M. de Breulh garda son sérieux, mais un sourire pétilla dans son oeil.

--Je gagerais, fit-il, qu'il voulait de l'argent.

La vicomtesse parut confondue de cette perspicacité.

--C'est pourtant vrai!... répondit-elle d'un ton grave. Il venait me

présenter ma facture chez moi, dans mon salon, devant un étranger; il

était entré malgré mes gens! Qui jamais se fût attendu à un tel excès

d'impudence de la part de Van Klopen, un homme qui fournit la plus haute

société!...

--Oui, c'est inimaginable.

--Aussi ai-je été indignée, et lui ai-je ordonné de sortir sur-le-champ.

Je me figurais qu'il allait se retirer en se confondant en excuses.

Quelle erreur! Voilà un coquin qui se met à se fâcher, à parler tout

haut, et qui me menace, si je ne le paye pas sur-le-champ de s'adresser

à mon mari.

M. de Bois-d'Ardon est le plus généreux des époux; il donne à sa femme,

tous les mois, une somme considérable pour sa toilette; mais sur

l'article dettes, il ne plaisante pas. M. de Breulh le savait.

--Terrible menace, fit-il. La facture était donc bien importante?

--Elle s'élevait à dix-neuf mille et tant de cents francs!... Vous

concevez ma frayeur; elle était si grande que, toute rouge de honte, je

priai humblement Van Klopen de patienter, lui promettant de passer chez

lui dans la journée avec un acompte; mais ma faiblesse redoubla son

audace, et perdant toute mesure, il osa s'asseoir sur un fauteuil,

déclarant qu'il ne s'en irait pas avant d'avoir reçu de l'argent ou vu

mon mari.

M. de Breulh eut un geste dont la vue seule eût fait frissonner le

couturier des reines.

--Que faisait donc M. de Croisenois? s'écria-t-il.

--Il n'avait rien dit jusqu'alors. Mais sur cette insolence, il se leva,

tira un portefeuille et le lança à la figure de Van Klopen en lui

disant: «Paye-toi, drôle, et sors!»

--Et il est sorti?

--Oh! pas ainsi. «Il faut, monsieur, a-t-il dit au marquis de

Croisenois, que je vous donne une quittance.» Et, en effet, il a sorti

de sa poche de quoi écrire, et je l'ai vu mettre au bas de la facture:

«Reçu de M. de Croisenois, pour le compte de Mme la vicomtesse de

Bois-d'Ardon la somme de....., etc., etc.»

--Oh! fit M. de Breulh sur trois tons différents, oh! oh! J'imagine du

moins qu'après le départ du sieur Van Klopen, M. de Croisenois n'a plus

hésité à vous présenter sa requête!

La vicomtesse hocha la tête d'un air singulier.

--C'est ce qui vous trompe, répondit-elle, il n'a plus parlé que de se

retirer, j'ai eu toutes les peines du monde à lui arracher son secret.

--Enfin que voulait-il?

--Il venait m'avouer qu'il est amoureux fou de Mlle de Mussidan, et

me prier de le présenter à Octave et me conjurer de le servir de toute

mon influence.

André et M. de Breulh se dressèrent, comme cinglés par une même secousse

électrique.

--C'est lui!... s'écrièrent-ils ensemble.

Le mouvement fut à la fois si brusque et si menaçant que Mme de

Bois-d'Ardon ne put retenir un petit cri de surprise.

--Lui!... interrogea-t-elle, toute brûlante de curiosité, que

voulez-vous dire?

--Que votre marquis de Croisenois est un misérable qui a surpris la

bonne foi de Mme d'Arlange.

--Je suis loin d'affirmer le contraire, mais je crois...

--Avant tout, ma chère Clotilde, écoutez nos raisons.

Et aussitôt, avec une vivacité extrême, M. de Breulh mit la vicomtesse

au courant de la situation, lui montra la lettre si cruellement

significative de Sabine et lui exposa presque mot pour mot la déduction

d'André.

Il fallait que Mme de Bois-d'Ardon fût terriblement intéressée, car

elle n'interrompit pas une seule fois. Elle se contentait d'approuver ou

d'improuver de la tête.

Lorsque le gentilhomme eut achevé:

--Tout cela est fort bien trouvé, reprit-elle d'un petit air capable qui

lui allait à merveille. Le malheur est que votre raisonnement pèche

absolument par la base.

--Par exemple!

--Vous doutez? Alors, je prouve. Voici un prétendant mystérieux qui se

dessine, n'est-ce pas. Très bien. S'il obtenait la main de cette pauvre

Sabine, à quoi la devrait-il? A un incompréhensible pouvoir sur le comte

et la comtesse de Mussidan, à des manoeuvres infâmes, à des menaces.

--Il me semble que cela saute aux yeux.

--Oui, mon cher Gontran, oui, mais il est évident aussi que cet inconnu

doit avoir des relations avec la famille dont il va faire le désespoir.

On ne tient pas à sa merci des étrangers. Or, M. de Croisenois n'a

jamais mis les pieds à l'hôtel de Mussidan. Il connaît si peu Octave,

qu'il est venu me demander de le présenter.

Si précieuse et si péremptoire était cette observation, que M. de Breulh

en resta tout interdit.

--Diable! murmura-t-il, l'objection est forte.

Mais André n'était pas d'un caractère à se laisser si aisément

déconcerter.

--J'avoue, fit-il, que c'est une circonstance singulière et peu

explicable. Est-ce un habile artifice destiné à dépister les

informations et les on dit du monde? J'incline à le croire. Ce qui est

sûr, c'est que plus je réfléchis à la scène que vient de vous décrire

madame la vicomtesse, plus je sens grandir et se fortifier mes soupçons.

--Cependant, monsieur.

--Excusez-moi, madame, si j'ose vous interrompre; mais il me semble

entrevoir des particularités qui peuvent nous éclairer. Permettez que

nous revenions à ce qui s'est passé chez vous. Est-ce que le procédé de

ce tailleur ne vous a pas paru étrange?

--Monstrueux, monsieur, révoltant, inouï!

--Car vous étiez pour lui une bonne pratique?

--Sa meilleure. J'ai dépensé chez lui une fortune.

André eut un mouvement de satisfaction.

--Très bien! fit-il. Voici donc que notre point de départ est déjà un

fait anormal.

Tel n'était pas l'avis de M. de Breulh.

--Pas si anormal que vous croyez, objecta-t-il. J'ai ouï dire que

l'illustre Van Klopen ne plaisante pas quand on lui doit de l'argent.

N'a-t-il pas traîné la marquise de Reversay devant les tribunaux?

--D'accord! Reste à savoir s'il avait osé s'asseoir dans son salon

devant un étranger.

--Reste à savoir, aussi, insista la vicomtesse, si elle lui avait donné

17,000 francs d'acompte comme moi le mois dernier.

--L'insulte n'en est que plus inexplicable, prononça André, mais

passons.

Il se retourna vers M. de Breulh et poursuivit:

--Connaissez-vous M. de Croisenois?

--Oh!... fort peu. Je sais qu'il est d'une très grande famille, je sais

que son frère aîné Georges, disparu si singulièrement, était fort

estimé; hormis cela...

--Est-il riche?

--On m'a assuré que d'un jour à l'autre, il peut être envoyé en

possession d'un héritage fort considérable. En attendant, je lui crois

plus de dettes que de rentes.

--Et cependant, il avait à point nommé 20,000 francs dans sa poche.

C'est une fort grosse somme d'abord, qu'on porte rarement sur soi en

visite, et qui de plus s'est trouvée être juste la somme nécessaire.

Depuis un moment André ne se ressemblait plus. Lui si réservé

d'ordinaire, il s'était pour ainsi dire emparé de la situation. C'est

d'un air d'autorité, presque d'un ton impérieux, qu'il multipliait ses

questions, comme si la grandeur de sa passion lui eût donné des droits.

--Donc, reprit-il, encore une circonstance bizarre à noter. Je prierai

maintenant madame la vicomtesse de bien rassembler ses souvenirs. Qu'a

dit Van Klopen en recevant le portefeuille à travers la figure?

--Rien.

--Quoi! pas un mot? Il a accepté cette insulte sans sourciller,

froidement, paisiblement? Il n'a seulement pas engagé cet étranger à se

mêler de ses affaires?

--En effet, c'est drôle, et moi...

--Oh! attendez. Le tailleur a-t-il ouvert le portefeuille et compté les

billets de banque?

Mme de Bois-d'Ardon parut faire un énergique appel à sa mémoire:

--Cela, répondit-elle avec une visible hésitation, je ne saurais le

dire. J'étais, vous le comprenez, très émue et très troublée. Cependant,

il me semble, j'affirmerais presque... je jurerais que je n'ai pas vu de

billets entre les mains de Van Klopen.

La physionomie d'André rayonnait.

--De mieux en mieux!... s'écria-t-il. On lui a dit: «Paye-toi,» à ce

couturier, et il s'est tenu pour payé. Il n'a pas douté une minute que

le portefeuille ne contînt vingt mille francs, et il l'a empoché.

Observons de plus que, par un hasard admirable, M. de Croisenois n'avait

dans ce portefeuille ni une lettre, ni une adresse, ni un papier, rien

en un mot, que ces vingt mille francs.

--Il est certain, murmura M. de Breulh, que tout cela n'est pas

absolument naturel.

--Bast! je vois mieux encore. Entre le total de la facture et le contenu

du portefeuille, il y avait bien une petite différence.

--Oui, répondit Mme de Bois-d'Ardon, cent trente ou cent cinquante

francs, je ne sais plus au juste.

--Parfait!... Et cette différence, le tailleur l'a-t-il rendue?

--Non: seulement, il était lui-même très agité.

--Le croyez-vous, madame? Est-ce donc pour cela qu'il avait si

naturellement dans sa poche de quoi écrire, de quoi donner un reçu?

L'insoucieuse vicomtesse était atterrée. Il lui semblait qu'elle avait

eu devant les yeux un brouillard épais, et qu'il se dissipait.

[Illustration: L'infortunée se tordait les mains de désespoir.]

--Puis, reprit André, comment était libellée cette quittance? Au nom de

M. de Croisenois. Ils se connaissaient donc? Enfin, comme Van Klopen est

un homme prudent un affaires, il ajoute: «Pour le compte de Mme la

vicomtesse de Bois-d'Ardon.»

Les esclaves de Paris · 第 73 / 143 题