M. de Breulh respira, et même ne put s'empêcher de sourire.

--S'il ne s'agit que de cela, dit-il, soyez sauvée.

--Ah!... c'est qu'il me les faut tout de suite, là, à l'instant.

--Je ne les ai pas ici; mais je puis les avoir dans une demi-heure.

--Bien, alors.

M. de Breulh écrivit rapidement dix lignes qu'il remit à un valet de

pied en lui recommandant de se hâter.

--Merci, s'écria la vicomtesse, merci mille fois; mais ce n'est pas tout

encore, outre l'argent il me faut un conseil.

Supposant que Mme de Bois-d'Ardon devait souhaiter se trouver seule

avec M. de Breulh, André s'apprêta discrètement à se retirer.

Mais la jeune femme, d'un geste amical et gracieux, le retint.

--Restez, monsieur André, dit-elle, restez, vous n'êtes pas de trop.

Et comme il hésitait encore:

--Il va être question, ajouta-t-elle, d'une personne qui vous tient bien

fort au coeur.

--De Mlle de Mussidan, peut-être?

--Précisément. Ah!... vous n'avez plus envie de vous éloigner,

j'espère!...

De sa vie, l'aimable vicomtesse n'a pu rester cinq minutes de suite sur

la même impression, surtout si cette impression est triste. Elle s'en

excuse en affirmant que le sérieux est hors de sa nature.

Entrée chez M. de Breulh sous le poids d'une émotion poignante, elle

oubliait la gravité de sa situation, pour n'en plus voir que le côté

comique.

--Véritablement, mon cher Gontran, reprit-elle, jamais on n'a vu une

aventure aussi surprenante que celle qui vous vaut ma visite. Il n'y a

qu'à moi qu'il arrive des choses pareilles!

Encore une prétention de Mme de Bois-d'Ardon. Elle est persuadée que

sa vie n'est qu'une longue suite d'incidents tout à fait particuliers.

--Je vous écoute, ma chère Clotilde, dit M. de Breulh.

--Et vous ne perdrez pas votre temps, allez! Imaginez-vous que ce matin,

c'est-à-dire il y a deux heures, j'étais horriblement en retard, ayant

eu pour le moins une vingtaine de visites. J'allais monter m'habiller,

quand on m'a annoncé encore un visiteur. J'étais furieuse, mais

l'importun arrivait sur les talons du valet de pied; il me voyait de

l'antichambre, impossible de le congédier. Bien malgré moi, je donne

l'ordre de le faire entrer. Il entre. Devinez quel était ce visiteur? Je

vous le donne en dix, en cent, ou mille... Y êtes-vous?

--Pas du tout.

--Eh bien!... c'était le marquis de Croisenois.

--Le frère de ce Croisenois disparu si mystérieusement il y a une

vingtaine d'années?

--Lui-même.

--Il est donc de vos amis?

--C'est-à-dire que je ne le connais pas du tout. Je l'ai rencontré dans

le monde, je dois avoir dansé avec lui; il me salue au bois, et c'est

tout.

--Et il venait comme cela...

D'un joli geste mutin, la vicomtesse imposa le silence à M. de Breulh.

--Chut donc! fit-elle d'un petit ton fâché, vous me coupez tous mes

effets. Oui, il venait comme cela. C'est d'ailleurs un fort joli

cavalier, mis avec goût, fort aimable, causant bien. Il se présentait

chez moi sous le meilleur patronage. Il m'arrivait porteur d'une lettre

de recommandation d'une vieille amie de ma grand'mère et de la vôtre, la

marquise d'Arlange; vous la connaissez bien.

--N'est-ce pas cette excentrique personne qui est la grand'mère de la

jeune comtesse de Commarin?

--Juste!... Moi d'abord je raffole de cette vieille femme; elle jure

comme un sapeur, et quand elle se met à raconter des histoires de sa

jeunesse, elle est «épatante.»

Ce dernier mot fit bondir André sur sa chaise. Il était fort naïf. Il ne

connaissait de femme de l'aristocratie que Sabine, et, selon lui, toutes

devaient ressembler à ce parfait modèle.

Il ignorait que, pour l'heure, les jeunes femmes du monde, des

meilleures et des plus honnêtes en réalité, se donnent un mal affreux

pour affecter le plus détestable ton possible. Peut-être croient-elles

ainsi faire preuve de désinvolture, d'indépendance et d'esprit.

Émailler leur conversation de tous les mots d'argot qu'elles peuvent

accrocher sur les lèvres de leurs frères ou de leur mari, leur procure

un vif plaisir.

Ressembler le plus qu'elles peuvent à ces «demoiselles,» qu'elles

appellent «des horreurs,» mais dont elles copient les façons et singent

les toilettes, paraît être leur plus chère ambition.

Mme de Bois-d'Ardon raconte, non sans orgueil, que deux ou trois fois

dans sa vie elle a été prise pour une... «demoiselle.» C'est la grande

mode.

Cependant, elle poursuivait:

--Dans la lettre que me remit M. de Croisenois, la marquise d'Arlange me

disait qu'il est fort de ses amis, et me priait de lui rendre, pour

l'amour d'elle, un grand service qu'il avait à me demander.

--Eh!... que ne l'accompagnait-elle!

--Pas moyen, elle est clouée sur son lit par des rhumatismes. Raison de

plus pour bien accueillir son protégé. Me voilà donc le faisant asseoir

et m'efforçant de le mettre à l'aise pour me présenter sa requête. Pour

de l'esprit, il en a. Il m'a conté une histoire d'une demoiselle des

Variétés et de M. de Clinchan, qui est tout ce qu'on peut rêver de

plus... pittoresque.

Je m'amusais divinement, quand voilà que tout à coup j'entends dans le

vestibule comme une dispute. On parlait, on criait, on jurait, et

j'allais sonner pour m'informer, quand la porte s'ouvre, et je vois

paraître Van Klopen, rouge, l'oeil allumé...

--Van Klopen?...

--Eh! oui, mon tailleur. Tout d'abord je me dis: «S'il pénètre ainsi,

c'est qu'il vient d'imaginer quelque nouveau modèle plein de chic, et

qu'il veut me le soumettre.» Point. Savez-vous ce qu'il voulait, le

coquin?

Les esclaves de Paris · 第 72 / 143 题