--Par le tonnerre du ciel!... s'écria-t-il, si jamais ce misérable te
fait verser une larme, c'est un homme mort!
L'accent du banquier était à ce point menaçant, que sa fille eut presque
peur.
--Qu'as-tu? père, demanda-t-elle; qu'ai-je dit qui te mette en colère?
Pourquoi appeler Paul misérable?
--Pourquoi?... répondit M. Martin-Rigal, incapable de se maîtriser,
parce que je tremble pour toi. Il m'a volé le coeur de ma fille, et je
ne puis le lui pardonner que si tu trouves près de lui plus de bonheur
que près de ton vieux père. Oui, je suis épouvanté, parce que, si tu ne
le connais pas, je le connais, moi! Du jour où tu me l'as désigné dans
la foule, tous mes amis, tous les gens qui m'ont des obligations ont été
sur pied. De ce moment, il a été entouré d'espions, surveillé, suivi. Je
ne me suis pas contenté de connaître sa vie actuelle, on a fouillé son
passé. Il n'a pas eu une pensée que je n'aie sue, pas prononcé une
parole qui ne m'ait été rapportée. Je l'ai étudié... c'est-à-dire mes
amis l'ont étudié avec une si scrupuleuse persistance, qu'il ne cache
pas au fond de sa conscience un secret que nous n'ayons surpris.
--Cependant, père, tu m'as dit qu'on n'avait rien trouvé contre lui.
--Non, rien... Seulement il est plus faible que le brin d'osier, plus
inconstant que la feuille sèche qui tournoie au moindre souffle. Non,
rien!... Mais c'est un de ces être neutres, indécis pour le bien comme
pour le mal, qui vont où on les pousse, sans but arrêté, sans énergie,
sans volonté.
--Tant mieux!... Ma volonté sera la sienne.