M. de Breulh ne devait oublier ni ce nom ni cette adresse.

--De grâce, reprit-il avec plus de fermeté, ne croyez pas à une vaine

curiosité. Le seul désir de vous servir a décidé ma question. Il me

serait si doux de devenir votre allié, d'être pour quelque chose dans

votre vie. J'ai des amis puissants, les relations que donne une grande

fortune...

La passion est maladroite. C'est le trait essentiel qui la trahit.

Avec les plus délicates intentions, M. de Breulh, ce gentilhomme si

expert et si fin d'ordinaire, n'avait pour ainsi dire pas prononcé une

phrase sans blesser Sabine.

Voici que maintenant il paraissait proposer sa protection à André!

C'est-à-dire qu'il semblait établir sa supériorité à lui sur l'homme

aimé. C'est ce que jamais femme ne tolèrera.

--Pour ceci encore, monsieur, répondit-elle, merci. Mais je connais

André. Une offre de service l'humilierait affreusement. C'est ridicule?

Oui, je le sais. Excusez-nous, notre condition particulière nous impose

des scrupules exagérés. Pauvre cher!... Sa fierté est toute sa noblesse!

Ayant dit, et voulant couper court à un entretien qui était pour elle un

supplice, Mlle de Mussidan sonna. Un valet parut.

--Avez-vous prévenu ma mère de la visite de monsieur? demanda-t-elle.

--Non, mademoiselle, monsieur et madame nous ont fait avertir qu'ils ne

pouvaient recevoir.

--Comment donc ne m'avez-vous rien dit? fit durement M. de Breulh.

Et sans attendre la justification fort simple du valet de pied, il

s'inclina cérémonieusement devant Sabine, s'excusa de l'avoir

involontairement importunée, et sortit en laissant paraître juste assez

de mécontentement pour qu'on le remarquât.

--Celui-là aussi, pensait Sabine, est digne d'être aimé!...

--Elle s'apprêtait à remonter chez elle, lorsque le bruit d'une sorte de

discussion dans le vestibule, l'arrêta.

La porte du salon avait été entrebâillée et elle entendait les instances

d'un visiteur qui voulait absolument voir le comte de Mussidan,

sur-le-champ, malgré les objections des valets de pied qui résistaient

respectueusement mais fermement.

--Trédame!... disait la voix de ce visiteur obstiné, que me chantez-vous

donc avec vos ordres!... Est-ce que votre consigne me concerne? Me

reconnaissez-vous? Suis-je, oui ou non, l'ami intime de votre maître?

Oui. Allez donc lui dire à l'instant que je suis ici, que je

l'attends... sinon je vais monter moi-même.

L'entêtement de cet intime eut à la fin raison de la résistance des

domestiques, et la preuve, c'est qu'il pénétra dans le salon.

Ce visiteur n'était autre que M. de Clinchan en personne, le camarade de

jeunesse de M. de Mussidan, le seul témoin avec Ludovic de la mort de

l'infortuné Montlouis, M. de Clinchan, celui-là même qui confiait au

papier l'analyse de ses sensations au moment d'un faux témoignage.

M. de Clinchan n'était ni grand ni petit, ni gras ni maigre, ni beau ni

laid. Sa personne est effacée comme son esprit, comme son costume.

En lui, rien de saillant où accrocher une remarque. Si, pourtant. Il

porte en breloque une énorme main de corail. Il craint le mauvais

oeil.

Jeune, il était méthodique. En vieillissant, il est devenu maniaque. A

vingt ans, il notait chaque jour le nombre de ses pulsations. A quarante

ans, il rédige quotidiennement l'histoire de ses digestions.

Si le paradis est la réalisation de nos voeux impossibles ici-bas, M.

de Clinchan sera pendule dans l'autre monde.

Pour l'instant, il était si terriblement agité qu'il ne salua pas

Sabine.

--Quelle émotion, disait-il, et pour comble, j'avais mangé plus que

d'usage. Si je n'en meurs pas, je m'en ressentirai encore dans six mois.

A la vue de M. de Mussidan qui entrait, il s'interrompit. Il courut à

lui, il se jeta sur lui plutôt, en criant:

--Octave, sauve-nous! C'en est fait de nous, si tu ne romps pas le

mariage de ta fille avec...

La main nerveuse de M. de Mussidan s'appliquant sur sa bouche lui coupa

la parole.

--Tu es donc fou, disait le comte, tu ne vois donc pas ma fille!

Obéissant à un regard impérieux de son père, Mlle de Mussidan s'était

empressée de s'enfuir.

Mais M. de Clinchan en avait dit assez pour emplir son coeur d'alarmes

et de défiances.

Qu'était-ce que cette rupture? avec qui? pourquoi? Comment le salut de

son père et de Clinchan pouvait-il dépendre de son mariage à elle?

A coup sûr, il y avait quelque chose, une énigme: l'empressement

qu'avait mis le comte à fermer la bouche à son ami le prouvait.

Le nom que n'avait pu prononcer M. de Clinchan, elle ne le devinait que

trop, c'était le nom de Breulh-Faverlay.

Un de ces pressentiments sinistres, qu'il serait puéril de nier, lui

disait que ce commencement de phrase surpris par elle contenait toute sa

destinée.

Elle avait comme la certitude absolue que sa vie, son bonheur, sa

personne même, allaient être l'enjeu d'une partie qui se décidait en ce

moment.

Mais comment entendre ce qu'allaient dire son père et le comte de

Clinchan? car elle brûlait de les entendre, elle le voulait, quoiqu'il

pût lui en coûter. Une curiosité, une anxiété plutôt de savoir, la

poignait.

Elle cherchait un expédient, lorsqu'elle pensa qu'en faisant le tour de

la salle à manger, il lui serait possible de s'établir dans un des

salons de jeu séparés du grand salon par une simple portière.

Elle y courut. Elle y distinguait les moindres paroles des deux

interlocuteurs.

Les esclaves de Paris · 第 36 / 143 题