M. de Breulh eut un sourire, et se retournant vers André:

--Que vous avais-je dit? fit-il.

Il fallut cette observation pour que Mme de Bois-d'Ardon s'aperçut de

la présence d'un étranger. Elle pensa qu'elle venait de commettre une

horrible indiscrétion.

--Ah! mon Dieu!... s'écria-t-elle en se reculant instinctivement, et moi

qui vous croyais seul.

--C'est au moins comme si je l'étais, répondit gravement M. de Breulh,

monsieur est un de ces amis pour qui on n'a pas de secrets.

Il prit en même temps la main de André, et l'attirant près de la

vicomtesse.

--Permettez, ma chère Clotilde, ajouta-t-il, que je vous présente M.

André, un peintre dont le nom, inconnu aujourd'hui, sera célèbre demain.

André s'inclina profondément, mais la vicomtesse était si stupéfaite

qu'elle resta court.

--Monsieur, balbutia-t-elle, cherchant quelque chose à dire, monsieur...

Le costume de cet ami intime la confondait. Puis, pourquoi cette

singulière présentation?

--Enfin, reprit M. de Breulh, on ne nous a pas trompés,--il insista sur

le _nous_,--Mlle de Mussidan est véritablement malade.

--Hélas!...

--Vous l'avez vue?

--Oui, je l'ai vue, Gontran. Ah! que n'étiez-vous avec moi pour

regretter cette fatale rupture. Pauvre Sabine!... Elle ne m'a pas

reconnue lorsque je suis entrée dans sa chambre, m'a-t-elle vue,

seulement?

Elle est dans son lit, plus blanche que les draps, froide et immobile

comme une statue, les yeux grands ouverts, sans chaleur, sans

expression. Pas une parole, pas un mouvement, rien! Et voilà plus de

vingt-quatre heures qu'elle est ainsi. On la croirait morte, m'a dit sa

mère, n'étaient de grosses larmes qui, par moments, glissent le long de

ses joues...

André s'était promis de se maîtriser quand même, en présence de Mme

de Bois-d'Ardon. Mais en apprenant la désolante vérité, son émotion fut

plus forte que sa volonté, et il fut impossible d'étouffer les sanglots

qui lui montaient à la gorge.

--Ah!... elle est perdue, s'écria-t-il, je le sens bien...

L'explosion de sa douleur était si déchirante que l'insoucieuse

vicomtesse se sentit le coeur serré.

--Je vous assure, monsieur, répondit-elle, que vous vous exagérez la

gravité de la situation. Il n'y a nul danger, au moins pour le moment.

Les médecins disent que c'est une sorte de catalepsie... Il paraît

qu'on a fréquemment observé des accidents pareils chez des personnes

nerveuses, sous le coup de quelque catastrophe inattendue, après un

grand chagrin...

--Mais quel chagrin? insista André.

Mme de Bois-d'Ardon ne répondit pas. Elle s'était retournée vers M.

de Breulh et ses regards brillants de la curiosité la plus vive

suppliaient.

Comment ce jeune homme qui semblait un ouvrier se trouvait-il là? D'où

venait cet intérêt extraordinaire qu'il portait à Sabine?

--Mon Dieu!... répondit-elle enfin, personne ne m'a dit que la maladie

de Sabine fût causée par la rupture de son mariage, mais je l'ai

supposé...

--Non, interrompit M. de Breulh, ce ne peut être cela.

--Cependant...

--J'en suis sûr, et mes sérieuses alarmes viennent de cette certitude.

Que s'est-il passé? Vous ne vous êtes donc pas informée, Clotilde, on ne

vous a donc rien dit?

L'assurance extraordinaire de M. de Breulh, un regard d'intelligence

surpris entre André et lui, commençaient à éclairer la vicomtesse.

--Vous pensez bien que j'ai interrogé, répondit-elle. D'abord, moi, je

déteste les cachotteries. Mais les réponses ont été très vagues. Si

Sabine ressemble à une morte, Octave et sa femme, près du lit de leur

fille, ont l'air de deux spectres. Ils l'auraient tuée de leurs mains

qu'ils ne seraient pas dans un plus affreux état. Ils se regardent avec

des yeux si effrayants qu'ils m'ont fait peur. Maintenant, après vos

affirmations, je jurerais qu'on ne m'a pas tout avoué, car,

voyez-vous...

Les esclaves de Paris · 第 60 / 143 题