XII

Lorsqu'elle avait annoncé à André qu'elle s'en remettrait à la loyauté

de M. de Breulh-Faverlay, Mlle de Mussidan avait consulté les

intérêts de son amour bien plus que ses forces.

Elle dut le reconnaître lorsque seule, en face d'elle-même, elle se

demanda comment tenir sa promesse.

Tout son être se révoltait à cette idée qu'elle allait être forcée de

demander un rendez-vous à un homme, et qu'il faudrait le laisser lire

jusqu'au fond de son âme.

Un étranger l'eût moins épouvantée que M. de Breulh.

Il lui paraissait, et c'était juste, que par ce seul fait qu'il avait

recherché sa main, c'est-à-dire désiré sa personne, il avait acquis des

droits sur sa pensée même.

[Illustration: Debout près de la cheminée, elle s'appuyait à la

tablette.]

Tout le long de la route, dans le fiacre où elle était montée avec sa

dévouée Modeste, Sabine ne prononça pas un mot.

On allait se mettre à table lorsqu'elle arriva à l'hôtel de Mussidan.

Le dîner fut lugubre.

Si les plus cruelles incertitudes torturaient la jeune fille, le comte

et la comtesse se taisaient, obsédés par les menaces du docteur

Hortebize et de l'honorable B. Mascarot.

Autour d'eux, dans la magnifique salle à manger, les domestiques

allaient et venaient, remplissant leur service avec cette apparence

d'empressement que donne l'habitude.

Que leur importait la tristesse des maîtres, et qu'avaient-ils à y voir?

N'étaient-ils pas bien logés, mieux nourris, payés régulièrement?

N'allaient-ils pas tout à l'heure, à l'office, prendre leur revanche de

la gravité qui leur était imposée au même titre que la livrée?

Ils se souciaient bien du reste! A eux véritablement était l'hôtel. Pour

eux surtout, le comte de Mussidan touchait ses fermages.

Combien de maisons à Paris sont ainsi, où les maîtres semblent les hôtes

de passage de leur gens.

Dès neuf heures, Sabine, retirée dans sa chambre, s'efforçait

d'accoutumer son esprit à la démarche terrible, s'exerçant pour ainsi

dire aux souffrances qu'elle endurerait lorsqu'elle serait en présence

de M. de Breulh.

Elle ne dormit pas cette nuit-là.

Au matin, elle se trouva toujours aussi défaillante. Mais la pensée ne

lui venait pas d'éluder sa promesse, ni même de gagner du temps.

D'abord, elle avait juré, et André devait attendre une lettre avec une

mortelle impatience.

Puis, à mesure qu'elle étudiait mieux sa situation, elle sentait plus

impérieusement la nécessité d'une prompte détermination.

Laisser les choses s'engager, c'était s'exposer à rencontrer

d'invincibles obstacles.

On ne marie pas, prétend-on, une jeune fille contre son gré. C'est une

erreur. Sabine ne l'ignorait pas.

Et elle ne pouvait se confier à son père, encore moins à sa mère.

Sans jamais avoir été admise aux épanchements de leur intimité, elle

était sûre qu'il y avait sur la maison une menace de malheur.

Lorsqu'au sortir du couvent elle était rentrée dans sa famille, elle

avait compris qu'elle y était de trop, qu'elle y gênait.

Elle était sûre à n'en pouvoir douter que le comte et la comtesse

appelaient de tous leurs voeux le jour où, par son mariage, elle les

affranchirait. Ils seraient libres alors de se séparer, de fuir, chacun

de son côté, après s'être juré de ne se revoir jamais.

Elle était le lien de deux haines.

Toutes ces circonstances, qui se représentaient à son esprit,

redoublaient ses angoisses.

Alors, sans aucun doute, elle était dans une de ces dispositions

d'esprit qui inspirent aux jeunes filles les résolutions désespérées.

Oui, il lui eût semblé moins pénible, moins cruel de quitter pour

toujours le toit paternel, que d'affronter le regard de M. de Breulh,

quand elle lui dirait la vérité.

Par bonheur, elle devait à l'habitude de vivre repliée sur elle-même une

énergie virile.

Pour André, encore plus que pour elle-même, elle voulait rester dans le

cercle étroit des conventions sociales. Elle eût souffert d'une félicité

qu'il faut cacher comme une honte, et dont le monde hypocrite et méchant

se venge tôt ou tard. Il fallait à ses désirs ce bonheur permis,

d'accord avec les préjugés et la passion, qui s'affirme hautement à la

face de Dieu et des hommes.

A midi, elle n'était pas encore décidée, et, agenouillée à son

prie-Dieu, elle priait et pleurait.

Hélas! pourquoi n'avait-elle pas de mère?

Un moment elle eut l'idée d'écrire. Mais elle comprit que c'est folie de

confier au papier les phrases qu'on n'ose prononcer.

Le temps pressait, et Sabine se reprochait amèrement ce qu'elle appelait

sa pusillanimité, lorsqu'elle entendit les grilles de l'hôtel tourner

sur leurs gonds.

Une voiture entrait dans la cour de l'hôtel.

Machinalement, la jeune fille s'approcha de la fenêtre, regarda et

poussa un cri de joie.

Elle venait de voir M. de Breulh-Faverlay descendre d'un phaéton qu'il

conduisait lui-même malgré le froid.

--Dieu m'a entendue, murmura-t-elle; le plus pénible de mon entreprise

m'est épargné.

--Quoi! mademoiselle, demanda la dévouée Modeste, vous allez parler à M.

de Breulh ici?

--Oui. Ma mère n'est pas habillée, on n'ira pas avertir mon père dans la

bibliothèque sans un ordre exprès; en arrêtant M. de Breulh au passage

et en le faisant entrer au salon, j'ai un quart d'heure à moi; c'est

plus qu'il ne faut.

Rassemblant alors tout son courage, triomphant de ses dernières

hésitations, elle sortit.

Certes André eût le droit de s'enorgueillir d'être préféré, lui, le

pauvre peintre, l'enfant trouvé, à l'homme que le comte de Mussidan

avait choisi entre tous pour sa fille unique.

M. de Breulh-Faverlay est un des dix hommes dont Paris s'inquiète en

dehors du monde officiel.

Il semble que la fortune ait pris plaisir à vider sur sa tête le trésor

de ses faveurs.

Il n'a pas quarante ans; il est remarquablement bien de sa personne, son

intelligence est supérieure, on redoute son esprit; enfin, il est un des

plus riches propriétaires de France.

Comment reste-t-il, en apparence, étranger aux affaires de son pays et

de son temps, pourquoi se tient-il à l'écart? On le lui a souvent

demandé.

--J'ai bien assez à faire, répond-il, de dépenser ma fortune sans me

donner trop de ridicules.

Est-ce modestie réelle ou affectation? On ne sait.

Ce qui est sûr, c'est qu'il est comme l'expression dernière de tout ce

que la noblesse française eut autrefois de beau, de brillant, de

poétique. Il en a la loyauté parfaite, la courtoisie spirituelle,

l'esprit chevaleresque et la généreuse disposition à se dévouer pour des

causes perdues.

Il a eu, prétend-on, de grands succès auprès des femmes. Si les «on dit»

sont vrais, il a su être assez habile pour ne jamais compromettre

personne.

Une sorte d'ombre mystérieuse et romanesque, qui plane sur ses jeunes

années, ajoute encore à son prestige.

Il n'a pas toujours été riche, il s'en faut.

Orphelin, n'ayant qu'un insignifiant patrimoine, M. de Breulh

s'embarqua, lorsqu'il n'avait guère que vingt ans, pour l'Amérique du

Sud. Il y est resté douze ans, tantôt faisant la guerre de partisans,

tantôt demandant aux plus singulières professions sa vie de chaque jour,

préludant par deux expéditions aux tentatives avortées de

Raousset-Boulbon et de Pindray.

A son retour en France, il n'était guère plus riche qu'avant son départ,

lorsque son oncle, le vieux marquis de Faverlay, mourut en lui léguant

ses propriétés, à la condition de joindre, par un trait d'union, à son

nom de Breulh le nom de Faverlay, menacé de s'éteindre.

On ne lui connaît qu'une passion sérieuse, les chevaux. Mais s'il fait

courir, c'est en grand seigneur et non en palefrenier.

Voilà ce que savait le monde sur l'homme qui allait tenir entre ses

mains les destinées d'André et de Mlle de Mussidan.

Il venait d'entrer dans le vestibule, et il allait adresser la paroles

aux valets de pied qui s'étaient levés à son approche, lorsque

apercevant Sabine sur les dernières marches de l'escalier, il salua

profondément.

La jeune fille vint droit à lui.

--Monsieur, dit-elle, si émue que sa voix était à peine intelligible,

monsieur, je vous demanderai de m'accorder un moment d'entretien. Je

voudrais vous parler, à vous seul... sur-le-champ.

M. de Breulh s'inclina profondément sans rien laisser voir de son

étonnement.

--Ce m'est un grand honneur, mademoiselle, répondit-il, d'avoir à me

mettre à vos ordres.

Sur un signe de Sabine, un des valets de pied avait ouvert la porte de

ce même salon où le docteur Hortebize avait vu presque à genoux

l'orgueilleuse comtesse de Mussidan.

La jeune fille entra la première, peu soucieuse de l'opinion et

conjectures des domestiques.

Elle n'offrit point de siège à M. de Breulh.

Debout, près de la cheminée, elle s'appuyait à la tablette, comme si

elle eut craint d'être trahie par ses forces.

Ce n'est qu'après un long silence, horriblement embarrassant pour tous

deux, que Mlle de Mussidan réussit enfin à surmonter l'horreur que

lui inspirait sa démarche.

--Ma conduite extraordinaire, commença-t-elle, vous prouvera, monsieur,

mieux que les plus longues explications, la sincérité de mon estime pour

votre caractère, ma confiance absolue en vous...

Les esclaves de Paris · 第 31 / 143 题