--Et ce choix ne saurait vous offenser, reprit la jeune fille. Vous
ignoriez jusqu'à mon existence, quand je l'ai rencontré, cet autre.
D'ailleurs, est-il une comparaison possible entre vous et lui? Non. Vous
êtes, vous, tout en haut de l'échelle sociale: il est, lui, tout en bas.
Autant vous êtes noble, autant il est peuple. Vous êtes fier de ne point
porter de titre: on dit les sires de Breulh comme on dit les sires de
Coucy; lui n'a pas même de nom. Votre fortune dépasse vos fantaisies;
lui se débat et lutte obscurément pour le pain de chaque jour. Car il en
est là! oui, monsieur. Peut-être est-ce un homme de génie; les
difficultés les plus misérables de l'existence enchaînent son essor.
Pour conquérir le droit de devenir un grand artiste, il est ouvrier...
Et si jamais vous serrez sa main loyale, vous y sentirez les callosités
du travail...
Mlle de Mussidan eût pris à tâche de désoler ce galant homme, dont
elle attendait un grand service, un sacrifice plus grand encore, qu'elle
n'eût pas parlé autrement.
Dans son inexpérience, elle faisait tout pour aviver la blessure qu'elle
venait de lui faire.
Et jamais elle n'avait été si belle qu'en ce moment, où elle vibrait
tout entière au souffle de la passion. Sa voix avait des sonorités
étranges. Son âme même montait à ses yeux.
--Maintenant, monsieur, reprit-elle, comprenez-vous ma préférence? Plus
est large, profond, infranchissable, en apparence, l'abîme qui le sépare
de moi, plus je me dois d'être fidèle aux serments échangés. Je sais mon
devoir. La femme digne de ce nom doit être, pour qui l'aime, l'espérance
et la foi, qui enfantent des miracles. Qu'on me juge insensée, j'y
consens. Je sais quels dangers on court à heurter les préjugés. Il se
peut que l'avenir me réserve un châtiment terrible... on ne m'entendra
jamais me plaindre. Enfin, cet autre...
Elle hésita un moment, et, enfin, d'un ton simple mais ferme, elle
ajouta:
--Cet autre... je l'aime.
M. de Breulh écoutait, plus immobile, en apparence, et plus froid que le
marbre. En réalité, la plus terrible des passions, la jalousie, grondait
au fond de son coeur.
C'est que s'il avait laissé entrevoir la vérité, il ne l'avait pas dite
toute entière.
Il aimait Sabine, et il l'aimait depuis longtemps. C'était l'édifice
entier de son avenir que, sans paraître le remarquer, Mlle de
Mussidan renversait. Oui, il était noble, oui, il était riche, mais
titres et fortune, il eut tout donné pour être à la place de cet autre
qui gagnait son pain, qui était un enfant trouvé, mais qui était aimé.
Bien d'autres, à sa place, eussent haussé les épaules et expliqué Sabine
d'un seul mot: romanesque.
Lui, non. Il était digne de la comprendre.
Ce qu'il admirait le plus en elle, c'était cette belle franchise qui va
droit au but, sans réticences et sans ambages, cette hardiesse à braver
le danger après l'avoir reconnu et raisonné.
Elle était certes, inhabile et imprudente; mais cela même la grandissait
à ses yeux. Ce n'est d'ordinaire ni la prudence ni l'habileté qui
manquent aux jeunes demoiselles élevées comme Sabine au noble et moral
couvent des Oiseaux.
Par ce temps de galanteries banales, d'intrigues amoureuses bêtes et
plates comme un livre obscène, à une époque où le notaire qui rédige le
contrat représente toute la poésie de la moitié des mariages, M. de
Breulh se trouvait en présence d'une femme capable d'une grande et
vigoureuse passion.
Cette femme, il avait espéré qu'elle serait sienne, et voici qu'elle lui
échappait.
Il brûlait d'interroger cependant, de savoir, soit qu'il gardât une
ombre d'espérance, soit qu'il trouvât comme une âcre volupté à se bien
convaincre de son malheur.
--Mais cet autre, demanda-t-il à Sabine, comment vous est-il possible de
le voir?
Elle comprit qu'elle n'avait rien à cacher.
--Je le rencontre à la promenade, répondit-elle; je suis allée chez
lui...
--Chez lui!...
--Oui: je lui ai donné quinze séance pour mon portrait.
Et fièrement elle ajouta:
--Une fille comme moi peut aller sans danger chez l'homme qu'elle a
choisi: il ne s'y passe rien dont elle ait à rougir.