--Qu'est-ce que ce mariage que Mlle de Mussidan m'annonce comme sa
condamnation à mort? On allait donc rompre avec vous quand vous avez
rompu. Peut-on espérer un parti plus brillant? Non. D'où vient donc ce
prétendant qui soudain est agréé? Elle n'en avait pas ouï parler quand
elle vous a confié notre secret. Quel affreux événement est survenu
depuis? Ma noble et vaillante Sabine n'est pas de ces filles faibles et
lâches qu'on marie contre leur volonté. Elle me l'a dit cent fois: «Si
on voulait me contraindre, je sortirais en plein midi de l'hôtel de mon
père pour n'y plus rentrer.» Et c'est elle qui changerait ainsi? Ah!...
tenez, nous sommes victimes de quelque abominable machination...
Toutes ces réflexions d'André, M. de Breulh les avait faites, d'autant
que s'il avait dit la vérité il n'avait pas dit toute la vérité.
C'est bien à lui et non au jeune peintre que Modeste avait tenu à
remettre le billet de Sabine.
Avertie de la résolution de sa jeune maîtresse, sans en connaître les
raisons, la fidèle servante avait senti son sang se glacer dans ses
veines, à la seule pensée des extrémités auxquelles le désespoir pouvait
pousser André.
Elle avait donc guetté M. de Breulh, et après lui avoir conté tout ce
qu'elle savait, elle avait ajouté, non sans fondre en larmes:
--Vous êtes son ami, monsieur, au nom du ciel, surveillez-le.
De là, toutes les précautions de M. de Breulh, précautions inutiles, il
le reconnaissait à l'intrépide sang-froid du jeune peintre. Loin de
s'abandonner, il se raidissait contre le malheur, et tout en en
mesurant, sans illusions, l'étendue, il songeait évidemment à y trouver
un remède.
--Vous avez dû remarquer, monsieur, reprit bientôt André, cette
coïncidence étrange de la maladie de Mlle de Mussidan et de sa lettre
désolée. Vous la quittez gaie et souriante, heureuse de votre
magnanimité, et une demi-heure plus tard, à peine, elle tombe comme
foudroyée. D'horribles convulsions nerveuses la mettent un moment entre
la vie et la mort; puis, à peine revenue à la raison et au sentiment de
sa situation, elle m'écrit cette lettre affreuse...
Le jeune peintre en ce moment était comme transfiguré. L'oeil fixe, la
pupille démesurément dilatée, les bras étendus, il semblait suivre dans
le vide quelque lueur chétive, à peine saisissable, qui devait le guider
jusqu'à la vérité.
--Souvenez-vous, monsieur, poursuivait-il, que tant que Mlle Sabine a
eu le délire, M. et Mme de Mussidan sont restés, à tour de rôle, près
de son lit, écartant de la chambre tous les domestiques, ne permettant
pas qu'on partageât leurs fatigues. C'est Modeste qui nous l'a dit.
--Oui, je me rappelle même ses expressions.
--Eh bien!... n'est-ce pas la preuve que, entre le comte, la comtesse et
leur fille, un secret existe, qu'ils gardent comme on garde un trésor,
comme on garde son honneur?
Cela encore, M. de Breulh se l'était dit, mais ses suppositions, à lui,
avaient eu, en quelque sorte, une base. Il connaissait le comte et la
comtesse, il avait été admis dans leur intérieur, il savait ce que
disait le monde de leurs relations, de leur façon de vivre.
--J'ai toujours supposé, mon cher ami, répondit-il, que depuis bien
longtemps la famille de Mussidan est en proie à quelqu'une de ces plaies
secrètes comme on en trouverait dans beaucoup de familles, si on
cherchait bien.
--C'est là votre avis, sur l'honneur?
--Oui.
Sans plus se préoccuper de M. de Breulh que s'il n'eût point été là,
André se mit à arpenter d'un pied fiévreux l'immense bibliothèque.
La contraction de ses sourcils et de sa bouche disait l'effort de sa
pensée.
Il revoyait, comme aux lueurs sinistres d'un éclair, toute sa vie,
depuis qu'il connaissait Sabine.
Il se rappelait jusqu'à leurs plus courts rendez-vous et aux plus
périlleux. Il repassait toutes les paroles qu'elle lui avait dites, même
les plus insignifiantes, ayant trait à ses parents. Il s'efforçait de
ressaisir jusqu'aux moindres discours de la feue douairière de
Chevauché, au château de Mussidan.
Et de tant de mots, de tant de lambeaux de phrases, épars dans un espace
de plusieurs années, il tâchait de reconstituer une déclaration précise,
qu'il pût articuler, se livrant à un travail pareil à celui d'un homme
qui rassemble des anneaux brisés et dispersés, pour en recomposer une
chaîne.
Après huit ou dix tours, il s'arrêta brusquement en face de son hôte.
--Eh bien, oui!... s'écria-t-il, oui, il y a là un mystère que nous
pénétrerons, parce que je le veux. Ce qu'on veut, on le peut, quand
chaque matin on se lève en souhaitant plus ardemment ce qu'on souhaitait
la veille... Je sais vouloir, moi!...
Il prit une chaise, s'assit près de M. de Breulh, à demi étendu sur un
canapé, et d'une voix sourde, comme s'il eût craint d'être écouté du
dehors, il reprit:
--Le seul raisonnement, monsieur, nous conduit près de la vérité.
Écoutez-moi, et si j'avance quelque chose qui ne soit pas absolument
démontré, arrêtez-moi. Êtes-vous convaincu que Mlle Sabine m'aime?
--Oh!... du plus profond de son coeur.
--C'est donc sous l'empire d'une nécessité mortelle qu'elle m'écrit?
--Évidemment.
--Donc voici déjà Mlle de Mussidan hors de cause.
Il s'interrompit, paraissant chercher la façon la plus saisissante et la
plus claire de présenter ses idées, et, toujours à demi-voix, il
poursuivit:
--Vous étiez agréé comme gendre par la comtesse et par le comte de
Mussidan, n'est-il pas vrai? Votre mariage avec Mlle Sabine était
comme arrêté...
--Je vous l'ai dit.
--Eh bien! je vous le demande, M. de Mussidan peut-il trouver pour sa
fille un parti plus brillant, plus avantageux, présentant également
toutes les convenances de personnes, d'âge, de fortune, de
considération...
Le gentilhomme ne put s'empêcher de sourire.
--Par ma foi! fit-il, vous m'en demandez trop.
--Eh! monsieur, il s'agit bien de modestie, vraiment!... Répondez.
--Soit. Je vous déclare alors que si nous n'envisageons que les
conditions enviables selon le monde, M. de Mussidan me remplacera
difficilement.
--Vous l'avouez donc!... Alors, comment le comte et la comtesse qui
rencontraient en vous le phénix des gendres, n'ont-ils rien tenté pour
vous retenir?
--L'amour-propre blessé...
--Non, ne dites pas cela. Le jour où vous avez retiré votre parole, M.
de Mussidan allait vous redemander la sienne: vous ne l'ignorez pas; on
nous l'a affirmé; on nous a donné des preuves.
--C'est au moins la conviction de Modeste.
André se redressa, comme pour donner plus de poids à ses paroles.
--Donc, reprit-il, ce prétendant dont nous parle la lettre qui a surgi
soudainement, s'il épousait Mlle de Mussidan, l'épouserait malgré sa
volonté, à elle, malgré la volonté de ses parents. Pourquoi? D'où vient
à cet homme cette mystérieuse puissance? Cette influence est trop
grande, trop indiscutable, pour être avouable. Si le comte et la
comtesse se résignent à cette honte de forcer la main de leur fille,
c'est qu'eux-mêmes ont la main forcée. Et croyez que la contrainte est
purement morale. Sabine n'en souffrirait pas d'autre, je la connais. On
lui a montré le sacrifice, en lui disant: «Là est le devoir,» et elle se
sacrifie... Donc cet homme, quel qu'il soit, ne peut être que le dernier
des misérables!...
C'était net, précis, indiscutable.
Toutes ces pensées, M. de Breulh les avait vaguement entrevues dans la
demi-obscurité du doute, mais il n'en avait pas trouvé la formule.
--Et ceci admis, demanda-t-il, que comptez-vous faire?
Un éclair brilla dans les yeux d'André, terrible pour qui connaissait
son indomptable énergie.
--Moi, répondit-il, rien pour le moment. Sabine me conjure de l'oublier,
j'aurai l'air de lui obéir. Modeste a en moi assez de confiance pour me
servir et se taire. Je saurai attendre, me préparer à la lutte. Le
misérable qui en ce moment brise ma vie ne sait pas que j'existe... Là
est ma force et mon espoir. Je lui révélerai mon existence le jour où je
l'écraserai.
Mais M. de Breulh ne partageait pas cette belle confiance.
--Prenez garde, mon cher André, murmura-t-il, prenez garde, le moindre
éclat perdrait votre cause à tout jamais.
Le jeune peintre secoua fièrement la tête.
--Il n'y aura pas de scandale, répondit-il, rassurez-vous. Maintenant,
je vois quelle conduite tenir. Dans le premier moment, je m'étais dit:
«Dès que je connaîtrai le misérable, j'irai à lui, je le provoquerai,
nous nous battrons, je le tuerai ou il me tuera!» c'était bien simple.
--Malheureux!... c'était rendre votre mariage impossible.
--Peut-être, mais ce n'est pas là ce qui m'a arrêté. La vérité est que
je ne veux pas qu'il y ait un cadavre entre Sabine et moi, les taches de
sang sur une robe de noces portent malheur. Puis, croiser mon épée avec
cet homme, s'il est tel que je le soupçonne, tel qu'il doit être, serait
lui faire trop d'honneur. Il me faut une vengeance, plus entière, plus
complète. Je n'oublierai jamais qu'il a failli tuer Mlle de Mussidan.
Il se recueillit quelques secondes et reprit:
--Pour abuser de son pouvoir comme il le fait, il faut que cet homme
soit un vil scélérat. On ne devient pas tout à coup un misérable sans
honneur et sans entrailles. Sa vie doit être semée de hontes et
d'infamies. Eh bien! je le démasquerai et je lui infligerai une telle
flétrissure, qu'il sera forcé de fuir, obligé de se cacher.
--Oui, voilà ce qu'il faut faire!...
--Et nous le ferons, monsieur, s'il plaît à Dieu! Je dis nous, parce que
je compte absolument sur vous. Vos offres si généreuses, dans mon
atelier, quand je les repoussais, j'avais raison. Maintenant, après
toutes les preuves d'amitié que vous me donnez, je ne serais qu'un sot
orgueilleux si je ne vous demandais pas aide et assistance. A nous deux,
dévoués à une cause commune, nous devons réussir. Nous ne sommes ni l'un
ni l'autre de ces hommes abêtis par le luxe et le bien-être au point
d'être incapables de ne rien tenter eux-même. Vous et moi, nous avons eu
ces deux maîtres dont les enseignements ne s'oublient pas, le malheur et
la pauvreté. Nous saurons nous taire et agir...
André se tut, attendant peut-être une objection; mais, le gentilhomme ne
répondant pas, il continua:
--Mon plan est la simplicité même.
Dès que nous connaîtrons ce prétendant mystérieux, il sera à nous. Sans
qu'il puisse s'en douter, nous nous attacherons à lui, et nous ne le
quitterons pas plus que son ombre.
Il y a des agents de police qui, pour une faible somme, se chargent de
reconstituer la vie entière d'un homme, et de voir clair dans toutes ses
actions. Est-ce que la passion ne me donnera pas la pénétration et le
jugement de ces gens-là?
A nous deux, monsieur, nous nous complétons merveilleusement pour cette
tâche, car nous pouvons opérer à notre aise dans des sphères
différentes, vous en haut, moi en bas.
Vous, dans votre monde, à votre club, dans les salons, partout, vous
vous informerez, vous recueillerez les on dit, les propos, les cancans
de l'opinion. Vous aurez ainsi le côté brillant et extérieur de notre
ennemi.
Moi, en bas, dans l'ombre, j'étudierai le dessous de l'existence,
l'envers. Je fouillerai le passé, je descendrai dans les détails les
plus intimes. Je puis passer partout, moi, suivre un homme jour et nuit
le long des rues, stationner sous les portes cochères, arracher la
vérité à des fournisseurs, offrir un canon sur le comptoir à des
domestiques... Jamais on ne se défiera de moi. Je suis peuple, moi;
quand j'ai une blouse et une casquette, je ne suis pas déguisé.