Si brusque, il faudrait dire si brutal avait été le geste de M. de
Mussidan, qu'il avait fait mal à son ami et l'avait presque renversé.
--Trédame!... geignait M. de Clinchan, comme tu y vas. Quelle journée,
mon Dieu! Songe un peu... déjeuner trop abondant, émotion violente,
course rapide, colère provoquée par tes domestiques, joie en te voyant,
puis choc et interruption des fonctions respiratoires... C'est dix fois
ce qu'il faut pour prendre une maladie qui... à notre âge...
Mais le comte, plein d'indulgence habituellement pour les manies de son
ami, n'était pas dans des dispositions à l'écouter.
--Au fait!... interrompit-il d'un ton bref et dur, que se passe-t-il?
--Il arrive, gémit M. de Clinchan, qu'on sait l'histoire des bois de
Bivron. Une lettre anonyme, reçue il y a une heure, me prédit les plus
épouvantables malheurs, si je ne t'empêche de donner ta fille à de
Breulh... Ah!... les coquins qui m'écrivent connaissent la vérité, et
ils ont des preuves.
--Où est cette lettre?
M. de Clinchan tira de sa poche cette lettre. Elle était explicite et
menaçante autant que possible, mais elle n'apprenait rien à M. de
Mussidan qu'il ne sut déjà.
--As-tu vérifié ton journal? demanda-t-il à son ami. Y manque-t-il
véritablement trois feuillets?...
--Oui.
--Comment a-t-on pu te les enlever?
--Ah!... comment? C'est ce que je ne puis m'expliquer, et si tu peux me
le dire...
--Es-tu sûr de tes domestiques?
--Eh! ne sais-tu pas que Lorin, mon valet de chambre, est à mon service
depuis seize ans, qu'il a été élevé chez mon père, et que je l'ai
façonné à ma ressemblance? Jamais aucun autre de mes domestiques n'a mis
le pied dans mes appartements. Les volumes de mon journal sont déposés
dans un meuble de chêne dont la clé ne me quitte jamais.
--Il faut cependant qu'on ait pénétré chez toi?
M. de Clinchan réfléchit un moment, puis tout à coup se frappa le front,
éclairé par un souvenir qui était comme une révélation.
--Trédame!... s'écria-t-il, je vois...
--Quoi?...
--Écoute. Il y a de cela quelques mois, un dimanche, Lorin était allé à
une fête des environs de Paris, but un coup de trop avec des gens dont
il avait fait connaissance en chemin de fer. Après boire il se prit de
querelle avec ces amis de bouteille, et fut si cruellement maltraité,
qu'il est resté six semaines sur le lit. Il avait, ma foi! un bon coup
de couteau dans l'épaule.
--Qui t'a servi pendant ce temps?
--Un jeune homme que mon cocher est allé prendre au hasard dans un
bureau de placement.
M. de Mussidan crut qu'il tenait un indice. Il se souvenait de cet homme
qui était venu le trouver, et qui avait eu l'impudence de lui laisser sa
carte, B. Mascarot, agence pour les deux sexes,--rue Montorgueil.
--Sais-tu, demanda-t-il, où est situé ce bureau?
--Parfaitement, rue du Dauphin, presque en face de chez moi.
Le comte eut une exclamation de fureur.
--Ah! les misérables sont forts, s'écria-t-il, très forts. Il faut se
rendre. Et cependant, si tu partageais mes idées, si tu te sentais assez
d'énergie pour braver le scandale, nous tiendrions tête à l'orage...
Il suffit de cette simple proposition pour faire frisonner M. de
Clinchan de la tête aux pieds.
--Jamais, s'écria-t-il, non, jamais. Mon parti est pris. Si tu prétends
résister, déclare-le-moi franchement, je rentre chez moi et je me fais
sauter la cervelle.
Il était homme à faire comme il le disait. Outre qu'en dehors de ses
ridicules, sa bravoure était incontestable, il était d'un tempérament à
recourir aux dernières extrémités plutôt que de rester exposé à des
tracasseries qui troubleraient ses digestions.
--Je céderai donc! fit M. de Mussidan avec la rageuse résignation de
l'impuissance.
Alors seulement M. de Clinchan osa respirer à pleins poumons. Ignorant
quels assauts son ami avait subis, il ne croyait pas qu'il serait si
facile de l'amener à composition.
--Une fois en ta vie, s'écria-t-il, tu es donc raisonnable.
--C'est-à-dire que je te parais l'être, parce que j'écoute les conseils
de ta frayeur! Ah!... maudits feuillets!... Et maudite aussi soit ton
inconcevable fureur de confier au papier les secrets de ta vie et de la
vie des autres.
Mais, sur l'article de son journal, M. de Clinchan est intraitable.
--Trédame!... s'écria-t-il, ne vas-tu pas t'en prendre à moi! Si tu
n'avais pas commis un crime, je n'aurais pas eu à en commettre un pour
t'obliger, et à l'enregistrer ensuite.
Un silence assez long suivit cette cruelle réponse.
Glacée d'horreur, plus tremblante que la feuille, Sabine avait tout
entendu. Ses plus affreux pressentiments étaient dépassés par l'horrible
réalité... Un crime!... Il y avait un crime dans la vie de son père!...
Cependant le comte de Mussidan avait repris la parole...
--A quoi bon des reproches!... dit-il. Pouvons-nous faire que ce qui est
ne soit pas? Non! Soumettons-nous. Aujourd'hui même tu as ma parole,
j'écrirai à de Breulh pour lui signifier la rupture de nos projets.
Pour M. de Clinchan, c'était le salut, la paix. Mais après ses
angoisses, cette joie eut un effet terrible.
De rouge qu'il était, il devint blême, il chancela, fit un tour sur
lui-même, et s'affaissa sur le canapé en murmurant:
--Repas trop copieux!... émotions violentes!... c'était indiqué!...
Il se trouvait mal.