M. de Breulh était enthousiasmé.

--La complicité est comme prouvée! s'écria-t-il.

--Une dernière particularité nous fixera. Qu'est devenue la facture du

sieur Van Klopen, cette facture portant reçu?

Il s'interrompit; Mme de Bois-d'Ardon était devenue fort pâle, elle

frissonnait.

--Ah!... balbutia-t-elle, quelque chose me disait bien que j'étais sous

le coup de quelque malheur affreux. C'est pour cela, Gontran, que je

voulais vous demander un conseil.

--Parlez, ma chère Clotilde.

--Eh!... ne comprenez-vous pas que je ne l'ai pas, cette facture. M. de

Croisenois l'a froissée d'un air furieux, puis il l'a mise dans sa poche

comme par distraction. Je n'ai pas osé la lui demander sur le moment.

André triomphait.

--Eh bien!... s'écria-t-il, la comédie est-elle assez évidente? M. de

Croisenois avait besoin de votre influence, madame; il a voulu vous

mettre dans l'impossibilité de la lui marchander. Admettez que vous

n'ayez pas été assez généreuse pour vous intéresser à lui, ne vous

croiriez-vous pas engagée par le seul fait de ces vingt mille francs si

généreusement prêtés?

--Oui, c'est vrai, c'est vrai...

Maintes fois déjà en sa vie, l'aimable vicomtesse de Bois-d'Ardon

s'était jetée à l'étourdie dans les aventures les plus périlleuses.

A vingt reprises, pour un caprice, pour une niaiserie, par dépit, par

oisiveté, pour rien, elle avait risqué son nom, sa réputation, son

bonheur et celui du son mari.

Elle avait eu parfois des transes terribles, mais jamais, autant qu'en

ce moment, elle ne s'était sentie le coeur serré par une affreuse

angoisse.

--Mon Dieu! murmura-t-elle, pourquoi m'effrayer ainsi? Ce n'est pas

généreux. Que voulez-vous que M. de Croisenois fasse de cette quittance?

Ce qu'il pouvait en faire!... Elle ne le sentait que trop, et cependant,

par une faiblesse d'esprit inconcevable bien que très commune, elle se

refusait, pour ainsi dire, à constater le danger, à le reconnaître.

--Ce qu'il fera, répondit M. de Breulh, rien, si vous embrassez sa cause

avec chaleur. Mais hésitez à le servir, et vous verrez s'il ne vous fait

pas sentir que bon gré mal gré vous devez être son alliée, parce qu'il

tient votre honneur entre ses mains.

--Et malheureusement, approuva André, la réputation d'une femme a

toujours été à la merci d'un infâme ou d'un fat.

Mme de Bois-d'Ardon essaya encore de protester.

--Oh! vous exagérez, fit-elle du ton d'un enfant qui commence à douter

de Croquemitaine, vous vous créez des fantômes.

--Eh quoi! fit tristement M. de Breulh. En êtes-vous à ignorer que par

les folies de luxe et les rages de toilettes qui courent, les femmes du

monde qui se conduisent mal passent pour ruiner leurs amants aussi

lestement que les filles les plus adroites? Mais c'est archi-connu,

cela!...

--Quelle honte!...

--Que demain, à son club, M. de Croisenois dise: «Cette petite

Bois-d'Ardon me coûte les yeux de la tête!» puis qu'il montre

négligemment votre facture de vingt mille francs, acquittée à son nom,

que pensera-t-on, je vous le demande?

--On me fera bien l'honneur, je suppose...

--Non, Clotilde, non, on ne vous fera aucun honneur. Qui diable ira

s'imaginer que c'est là un prêt? On dira simplement: «Cette chère

vicomtesse est horriblement coquette, l'argent que son mari lui donne ne

suffisant pas à son appétit, voici qu'elle grignotte Croisenois!» Et on

rira. Cela ne va-t-il pas de soi et ne se voit-il pas tous les jours?

Vous savez des exemples. Et si le misérable y tient, huit jours plus

tard le propos arrivera aux oreilles de Bois-d'Ardon, embelli, enjolivé,

envenimé...

L'infortunée vicomtesse se tordait les mains de désespoir.

--Ah! c'est affreux!... disait-elle, c'est horrible!... Savez-vous que

c'est à peine si mon mari douterait! Il prétend qu'une femme qui, comme

moi, suit les modes et est citée parmi les plus élégantes, est capable

de tout pour conserver une supériorité qui désole les autres femmes.

Oui, il dit cela, et il le croit...

Le silence d'André et de M. de Breulh apprit à la vicomtesse que leur

avis était absolument celui de M. de Bois-d'Ardon.

--Ah! maudits chiffons, poursuivit-elle, misérables toilettes!... Moi

qui ai si bien tout pour être la plus heureuse des femmes. Non, je le

jure, je ne ferai plus de dettes!...

Ces héroïques résolutions, Mme de Bois-d'Ardon ne manque jamais de

les prendre après chaque folie un peu forte. Mais serments de coquette

et serments d'ivrogne se ressemblent. Elle oublie vite ses repentirs

périodiques.

--Enfin, reprit-elle, comment sortir de là, mon bon Gontran? J'espérais

que vous me trouveriez un expédient. Si vous alliez redemander cette

malheureuse facture à M. de Croisenois?

Les esclaves de Paris · 第 74 / 143 题