M. de Breulh réfléchit un moment.

--Je le puis, certes, répondit-il; mais cette démarche, loin de vous

être utile, vous nuirait. Ai-je des preuves décisives de l'infamie de M.

de Croisenois? Non. Il niera tout et n'en clabaudera pas moins. Aller

le trouver, c'est lui dire que vous avez pénétré ses desseins, c'est

vous préparer une inimitié mortelle.

--Sans compter, reprit André, que cette réclamation mettrait M. de

Croisenois sur ses gardes, et qu'une fois prévenu il nous échapperait.

L'infortunée vicomtesse courbait le front sous ces objections si

concluantes.

--Suis-je donc perdue! s'écria-t-elle, éclatant en sanglots. Suis-je

pour toute ma vie au pouvoir de cet être odieux, condamnée à lui obéir

quand même, réduite à trembler sous son regard comme l'esclave sous le

fouet!

Mais André avait eu le temps d'étudier la situation et de reconnaître

ses avantages.

--Non, madame, répondit-il, non, rassurez-vous. Avant longtemps, je

l'espère, j'aurai mis M. de Croisenois hors d'état de nuire à qui que ce

soit. Une question, pourtant, une seule: Qu'avez-vous répondu à sa

demande de présentation?

--Rien de positif; je pensais à vous et à Sabine.

--Oh!... en ce cas, madame, dormez tranquille. Tant qu'il aura l'espoir

de gagner votre influence, M. de Croisenois se gardera de troubler votre

repos. Servez-le donc, ne soufflez mot de la facture, témoignez-lui

estime et amitié, ouvrez-lui les portes de l'hôtel de Mussidan,

appuyez-le, chantez ses louanges.

--Mais vous, monsieur, vous...

--Moi, madame, aidé de M. de Breulh, je travaillerai à démasquer

l'infâme, et notre tâche sera d'autant plus facile que sa sécurité sera

d'autant plus grande...

Il s'interrompit; le domestique dépêché par M. de Breulh-Faverlay

revenait avec les fonds.

Lorsqu'il se fut retiré, le gentilhomme prit les vingt billets de

banque, et les présentant à la jeune femme:

--Voici toujours, ma chère Clotilde, lui dit-il, de quoi payer le

Croisenois. Si vous m'en croyez, vous lui enverrez cela ce soir même,

avec un billet tout gracieux...

--Merci, Gontran, je ferai ce que vous dites.

--Surtout, glissez dans votre lettre un mot d'espoir au sujet de la

présentation. Qu'en pense maître André?

Maître André était fort préoccupé.

--Je pense, répondit-il, que si on pouvait obtenir du Croisenois un reçu

de cette somme, ce serait toujours cela de gagné.

--Plaisantez-vous?

--Pas du tout.

--Ce serait éveiller les soupçons du drôle.

--Qui sait!... murmura le jeune peintre, en s'y prenant bien!...

Et se retournant vers Mme de Bois-d'Ardon:

--Il est impossible, continua-t-il, que madame la vicomtesse n'ait pas à

son service quelque camériste bien futée...

--J'en ai une plus fine que l'ambre.

--Eh bien! ne peut-on pas remettre à cette fille la lettre et les

billets de banque séparément? On lui aura fait la leçon d'avance. En

arrivant chez M. de Croisenois, elle semblera épouvantée de la somme

qu'elle apporte, elle semblera habilement maladroite, elle aura des

défiances ridicules; bref, elle exigera un reçu qui dégage sa

responsabilité.

--Ah! comme cela, oui, la chose est faisable.

--Et elle sera faite, je vous le garantis, affirma la vicomtesse.

Joséphine n'a pas sa pareille pour jouer la comédie.

A ces idées de comédie, de tromperie, de ruse, le sourire refleurissait

sur les lèvres de la jolie vicomtesse. La fermeté d'André et de M. de

Breulh dissipait toutes ses inquiétudes. Elle ne pouvait croire que,

protégée par ces deux hommes, elle courût le moindre danger.

--De plus, reprit-elle, fiez-vous à moi pour endormir le Croisenois.

Avant quinze jours, je veux être sa confidente, et tout ce qu'il me

dira, vous le saurez.

Elle eut un joli geste de menace, et poursuivit:

--C'est de franc jeu, n'est-ce pas? Pourquoi venir me «monter un coup?»

C'est odieux... Et ce Van Klopen, qui «était de l'affaire!» A qui se

fier, bon Dieu! Un homme sans rival pour inventer un costume. Qui est-ce

qui m'habillera maintenant? Car il faut que je le «lâche,» il n'y a pas

à dire!...

Le naturel revenait au galop, et l'argot aussi. La vicomtesse se leva.

--Allons! fit-elle, «je me la casse.» J'ai quatre amis de Bois-d'Ardon à

dîner ce soir. Adieu, ou plutôt au revoir.

Et, légère, toute souriante, elle regagna sa voiture.

--Voilà comme elles sont toutes aujourd'hui! s'écria M. de Breulh. Et

encore celle-ci a du coeur, si elle n'a pas de cervelle.

Mais André était trop à son idée fixe pour relever l'observation.

--Maintenant, s'écria-t-il, le Croisenois est à nous. Notre point de

départ est trouvé. Il tient M. de Mussidan comme il croit tenir Mme

de Bois-d'Ardon. Nous connaissons les façons de travailler de cet

honorable gentilhomme, il vous vole vos secrets et il vous fait chanter

après... Mais nous sommes là: M. de Mussidan ne chantera pas...

Les esclaves de Paris · 第 75 / 143 题