M. Martin-Rigal sourit tristement.

--Tu te trompes, chère fille, dit-il, comme toutes les femmes,

d'ailleurs. Tu crois que les natures faibles, hésitantes, vacillantes,

sont celles qu'on gouverne le plus aisément. Erreur. On ne domine

véritablement que les forts, de même qu'on ne s'appuie sûrement que sur

ce qui résiste. Ferme la main sur un morceau de marbre, il ne

t'échappera pas. Essaie de serrer et d'étreindre une poignée de sable,

elle glissera entre les doigts.

Flavie se taisait.

Son père, doucement, la saisit par la taille et l'attira sur ses genoux.

--Écoute ton vieux père, fillette aimée, poursuivit-il, ton meilleur

ami. N'as-tu donc pas confiance en moi? Ne sais-tu pas qu'il n'y a pas

dans mes veines une goutte de sang qui ne soit à toi? Toutes mes pensées

ne t'appartiennent-elles pas? Paul va venir, sois prudente. Tiens-toi en

garde contre une désillusion possible...

--Impossible!...

--Soit! Mais alors, dans l'intérêt même de ton avenir, de ton bonheur,

je t'en conjure, dissimule, ne laisse rien deviner de ce qui se passe en

toi, crains les trahisons de tes regards. Les hommes sont ainsi faits

que tout en se plaignant bêtement de la duplicité des femmes, ils ne

leur pardonnent pas la franchise. Crois-en l'expérience de ton vieil

ami. Souviens-toi que la sécurité absolue tue l'amour...

Il s'interrompit, on sonnait à la porte de l'appartement.

A ce coup de sonnette, tout le corps de Flavie vibra comme le timbre

même sous le marteau.

--C'est lui!... dit-elle d'une voix étranglée, lui!...

Et, faisant un effort, elle ajouta:

--Je t'obéis, père, je me sauve; je veux, avant de me montrer, tuer mon

opinion et cette malheureuse sensibilité... Je reviendrai lorsque

d'autres personnes seront arrivées. Sois sans inquiétude, je vais te

prouver que ta fille serait une comédienne, au besoin...

Elle s'enfuit comme la porte du salon s'ouvrait.

Mais ce n'était point Paul.

Ce premier arrivant était un ami de M. Martin-Rigal, un gros fabricant,

qui donnait le bras à sa femme, aussi parfaitement mise

qu'insignifiante.

Pour ce soir-là, le banquier avait cru devoir inviter une vingtaine de

personnes. Un grand dîner expliquait et justifiait la présentation de

Paul.

En ce moment, précisément, le protégé de B. Mascarot entrait chez le

docteur Hortebize, l'honorable parrain qui allait lui ouvrir les portes

du monde.

Paul ne se ressemblait plus. Il sortait des mains d'un tailleur en

renom, et même c'était là ce qui l'avait retardé.

Grâce à l'influence du digne placeur, ce tailleur avait, en

quarante-huit heures, exécuté un de ces costumes de soirée qui, à

première vue décident un mariage.

Le moelleux des étoffes, «la perfection de la coupe», la richesse des

accessoires, mettaient en relief tous les «avantages» de Paul et

rehaussaient sa bonne mine naturelle.

Peut-être était-il un peu gêné par ces élégances si nouvelles, mais à

l'âge qu'il avait, ou plutôt qu'il paraissait avoir, cet embarras qu'on

devait prendre pour de la timidité était une grâce de plus.

En tout cas, il était si bien, que le docteur, en le voyant, eut un

sourire approbatif.

--Décidément, murmura-t-il, Flavie a bon goût.

Puis, interrompant Paul qui s'accusait d'arriver en retard:

--Il n'y a pas de mal, lui dit-il, asseyez-vous, le temps de mettre une

cravate fraîche, et je suis à vous.

Laissé seul par le docteur qui venait de passer dans son cabinet de

toilette, Paul Violaine s'assit ou plutôt se laissa tomber lourdement

sur un fauteuil.

Il était harassé de fatigue.

Depuis cinq nuits, il ne dormait pas.

Dès qu'il se couchait, une fièvre terrible s'emparait de lui, le brûlait

et le chassait de son lit.

C'est que si son corps était gêné dans ses beaux habits neufs, sa pensée

se débattait, à la torture, au milieu des angoisses d'une situation

impossible, absolument imprévue.

Son honnêteté, qu'il vantait à Rose d'un air si sûr de soi, avait été

mise à l'épreuve et n'avait pas résisté.

Quand, au sortir de chez l'illustre Van Klopen, Paul avait dit au

placeur: «Je suis à vous», il avait obéi aux inspirations de sa vanité

blessée et de ses rancunes.

D'ailleurs, il était encore étourdi de la terrible puissance du placeur,

ébloui des regards de Flavie, fasciné par ces fantastiques millions

qu'on faisait miroiter à ses yeux.

Le soir, seulement, il fut épouvanté en se demandant de quels ténébreux

desseins il devenait l'instrument, en songeant à cet engagement qu'il ne

pouvait plus reprendre.

Mais le lendemain, il avait dîné avec son protecteur chez Hortebize, et

la certitude de la complicité active de cet excellent docteur l'avait

décidé à étouffer les dernières convulsions de sa conscience.

C'est ainsi: selon les sphères où il se trouve, le vice,--il faudrait

dire le crime,--peut être une provocation ou un salutaire enseignement.

Laid, sale, idiot, abattu, il répugne et raffermit la vertu chancelante.

Riche, heureux, spirituel, triomphant, il éveille dans l'âme des faibles

de furieuses jalousies caressées par l'espoir de l'impunité.

Le luxe du docteur, ses façons d'homme du monde, son importance, ses

paradoxes ingénieux à l'endroit des préjugés du Code, devaient achever

la besogne de corruption du digne B. Mascarot.

--Je ne serais qu'un sot, pensait Paul, si je luttais, si j'hésitais

encore, quand ce médecin que je vois riche, heureux, honoré, n'a pas de

scrupules.

Il eût hésité, cependant, s'il eût su quelle relique renfermait ce

médaillon d'or qui battait le ventre prospère du prudent associé de

l'honorable placeur.

Mais Paul ne pouvait savoir, et, admis pour la première fois à

l'intimité d'une vie large et facile, il admirait le magnifique

appartement du docteur, qui occupe tout le premier étage d'une vieille

maison de la rue du Luxembourg.

Dès l'antichambre, on devine l'égoïste aimable, le spirituel épicurien,

qui ne croit perdus ni le temps ni l'argent qu'il dépense à ouater son

bien-être.

--Je veux être logé comme cela, s'était dit Paul, mordu au coeur par

toutes les vipères de l'envie.

Le docteur reparut, vêtu comme toujours lorsqu'il va dans le monde, avec

la dernière recherche.

--Je suis à vos ordres, dit-il au protégé de B. Mascarot, devenu le

sien; partons, nous n'arriverons que bien juste à l'heure.

Dans la cour, la voiture du docteur, un coupé Binder, attelé d'un

vigoureux trotteur, attendait.

En s'installant sur les coussins, Paul se disait:

--J'aurai aussi un coupé comme celui-ci.

Mais si le jeune homme oubliait pour des chimères les choses positives,

le docteur qui avait reçu ses instructions, veillait.

--Voyons, commença-t-il dès que la voiture fut dans la rue, causons peu,

mais bien. On vous offre une occasion telle que bien des fils de famille

n'en trouvent pas une pareille en leur vie, il s'agit d'en profiter.

--J'en profiterai, répondit Paul avec une nuance de fatuité.

--Bravo!... Mon cher garçon, j'aime cette audace juvénile. Seulement,

permettez-moi de la doubler de ma vieille expérience. Et pour commencer,

savez-vous au juste ce que c'est qu'une héritière?

--Je pense, monsieur...

--Laissez-moi parler. Une héritière, fille unique, surtout, est le plus

ordinairement une jeune personne fort désagréable, capricieuse,

fantasque, pénétrée de ses mérites et complétement affolée par les

adulations dont elle a été l'objet dès sa plus tendre enfance. Certaine,

grâce à sa dot, de ne pas manquer de mari, elle se croit tout permis.

--Oh!... fit Paul, singulièrement refroidi, serait-ce le portrait de

Mlle Flavie que vous m'esquissez là?

Le docteur eut un franc éclat de rire.

--Pas précisément, répondit-il, je dois vous prévenir que notre

héritière a son grain de fantaisie. Je la crois, par exemple, très

capable de faire tout pour tourner la tête d'un soupirant, à la seule

fin de le planter là après, et de s'égayer de son air déconfit.

Paul, qui, jusqu'à ce moment, n'avait examiné que les côtés brillants de

l'aventure, fut consterné de cet envers qu'on lui montrait et qu'il

n'avait pas soupçonné.

--Si c'est ainsi, demanda-t-il tristement, à quoi bon me présenter?

--Mais pour que vous réussissiez donc. N'avez-vous pas tout ce qu'il

faut pour cela? Il se peut que Mlle Flavie vous accueille avec une

distinction flatteuse: n'en tirez aucune conclusion immédiate. Elle se

jetterait à votre tête que je vous dirais: Doutez, soyez prudent, c'est

peut-être un piège. Entre nous, une fille qui possède un million est

bien excusable d'essayer de savoir au juste si c'est à elle que

s'adressent les hommages où à son argent.

La voiture s'arrêtait: ils étaient arrivés rue Montmartre.

Après avoir donné à son cocher l'ordre de venir le reprendre à minuit,

le docteur entraîna son protégé.

Paul était si ému, au moment de la démarche décisive, qu'il ne pouvait

parvenir à mettre ses gants.

Il y avait quinze personnes dans la maison du banquier, quand le

domestique annonça M. le docteur Hortebize et M. Paul Violaine.

Si M. Martin-Rigal détestait l'homme choisi entre tous par sa fille, il

n'y parut guère à sa réception.

Après avoir serré la main de son vieil ami le docteur, il le remercia

avec une effusion bien sentie de lui présenter un homme aussi distingué

que M. Violaine.

Cet accueil rendit à Paul une partie de son assurance perdue. Mais il

avait beau regarder, il n'apercevait pas Mlle Martin-Rigal.

Le dîner était pour sept heures. A sept heures moins cinq minutes

seulement, Flavie parut et fut aussitôt entourée par les invités.

Elle avait réussi à cacher sa sensibilité. Si émue qu'elle fût, elle

dominait son émotion, et ses yeux, en s'arrêtant sur Paul, qui

s'inclinait devant elle, exprimaient une indifférence parfaite.

M. Martin-Rigal ne s'attendait certes ni à tant d'énergie ni à tant de

réserve.

Mais Flavie avait médité ses dernières paroles et compris leur justesse.

Placée assez loin de Paul, à table, elle eut le courage de s'abstenir de

le regarder.

Après le dîner seulement, lorsque les tables de whist furent organisées,

Flavie osa s'approcher de Paul et d'une voix tremblante, elle lui

demanda de faire entendre au piano quelques-unes de ses compositions.

Paul était médiocre exécutant; sa musique ne valait pas grand'chose, et

pourtant Flavie l'écoutait avec un recueillement béatifique comme si

Dieu lui eût envoyé un de ses anges pour lui donner une idée des

symphonies célestes.

Assis l'un près de l'autre, M. Martin-Rigal et le docteur Hortebize

suivaient d'un regard plein de sollicitude les émotions de la jeune

fille.

--Comme elle l'aime!... murmurait le banquier, et ne savoir au juste les

pensées de ce garnement, qui certes ne se doute pas de son bonheur!

--Bast!... Mascarot le confessera demain.

Le banquier ne répondit pas.

--Je crois que demain, reprit le docteur, ce cher Baptistin aura

diablement de l'occupation. A dix heures, conseil général. Nous verrons

donc enfin le fond du sac de notre ami Catenac. Je suis curieux aussi de

voir quelle figure fera le marquis de Croisenois quand on lui apprendra

ce qu'on attend de lui.

Cependant, l'heure s'avançait, et les invités se retiraient un à un.

Le docteur fit un signe à son protégé, et ils sortirent ensemble.

Flavie, ainsi qu'elle l'avait promis, avait été si bonne comédienne, que

Paul se demandait s'il devait croire et espérer.

Les esclaves de Paris · 第 45 / 143 题