Lorsqu'elle avait annoncé à André qu'elle s'en remettrait à la loyauté
de M. de Breulh-Faverlay, Mlle de Mussidan avait consulté les
intérêts de son amour bien plus que ses forces.
Elle dut le reconnaître lorsque seule, en face d'elle-même, elle se
demanda comment tenir sa promesse.
Tout son être se révoltait à cette idée qu'elle allait être forcée de
demander un rendez-vous à un homme, et qu'il faudrait le laisser lire
jusqu'au fond de son âme.
Un étranger l'eût moins épouvantée que M. de Breulh.
Il lui paraissait, et c'était juste, que par ce seul fait qu'il avait
recherché sa main, c'est-à-dire désiré sa personne, il avait acquis des
droits sur sa pensée même.
[Illustration: Debout près de la cheminée, elle s'appuyait à la
tablette.]
Tout le long de la route, dans le fiacre où elle était montée avec sa
dévouée Modeste, Sabine ne prononça pas un mot.
On allait se mettre à table lorsqu'elle arriva à l'hôtel de Mussidan.
Le dîner fut lugubre.
Si les plus cruelles incertitudes torturaient la jeune fille, le comte
et la comtesse se taisaient, obsédés par les menaces du docteur
Hortebize et de l'honorable B. Mascarot.
Autour d'eux, dans la magnifique salle à manger, les domestiques
allaient et venaient, remplissant leur service avec cette apparence
d'empressement que donne l'habitude.
Que leur importait la tristesse des maîtres, et qu'avaient-ils à y voir?
N'étaient-ils pas bien logés, mieux nourris, payés régulièrement?
N'allaient-ils pas tout à l'heure, à l'office, prendre leur revanche de
la gravité qui leur était imposée au même titre que la livrée?
Ils se souciaient bien du reste! A eux véritablement était l'hôtel. Pour
eux surtout, le comte de Mussidan touchait ses fermages.
Combien de maisons à Paris sont ainsi, où les maîtres semblent les hôtes
de passage de leur gens.
Dès neuf heures, Sabine, retirée dans sa chambre, s'efforçait
d'accoutumer son esprit à la démarche terrible, s'exerçant pour ainsi
dire aux souffrances qu'elle endurerait lorsqu'elle serait en présence
de M. de Breulh.
Elle ne dormit pas cette nuit-là.
Au matin, elle se trouva toujours aussi défaillante. Mais la pensée ne
lui venait pas d'éluder sa promesse, ni même de gagner du temps.
D'abord, elle avait juré, et André devait attendre une lettre avec une
mortelle impatience.
Puis, à mesure qu'elle étudiait mieux sa situation, elle sentait plus
impérieusement la nécessité d'une prompte détermination.
Laisser les choses s'engager, c'était s'exposer à rencontrer
d'invincibles obstacles.
On ne marie pas, prétend-on, une jeune fille contre son gré. C'est une
erreur. Sabine ne l'ignorait pas.
Et elle ne pouvait se confier à son père, encore moins à sa mère.
Sans jamais avoir été admise aux épanchements de leur intimité, elle
était sûre qu'il y avait sur la maison une menace de malheur.
Lorsqu'au sortir du couvent elle était rentrée dans sa famille, elle
avait compris qu'elle y était de trop, qu'elle y gênait.
Elle était sûre à n'en pouvoir douter que le comte et la comtesse
appelaient de tous leurs voeux le jour où, par son mariage, elle les
affranchirait. Ils seraient libres alors de se séparer, de fuir, chacun
de son côté, après s'être juré de ne se revoir jamais.
Elle était le lien de deux haines.
Toutes ces circonstances, qui se représentaient à son esprit,
redoublaient ses angoisses.
Alors, sans aucun doute, elle était dans une de ces dispositions
d'esprit qui inspirent aux jeunes filles les résolutions désespérées.
Oui, il lui eût semblé moins pénible, moins cruel de quitter pour
toujours le toit paternel, que d'affronter le regard de M. de Breulh,
quand elle lui dirait la vérité.
Par bonheur, elle devait à l'habitude de vivre repliée sur elle-même une
énergie virile.
Pour André, encore plus que pour elle-même, elle voulait rester dans le
cercle étroit des conventions sociales. Elle eût souffert d'une félicité
qu'il faut cacher comme une honte, et dont le monde hypocrite et méchant
se venge tôt ou tard. Il fallait à ses désirs ce bonheur permis,
d'accord avec les préjugés et la passion, qui s'affirme hautement à la
face de Dieu et des hommes.
A midi, elle n'était pas encore décidée, et, agenouillée à son
prie-Dieu, elle priait et pleurait.
Hélas! pourquoi n'avait-elle pas de mère?
Un moment elle eut l'idée d'écrire. Mais elle comprit que c'est folie de
confier au papier les phrases qu'on n'ose prononcer.
Le temps pressait, et Sabine se reprochait amèrement ce qu'elle appelait
sa pusillanimité, lorsqu'elle entendit les grilles de l'hôtel tourner
sur leurs gonds.
Une voiture entrait dans la cour de l'hôtel.
Machinalement, la jeune fille s'approcha de la fenêtre, regarda et
poussa un cri de joie.
Elle venait de voir M. de Breulh-Faverlay descendre d'un phaéton qu'il
conduisait lui-même malgré le froid.
--Dieu m'a entendue, murmura-t-elle; le plus pénible de mon entreprise
m'est épargné.
--Quoi! mademoiselle, demanda la dévouée Modeste, vous allez parler à M.
de Breulh ici?
--Oui. Ma mère n'est pas habillée, on n'ira pas avertir mon père dans la
bibliothèque sans un ordre exprès; en arrêtant M. de Breulh au passage
et en le faisant entrer au salon, j'ai un quart d'heure à moi; c'est
plus qu'il ne faut.
Rassemblant alors tout son courage, triomphant de ses dernières
hésitations, elle sortit.
Certes André eût le droit de s'enorgueillir d'être préféré, lui, le
pauvre peintre, l'enfant trouvé, à l'homme que le comte de Mussidan
avait choisi entre tous pour sa fille unique.
M. de Breulh-Faverlay est un des dix hommes dont Paris s'inquiète en
dehors du monde officiel.
Il semble que la fortune ait pris plaisir à vider sur sa tête le trésor
de ses faveurs.
Il n'a pas quarante ans; il est remarquablement bien de sa personne, son
intelligence est supérieure, on redoute son esprit; enfin, il est un des
plus riches propriétaires de France.
Comment reste-t-il, en apparence, étranger aux affaires de son pays et
de son temps, pourquoi se tient-il à l'écart? On le lui a souvent
demandé.
--J'ai bien assez à faire, répond-il, de dépenser ma fortune sans me
donner trop de ridicules.
Est-ce modestie réelle ou affectation? On ne sait.
Ce qui est sûr, c'est qu'il est comme l'expression dernière de tout ce
que la noblesse française eut autrefois de beau, de brillant, de
poétique. Il en a la loyauté parfaite, la courtoisie spirituelle,
l'esprit chevaleresque et la généreuse disposition à se dévouer pour des
causes perdues.
Il a eu, prétend-on, de grands succès auprès des femmes. Si les «on dit»
sont vrais, il a su être assez habile pour ne jamais compromettre
personne.
Une sorte d'ombre mystérieuse et romanesque, qui plane sur ses jeunes
années, ajoute encore à son prestige.
Il n'a pas toujours été riche, il s'en faut.
Orphelin, n'ayant qu'un insignifiant patrimoine, M. de Breulh
s'embarqua, lorsqu'il n'avait guère que vingt ans, pour l'Amérique du
Sud. Il y est resté douze ans, tantôt faisant la guerre de partisans,
tantôt demandant aux plus singulières professions sa vie de chaque jour,
préludant par deux expéditions aux tentatives avortées de
Raousset-Boulbon et de Pindray.
A son retour en France, il n'était guère plus riche qu'avant son départ,
lorsque son oncle, le vieux marquis de Faverlay, mourut en lui léguant
ses propriétés, à la condition de joindre, par un trait d'union, à son
nom de Breulh le nom de Faverlay, menacé de s'éteindre.
On ne lui connaît qu'une passion sérieuse, les chevaux. Mais s'il fait
courir, c'est en grand seigneur et non en palefrenier.
Voilà ce que savait le monde sur l'homme qui allait tenir entre ses
mains les destinées d'André et de Mlle de Mussidan.
Il venait d'entrer dans le vestibule, et il allait adresser la paroles
aux valets de pied qui s'étaient levés à son approche, lorsque
apercevant Sabine sur les dernières marches de l'escalier, il salua
profondément.
La jeune fille vint droit à lui.
--Monsieur, dit-elle, si émue que sa voix était à peine intelligible,
monsieur, je vous demanderai de m'accorder un moment d'entretien. Je
voudrais vous parler, à vous seul... sur-le-champ.
M. de Breulh s'inclina profondément sans rien laisser voir de son
étonnement.
--Ce m'est un grand honneur, mademoiselle, répondit-il, d'avoir à me
mettre à vos ordres.
Sur un signe de Sabine, un des valets de pied avait ouvert la porte de
ce même salon où le docteur Hortebize avait vu presque à genoux
l'orgueilleuse comtesse de Mussidan.
La jeune fille entra la première, peu soucieuse de l'opinion et
conjectures des domestiques.
Elle n'offrit point de siège à M. de Breulh.
Debout, près de la cheminée, elle s'appuyait à la tablette, comme si
elle eut craint d'être trahie par ses forces.
Ce n'est qu'après un long silence, horriblement embarrassant pour tous
deux, que Mlle de Mussidan réussit enfin à surmonter l'horreur que
lui inspirait sa démarche.
--Ma conduite extraordinaire, commença-t-elle, vous prouvera, monsieur,
mieux que les plus longues explications, la sincérité de mon estime pour
votre caractère, ma confiance absolue en vous...