, Norbert se trouva
effaré, perdu, comme l'oiseau qui, né et élevé en cage, s'échappe et ne
sait pas se servir de ses ailes.
Il marchait tout penaud par les rues, regardant les maisons, lorgnant
les boutiques, mortellement embarrassé pour en venir à ses fins.
Enfin, après mille hésitations, mille résolutions prises et abandonnées,
mourant de faim, pleurant presque, maudissant sa timidité, il gagna non
sans peine le champ de foire et entra déjeuner dans l'auberge où il
avait mangé un morceau avec son père.
Puis, désespéré, il regagna Champdoce aussi triste qu'il était gai le
matin.
Mais Dauman était là.
Consulté par Norbert, après avoir bien ri de sa singulière déconvenue,
il le mit en rapport avec un sien ami, lequel, moyennant une bonne
commission, comme de raison, pilota le jeune «sauvage», lui loua un
petit appartement meublé rue Saint-François, et enfin le conduisit chez
un tailleur où il se commanda pour 500 francs d'habits.
Alors il croyait que ses voeux allaient être comblés à point. Après
avoir eu la fringale pendant des années, se trouvant enfin à table, il
ne put pas manger.
Il lui arriva ce qui toujours advient à ceux qui ont trop vécu de rêves.
Comparée aux mensonges de son imagination, la réalité lui parut froide,
repoussante, affreuse.
Sa timidité, d'ailleurs, sa sauvagerie, le sentiment de son ignorance de
la vie le paralysaient et l'empêchaient de goûter aucune des jouissances
qu'il s'était promises. Il lui eût fallu un ami; où le prendre?
Un soir, il osa entrer au café Castille. Bien qu'on fût à l'époque des
vacances, quelques étudiants s'y trouvaient. Leur gaîté bruyante
l'effaroucha et le fit fuir.
Il vécut donc seul à Poitiers, comme à Champdoce, et plus désolé.
Ses heures de liberté volée, il les passait tristement dans son
appartement, en compagnie de Bruno, qui certes eût préféré battre la
campagne. Ou bien, quittant la veste, il revêtait ses beaux habits et il
allait se promener sur Blossac.
En tout, il n'eut pas plus de cinq bonnes soirées qu'il passa au
théâtre.
Et que de risques pour de si maigres satisfactions, que de peines, de
précautions! Combien de mensonges entassés!
Puis, que de terreurs! Son père ne pouvait-il ouvrir les yeux?
M. de Champdoce, en effet, s'était aperçu des sorties et des absences de
son fils; mais, à cent lieues de la vérité, il les attribuait à d'autres
causes qui ne lui déplaisaient pas trop.
Un matin, cependant, il railla doucement Norbert de sa maladresse à la
chasse. Il n'avait pas rapporté trois pièces de gibier depuis qu'il
avait un port d'arme.
--Aujourd'hui, du moins, lui dit le duc, tâchez de revenir le carnier
plein, car nous aurons demain un ami à dîner.
--Un ami! ici?
--Oui, répondit M. de Champdoce, qui ne put s'empêcher de sourire, nous
recevrons M. de Puymandour. Même pour cette circonstance, je fais ouvrir
et disposer la salle à manger du second étage; nous y dînerons.
Norbert s'éloigna, aussi intrigué que possible.
Ce dîner, ces préparatifs étaient des événements extraordinaires.
Cependant, le choix du convive était plus surprenant encore.
--N'importe, se dit Norbert, je veux tuer quelque chose.
Mais il ne suffit pas toujours de vouloir. Il était fort inexpérimenté.
C'est donc en vain qu'il fit plus de six lieues dans sa matinée et brûla
beaucoup de poudre. Il était furieux.
Cependant, vers les deux heures, comme il arrivait aux bruyères de
Bivron, il crut apercevoir à vingt pas, près d'une haie, un imprudent
lapin tout occupé de brouter une touffe de luzerne. Quelle occasion!
Avec des précautions extrêmes, il épaula, ajusta et fit feu.
A l'explosion de l'arme, un cri de douleur ou d'effroi, un cri terrible,
répondit, et Bruno s'élança vers la haie, en aboyant avec fureur.
V
Les hommes, assez volontiers, vantent leur esprit de suite, leur
fermeté, leur persévérance. Pure fatuité de leur part.
C'est chez la femme seulement que la persévérance se trouve, mais
opiniâtre, inflexible, intraitable, poussée jusqu'à la folie.
Sous ce rapport, Mlle Diane de Sauvebourg était dix fois femme.
Cette belle et naïve jeune fille, toute préoccupée en apparence de
futilités, que son père appelait en riant sa «chère girouette,» cachait
sous ses dehors frivoles une volonté de fer, et fût morte avant de
renoncer volontairement au projet qu'elle avait conçu d'être un jour
duchesse de Champdoce.
Cependant, ses longues promenades à travers champs, toutes savamment
choisies pour amener une rencontre qu'elle jugeait devoir être décisive,
étaient restées inutiles.
Bien que le temps fût souvent mauvais, que les sentiers détrempés
fussent devenus moins praticables, qu'il fît froid, elle continuait ses
charitables visites autour du château de Champdoce.
--Un jour viendra bien, pensait-elle, où je l'apercevrai, cet invisible.
Le jour tant souhaité vint.
C'était vers la mi-novembre, un jeudi, et, depuis le commencement de la
semaine, la température s'était tout à coup radoucie.
Le ciel était bleu, les dernières feuilles frémissaient à la brise, les
merles sifflaient dans les haies dépouillées.
Mlle de Sauvebourg, seule, un petit panier au bras, suivait le
sentier qui conduit à Mussidan en longeant les bois de Bivron, dont il
n'est séparé que par un fossé et une haie épaisse et haute.
Elle marchait lentement, au beau soleil tiède, lorsqu'un bruit de
branches brisées sous des pas lui fit lever la tête.
Elle regarda, et tout son sang afflua à son coeur.
A travers une éclaircie de la haie, de l'autre côté, elle venait de
reconnaître celui qui, depuis plus de deux mois, occupait toute sa
pensée, Norbert.
Il s'avançait fort lentement, avec les précautions minutieuses d'un
chasseur sous bois, l'oeil et l'oreille au guet, le doigt sur la
détente de son fusil.
Une insurmontable émotion cloua sur place Mlle Diane. Elle se sentait
défaillir; ses idées devenaient confuses. Elle mesurait l'abîme qui
sépare du fait les intentions les plus formelles, et toute la belle
fantasmagorie de ses projets s'évanouissait.
L'occasion si ardemment désirée, si patiemment épiée se présentait, et
si grand était son trouble qu'elle comprenait bien qu'elle n'en pourrait
profiter. Articuler une seule parole lui eût été impossible.
Qu'allait-il arriver?
Norbert allait passer près d'elle; il la saluerait, elle répondrait par
une inclination de tête, il s'éloignerait et ce serait tout, et elle
attendrait peut-être des mois une seconde rencontre.
Toutes ces réflexions traversèrent son esprit en moins de temps que n'en
met l'éclair à rayer le ciel.
Cependant, elle faisait pour rassembler son courage d'héroïques efforts,
quand elle vit le fusil de Norbert s'abaisser vers elle.
Le double canon la menaçait. Elle voulut avertir, elle ne le put...
Une douleur aiguë, comme le serait la piqûre d'une aiguille rougie,
mordit sa chair, un peu au-dessus de la cheville. Elle battit l'air de
ses deux mains, poussa un grand cri, et s'affaissa sur le sentier.
Pourtant, elle n'avait pas perdu entièrement connaissance, car elle
entendit l'explosion de l'arme, un cri terrible qui répondit au sien, et
ensuite des aboiements furieux et un grand froissement de branchages.
Presque aussitôt elle sentit sur son visage comme une haleine chaude,
puis quelque chose d'humide et de froid dont le contact la fit frémir.
Elle ouvrit les yeux. Bruno, le bel épagneul, était près d'elle,
s'agitant, lui léchant les mains.
Au même instant, la haie s'écarta sous un énergique effort, et Norbert
apparut, pâle, éperdu, les cheveux hérissés par la terreur.
Sa vue eut cet effet admirable de rendre subitement à Mlle de
Sauvebourg sa présence d'esprit et son sang-froid. Elle eut conscience
des avantages de sa position, résolut d'en tirer parti et referma les
yeux.
Norbert, lui, en présence de cette femme étendue à terre, immobile, plus
blanche que marbre, se sentait devenir fou. Il la reconnaissait, il
avait tué Mlle de Sauvebourg.
Son premier mouvement fut de s'enfuir, de courir devant lui tant qu'il
aurait de forces. Le sentiment inné du devoir l'arrêta.
Il s'approcha secoué par un horrible tremblement; il se pencha et
reconnut qu'elle ne pouvait être morte.
Alors, il s'agenouilla près de cette jeune fille que souvent il avait
admiré à l'église, et bien doucement souleva cette tête charmante et
l'appuya au pli de son bras. Il cherchait où il pouvait l'avoir frappée.
--Mademoiselle, disait-il d'une voix que l'angoisse rendait à peine
intelligible, de grâce, parlez-moi, un seul mot!
Elle ne répondait pas, elle se recueillait, elle bénissait l'événement.
Enfin, elle fit un mouvement qui arracha une exclamation de joie à
Norbert; puis, bien lentement, elle souleva ses paupières ombragées de
longs cils et promena autour d'elle le regard surpris d'une personne qui
s'éveille.
--C'est moi, mademoiselle, balbutiait le pauvre garçon, Norbert de
Champdoce; ne me connaissez-vous pas? Grand Dieu! quel affreux malheur!
C'est moi qui vous ai blessée. Me pardonnerez-vous jamais! Sans doute
vous souffrez beaucoup...
Son anxiété était si poignante, que Mlle Diane en eut pitié et
n'abusa pas. D'un geste d'une douceur infinie, elle repoussa le bras qui
la soutenait et se redressa.
--Rassurez-vous, monsieur, dit-elle; c'est à moi de vous demander pardon
de m'évanouir comme une femmelette, et pour rien, car j'ai eu bien plus
de peur que de mal.
Elle souriait si délicieusement en disant cela, que Norbert crut voir le
ciel s'entr'ouvrir. Il respira.
--Je puis courir chercher des secours, proposa-t-il.
--A quoi bon! Si j'ai quelque chose, ce ne peut être qu'une égratignure
insignifiante.
En même temps elle allongea un pied à faire tourner une tête plus solide
que celle de Norbert, et ajouta:
--Tenez, c'est là.
En effet, un peu au-dessus de la bottine, une tache de sang assez large
rougissait le bas fin et blanc.
A cette vue, l'effroi de Norbert le reprit. Il se releva vivement:
--Je cours jusqu'au château, fit-il, et avant une heure...
--Je vous le défends bien, interrompit la jeune fille, ce n'est rien, je
vous l'affirme. Regardez, je remue très bien le pied dans tous les sens.
Elle le remuait, en effet, d'un geste mutin et gracieux.
--Cependant, je vous en prie...
--Taisez-vous, nous allons voir ce que c'est.
Sur ces mots, elle sortit de sa poche un petit canif, et, fendant son
bas, elle découvrit ce qu'elle appelait en riant «l'horrible blessure.»
A vrai dire, c'était une plaisanterie. Deux grains de plomb l'avaient
atteinte. L'un avait éraflé la face interne de la cheville qui saignait
un peu; l'autre s'était logé dans la chair, mais il était resté à fleur
de peau et on le distinguait très bien.
[Illustration: Norbert apparut, éperdu, les cheveux hérissés par la
terreur.]
--Il faudrait un médecin, fit Norbert.
--Pour cela... Ah! ce n'est vraiment pas la peine.
Et fort adroitement, de la pointe de son canif, elle dégagea le grain de
plomb, qui roula à terre.
Debout au milieu du sentier, immobile, retenant son souffle, comme
l'enfant qui arrive au troisième étage de son château de carton, Norbert
contemplait d'un oeil surpris et ravi cette belle jeune fille assise à
ses pieds.
Jamais il ne s'était imaginé qu'une créature humaine pût réunir tant de
divines perfections. Il n'avait nulle idée d'un tel accueil, si amical,
si bon et si gai à la fois. De sa vie, il n'avait entendu une voix comme
celle-là douce et sonore, et qui allait droit au coeur.
Puis, comme elle était jolie, encore mal remise de son émotion! Une
larme tremblait encore dans ces beaux yeux, retenue par les cils, et
cependant ses lèvres roses souriaient. Son teint était si transparent
qu'on croyait voir le sang courir plus vite dans ses veines. Avec quelle
grâce étrange ses cheveux, à demi dénoués dans sa chute, retombaient en
grappes dorées sur ses épaules!
Et lui, si facile à effaroucher, il ne se sentait aucunement déconcerté.
Cependant, Mlle de Sauvebourg avait déchiré son mouchoir de fine
batiste et en avait fait quatre bandes dont elle entoura son
égratignure, et qu'elle assujettit avec des épingles.
--Voilà qui est fait, dit-elle gaiement, le mal est réparé.
Elle tendait en même temps sa main fine et délicate à Norbert pour qu'il
l'aidât à se relever.
Une fois debout, elle essaya de marcher et fit quelques pas en boitant
légèrement,--un peu volontairement peut-être.
--Ah! je ne le vois que trop, s'écria Norbert désespéré, vous souffrez,
mademoiselle!
--Mais non, je vous le promets. Cela me cuit bien un peu en ce moment,
mais ce soir je n'y penserai plus.
Elle eut un petit éclat de rire franc et sonore, vrai rire de
pensionnaire, et, d'un ton d'amicale ironie, elle ajouta:
--Et quand même, monsieur le marquis, ce serait un souvenir de notre
première rencontre.
Norbert ne songea pas à se demander si c'était un reproche. Il était
surtout frappé de ce que Mlle Diane l'appelait monsieur le marquis.
Jusqu'ici, Dauman seul lui avait donné ce titre. Cette attention fut
comme un baume versé sur les plaies toujours saignantes de son orgueil.
--Du moins, pensait-il, elle ne me méprise pas.
Mlle de Sauvebourg poursuivait:
--Cette aventure tragi-comique devrait être une leçon pour moi. Maman me
recommande toujours de suivre le grand chemin, mais je ne puis le
souffrir; il m'ennuie. Combien je préfère cet étroit sentier où on
marche à l'ombre et d'où on découvre toute notre vallée...
Elle étendait la main, en disant cela, et il parut à Norbert qu'à ce
geste un rideau se levait comme sur un théâtre, et que, pour la première
fois, il voyait ce paysage familier où il avait vécu.
--C'est vrai que cela est beau! murmura-t-il.
--Je passe donc tous les jours par ici, continuait Mlle Diane,
quoique ce soit bien laid de désobéir à sa mère, lorsque je vais chez la
Besson, dont la maison est au bas de la côte. Pauvre femme! elle se
meurt d'une maladie de poitrine, et le médecin croit bien qu'elle ne
passera pas l'hiver. Je fais ce que je peux pour la secourir: je lui
porte du pain blanc, du bouillon, un peu de viande...
C'est avec l'onction attendrie d'une fille de Saint-Vincent-de-Paul
qu'elle s'exprimait. La femme s'effaçait, faisant place à l'ange. Dans
la pensée de Norbert, il ne lui manquait que les ailes.
--Et ce n'est pas tout, disait-elle, cette pauvre Besson a trois petits
enfants qui manquent de tout. Où prendrait-elle de quoi les vêtir, quand
elle n'a pas toujours assez de pain pour leur faim? Le père de ces
malheureux est bon ouvrier, dit-on, mais mauvais sujet et fainéant. Le
peu qu'il gagne, il le dépense dans les cabarets, et quand il rentre
chez lui ayant bu, il bat sa femme.
C'était justement à ce Besson, un ivrogne dont la femme était à la
mendicité, que Norbert se trouvait avoir souscrit une obligation de
4,000 francs.
C'était là un des deux clients qui, à entendre maître Dauman, lui
confiaient pour les faire valoir, leurs économies.
Mais Norbert ne fit pas attention à ce détail.
Il ne comprenait qu'une chose, c'est que Mlle Diane allait le
quitter, regagner Sauvebourg, et qu'il ne la verrait plus.
Déjà elle avait ramassé le panier qu'elle avait laissé échapper en
tombant.
--Avant de vous dire adieu, monsieur le marquis, commença-t-elle avec
une véritable hésitation, je désirerais... je voudrais... si j'osais...
vous demander un service.
--A moi, mademoiselle? Oh! je vous en supplie, parlez!...
Elle ne put s'empêcher de sourire de l'enthousiasme de Norbert.
--Vous m'obligerez beaucoup, reprit-elle, en ne parlant à personne du
petit accident de tout à l'heure. Si le bruit en arrivait aux oreilles
de mes parents, ils s'inquiéteraient et me priveraient peut-être de la
petite liberté qu'ils me laissent et qui profite tant à mes pauvres.
--Je me tairai, mademoiselle; personne ne saura l'horrible malheur qui a
failli...
--Merci, monsieur le marquis, interrompit Mlle Diane, merci!...
Et dessinant une coquette révérence, elle ajouta gaiement:
--Par exemple, une autre fois, avant de tirer, vous ferez bien de vous
assurer qu'il ne passe personne dans le sentier.
Ce fut tout, elle s'éloigna.
Mais elle ne boitait plus; elle était si heureuse qu'il semblait que ses
pieds ne touchaient plus la terre.
C'est qu'elle n'avait pu se méprendre aux regards de Norbert, au
tremblement de sa voix, à ses gestes, à son attitude. Elle avait lu sur
sa physionomie comme dans son coeur même ses pensées les plus
secrètes, et elle ne pouvait douter de l'impression profonde que gardait
cet adolescent.
Les femmes, d'ailleurs, ont comme un sixième sens qui leur révèle cela.
--Maintenant, se disait-elle, plus d'incertitudes, je serai duchesse de
Champdoce.
Oh! comme elle le bénissait, ce bienheureux coup de fusil qui pouvait la
tuer!
En moins de cinq phrases, et avec toutes les apparences du plus candide
abandon, elle avait appris à Norbert tout ce qu'il importait qu'il sût.
Lui dire qu'elle passait tous les jours par ce sentier, ce n'était
certes pas lui donner à entendre qu'elle espérait l'y revoir, mais
c'était avouer qu'elle ne serait pas bien surprise de l'y rencontrer.
Parler de la petite liberté dont elle jouissait, cela ne signifiait-il
pas, ou à peu près, que, le cas échéant, elle ne serait pas réduite à
compter les minutes d'un entretien?
Elle était bien sûre que Norbert n'était pas de force à la deviner, mais
elle était certaine aussi que pas une de ses paroles ne serait perdue.
Donc, elle n'apercevait pas d'obstacles.
Ah? si, pourtant. Le duc de Champdoce!...
Elle rejoignait en ce moment la route, elle se retourna cherchant si
elle n'apercevrait pas encore Norbert.
Elle l'aperçut à la même place où elle l'avait quitté, dans la même
attitude, ne bougeant non plus que les arbres qui l'entouraient.
Le pauvre garçon, lorsque Mlle Diane s'était éloignée, avait senti
quelque chose se déchirer en lui. Longtemps il l'avait suivie des yeux,
et longtemps après l'avoir perdue de vue, il restait sous le charme et
comme en extase.
Quel événement!... Mais ne rêvait-il pas? Etait-elle bien là, tout à
l'heure, près de lui, le regardant, lui parlant?...
Une inspiration lui vint qu'il jugea divine. Il pouvait se procurer une
preuve de la réalité de ses impressions, et quelle preuve!...
Il s'agenouilla sur le sentier et après de minutieuses recherches, sous
un brin d'herbe, il découvrit ce grain de plomb qui avait blessé Mlle
Diane. Même, un peu de sang s'était caillé autour...
C'est lentement, perdu dans une rêverie d'une douceur infinie, qu'il
regagna le château.
A sa grande surprise, quand il entra dans la cour, il vit la grande
porte ouverte, et, sur le perron, son père qui lui cria dès qu'il parut:
--Enfin, vous voici; vite, hâtez-vous, que je vous présente à notre
hôte.