--Vous savez tout, monsieur... Je me suis fait violence à ce point de
vous dire, moi, jeune fille, ce que je n'ai pas osé avouer à ma mère.
Que dois-je maintenant espérer?
Ceux-là seuls qui, passionnément épris, ont trouvé une femme assez
loyale pour leur dire:
--«Je ne vous aime pas, j'ai donné ma vie à un autre, je ne vous aimerai
jamais, renoncez à toute espérance.»
Ceux-là seuls peuvent se faire une juste idée de la situation d'esprit
de M. de Breulh et des tortures qu'il endurait.
Certes, s'il eut appris par quelque voie détournée les amours de Sabine,
il ne se serait pas retiré. Il eut accepté la lutte, avec l'espoir de
triompher de ce mortel heureux qu'on lui préférait.
Mais ici, lorsque Mlle de Mussidan se mettait à sa discrétion, abuser
de sa confiance était impossible.
[Illustration: M. de Mussidan, presque effrayée, se pendit aux
sonnettes.]
--Il sera fait selon vos désirs, mademoiselle, répondit-il, non sans une
certaine amertume. Ce soir même, j'écrirai à votre père pour lui
rendre sa parole. Ce sera la première fois que je ne tiendrai pas la
mienne. Je me demande quel prétexte j'imaginerai pour colorer ma
retraite; ce qui est sûr, c'est que si précieuse que ma défaite puisse
être, M. de Mussidan m'en voudra cruellement. Mais vous l'exigez...
A l'exaltation de Sabine avait succédé cette prostration physique et
morale qui suit inévitablement les dépenses excessives d'énergie.
--Je vous remercie, monsieur, murmura-t-elle, et du plus profond de mon
âme. J'éviterai, grâce à vous, une lutte dont la pensée seule me glaçait
d'horreur, car j'étais résolue à résister aux désirs de ma famille.
Tandis que maintenant!...
M. de Breulh ne paraissait nullement partager la sécurité de la jeune
fille.
--Malheureusement, mademoiselle, je tremble de vous voir reconnaître,
avant peu, l'inutilité de mon sacrifice... De grâce, laissez-moi
m'expliquer. Jusqu'ici vous n'êtes allée que fort peu dans le monde, et
dès que vous y avez paru, on a su que des projets d'union existaient
entre vos parents et moi. De là vient que vous avez été peu entourée.
Qu'on sache demain que je me retire, vingt prétendants se mettront sur
les rangs.
Mlle de Mussidan soupira. C'était la l'objection d'André.
--Reconnaissez-le, poursuivait M. de Breulh, votre situation sera des
plus difficiles. Si vos nobles qualités sont faites pour exalter les
sentiments les plus élevés, votre grande fortune doit irriter les plus
sordides convoitises.
Pourquoi ces mots de «fortune» et de «convoitise»? Était-ce une allusion
à la pauvreté d'André? Elle regarda fixement M. de Breulh: ses yeux ne
trahissaient pas la plus légère intention d'ironie.
--C'est vrai, fit-elle tristement, j'ai une grosse dot.
--Que répondrez-vous à ceux qui se présenteront?
--Je ne sais; sans doute je trouverai des raisons plausibles de refus.
D'ailleurs, j'obéis à la voix de mon coeur et de ma conscience, je ne
puis mal faire, Dieu aura pitié de moi.
Cette dernière phrase était un congé. M. de Breulh, un homme du monde,
ne pouvait s'y méprendre; cependant il ne bougea pas.
--Si j'osais, mademoiselle, commença-t-il, si je me supposais assez
votre ami pour me permettre un conseil...
--Parlez, monsieur, je vous en prie.
--Eh bien! pourquoi ne pas rester dans les termes où nous sommes? Tant
que notre rupture ne sera pas ébruitée, votre tranquillité est assurée.
Il me serait aisé de retarder d'un an les démarches décisives, et je
serais toujours prêt à me retirer au moindre signe.
Cette proposition cachait-elle une arrière-pensée? Non. Mais Sabine ne
s'en inquiéta même pas.
--Non, monsieur, répondit-elle vivement, non. Ce serait abuser de votre
dévouement et vous condamner à un rôle affligeant. Et d'ailleurs,
réfléchissez, ce subterfuge ne serait-il pas indigne de vous, de moi...
et de lui?
M. de Breulh n'insista pas. A son premier mouvement de dépit succédait
un invincible attendrissement.
Un projet digne de son caractère chevaleresque obsédait son esprit, et
il hésitait à le traduire, tant cette belle jeune fille, si craintive et
si vaillante à la fois, si pure et si imprudente le frappait de respect.
Il parvint cependant à vaincre cette timidité si nouvelle pour lui.
--Serait-ce, commença-t-il avec des hésitations d'adolescent, serait-ce
abuser de la confiance que vous avez daigné me témoigner, que de vous
dire... de vous exprimer combien je serais... heureux de connaître
l'homme que vous avez choisi?...
Sabine rougit excessivement.
--Je n'ai rien à vous cacher, monsieur, dit-elle. Il se nomme André, il
est peintre, il demeure rue de la Tour-d'Auvergne, nº...