M. de Breulh ne prit point la peine de dissimuler un geste d'impatience.

--Enfin! interrompit-il, qu'a-t-on répondu à vos questions?

--Le voici exactement: D'abord, toute la matinée, Sabine a paru si

extraordinairement agitée que sa mère lui a demandé si elle n'était pas

souffrante.

--Nous le savons; nous savons aussi pourquoi elle était ainsi.

--Ah! fit la vicomtesse stupéfaite, alors je passe. Dans l'après-midi,

vous êtes resté une demi-heure environ avec Sabine. Où est-elle allée en

vous quittant? On l'ignore. Il est prouvé seulement qu'aucune lettre ne

lui a été remise, qu'elle n'est pas sortie de l'hôtel... Toujours est-il

qu'une heure plus tard elle est remontée à sa chambre, où se trouvait

une fille qui la sert et qui lui est extrêmement attachée, Modeste.

Sabine avait la figure absolument décomposée et balbutiait des mots

inintelligibles. Voyant qu'elle chancelait, Modeste accourut à elle.

Trop tard. Sabine est tombée à terre en poussant un cri déchirant. On

l'a relevée et couchée, et depuis elle est dans l'état que je vous ai

dit, elle n'a pas repris connaissance, elle n'a ni prononcé une parole

ni fait un mouvement.

On eût dit la vie d'André suspendue aux lèvres de Mme de

Bois-d'Ardon. Pour lui, ce n'était pas un récit. Grâce à ce phénomène

magique de l'imagination, qui supprime le temps et l'espace, il

assistait aux scènes décrites, il voyait Sabine à terre, il la voyait

sur son lit immobile et glacée.

Plus maître de soi, n'ayant pas la passion qui exaltait André jusqu'au

délire, M. de Breulh écoutait moins la jeune femme qu'il ne s'efforçait

de pénétrer sa pensée intime.

--Et c'est là tout? demanda-t-il d'un ton singulier.

--Mais oui, répondit la vicomtesse, c'est tout.

--Le jureriez-vous?

La jeune femme tressaillit, et son hésitation fut visible.

--Comme vous me dites cela? fit-elle avec un sourire forcé; comme vous

me regardez!... Savez-vous que vous feriez un excellent juge

d'instruction.

--Peut-être, dit M. de Breulh, peut-être...

Il s'interrompit. Mille soupçons vagues, et qu'il lui eût été difficile

de formuler, assiégeaient son esprit.

Il avait, lui, l'expérience de la vie, il savait, pour l'avoir appris à

ses dépens, qu'il faut surtout se défier de ces apparences trompeuses

que les imbéciles appellent l'évidence des faits.

Cependant, au moment de prendre un parti fort grave, il hésitait, il en

calculait les conséquences, et, pour cacher ses irrésolutions, il se mit

à arpenter son cabinet d'un pas saccadé.

Après une minute du silence le plus gênant, il s'arrêta brusquement

devant la vicomtesse qui s'était assise au coin du feu.

--Ma chère Clotilde, commença-t-il d'un ton solennel, je ne vous

apprendrai rien en vous disant que vous avez été souvent calomniée.

--Bast!... je laisse dire...

--Mais je vous déclare que je vous juge bien autrement que le monde.

Vous êtes l'imprudence même; votre présence chez moi, à cette heure, en

est une preuve; vous êtes mondaine, frivole, étourdie, un peu...

folle... Mais vous êtes aussi, je le sais, une brave et digne femme, et

vous avez bon coeur.

La vicomtesse, dont la timidité n'est pas le défaut, paraissait

absolument déconcertée.

--Ah ça!... balbutia-t-elle, où voulez-vous en venir?

--A ceci, ma chère Clotilde, qu'on peut, n'est-ce pas, sans courir le

moindre risque, vous confier un secret d'où dépendent l'honneur et

peut-être la vie de plusieurs personnes?

Beaucoup plus émue encore qu'elle ne le semblait, Mme de Bois-d'Ardon

se leva.

--Je vous remercie, Gontran, répondit-elle simplement, vous m'avez bien

jugée.

Mais André, qui comprenait enfin les intentions de M. de Breulh,

s'avança tout à coup:

--Avez-vous bien le droit de parler, monsieur, demanda-t-il.

Les esclaves de Paris · 第 61 / 143 题