VAN KLOPEN

_Tailleur pour Dames_

Puis, dans ses réclames, répandues à profusion, il se déclarait le

«régénérateur des modes», et se décernait le titre «d'arbitre souverain

des élégances féminines» et de «couturier des reines».

Quel audacieux avait déposé le germe de ces idées au fond de la cervelle

de l'épais Hollandais? Quels capitalistes lui fournissaient les fonds?

Il ne l'a jamais dit.

Le fait est que, pour commencer, la tentative eut peu de succès.

Un mois durant, Paris se tint les côtes en songeant aux bouffonnes

prétentions du «Régénérateur de Rotterdam».

Lui laissait rire, courbant la tête sous l'orage des quolibets.

Il avait grandement raison.

Ses prospectus multipliés venaient de lui amener les deux clientes qui

devaient sonner les premières fanfares de sa gloire.

L'une était une fort grand dame, plus aventureuse et plus excentrique

encore que noble, la duchesse de Sairmeuse.

L'autre n'était rien moins qu'une illustration du demi-monde, la belle

Jenny Fancy, que protégeait alors le comte de Trémorel.

Il est certain qu'il composa pour elles des toilettes qui s'éloignaient

prodigieusement de tout ce qu'on avait fait ou rêvé jusqu'alors.

De ce moment, il était lancé. Le succès lui arriva comme il arrive à

Paris: foudroyant. Et pour comble, le choeur immense des femmes de

chambre qui semblaient s'être donné le mot, chantait ses louanges...

Aujourd'hui, la réputation de Van Klopen peut braver toutes les

concurrences, défier toutes les tentatives.

Il en est réduit à refuser des commandes.

--J'aime à choisir mon monde, dit-il, à trier mes pratiques.

Et il choisit, et il trie!... Monsieur a ses caprices.

C'est pourquoi les plus nobles et les plus riches briguent l'honneur

d'être habillées par lui.

Les plus fières ne rougissent pas de le voir scruter les mystères de

leur taille. Elles lui confient des secrets qu'elles n'avouent pas à

leur mari. Elles supportent très bien que ses larges et grosses mains se

promènent sur leurs épaules pour en prendre la mesure.

C'est la mode!...

Ses salons sont comme un terrain neutre où se rencontrent, se

confondent, se mêlent, se provoquent du regard les femmes de tous les

mondes.

Peut-être est-ce un des éléments de la vogue.

Mme la duchesse de R... n'est pas fâchée de voir de près la célèbre

Bischy, pour qui le baron de N... s'est brûlé le peu de cervelle qu'il

avait. Peut-être, en prenant son tailleur, espère-t-elle prendre quelque

chose de ses séductions.

De son côté, Mlle Diamant qui gagne, c'est connu, cent écus par an

aux Délassements, éprouve une délicate jouissance à écraser, par les

splendeurs de ses commandes, les grandes dames dont sa victoria croise

les équipages autour du lac.

Entre ces clientes si diverses, l'adroit Van Klopen tient égale la

balance de ses faveurs. Aussi est-il le plus choyé, le plus adoré des

hommes.

Que de fois il a entendu de belles bouches dédaigneuses lui dire:

--D'abord, mon petit Klopen, si je n'ai pas ma robe pour mardi, je me

meurs!...

L'hiver, les soirs de grandes fêtes, les équipages font queue dans sa

rue.

Entre neuf heures et minuit, deux cents femmes prennent d'assaut sa

maison, jalouses de se faire attacher la dernière épingle de la main du

maître, ambitieuses de son sourire approbateur.

Lui, grave, froid, impassible, le cigare aux dents quelquefois,--tout

lui est permis,--il regarde défiler le brillant escadron. Il est sobre

d'éloges. Il sait qu'un «très bien» de sa bouche enivre l'élue et désole

vingt rivales.

Mais il a su s'attacher sa clientèle par des liens moins fragiles que

ceux de la vanité.

Quand il a pris ses renseignements, si on lui offre des garanties

sérieuses, il fait crédit.

Oui, il donne à crédit non seulement ses façons, mais encore les

étoffes. Au besoin, il ferait entendre raison à des fournisseurs

récalcitrants; à la rigueur, il prête de l'argent.

Aussi, en ces jours de sarabande furieuse de l'anse du panier conjugal,

le tailleur pour dames est la terreur des maris.

Honnêtes maris! Ils dorment sur les deux oreilles, ils admirent l'ordre,

l'économie, le savoir faire de leur femme, et, tout à coup, atroce

réveil, le flegmatique Hollandais apparaît une facture de 20,000 francs

à la main.

Que faire? Payer.

Oui, payer ou plaider, car il plaide, Van Klopen. N'a-t-il pas fait, à

la même audience, comparaître la brillante marquise de Reversay et

l'aventureuse Chinchette, celle-là, précisément, qui périt si

misérablement il y a trois mois!...

La marchande à la toilette, qui exploite les misères des filles,

reculerait devant les manoeuvres de cet usurier de la soie et du

velours.

Malheur donc à la femme qui se laisse prendre au piège du crédit qu'il

tend. La femme qui lui doit mille écus est perdue, car elle ne peut dire

jusqu'où elle descendra pour chercher de l'argent quand on lui en

réclamera.

Pourtant, on trouve bien des noms honorables sur ses livres!...

Est-il surprenant que tant de prospérités aient tourné la tête de Van

Klopen? Le contraire serait incroyable.

Il est donc gras, rose, impudent, vaniteux, cynique!... Ses flatteuses

vont jusqu'à dire qu'il a de l'esprit.

Tel est, aussi exactement que possible, l'homme chez lequel B. Mascarot

et son protégé Paul Violaine se rendaient après un long déjeuner chez

Philippe.

La tenue de la maison de Van Klopen mérite une mention. Un tapis

superbe, posé à ses frais, habille l'escalier jusqu'au premier étage

qu'il occupe.

Dans l'antichambre, très vaste, deux chasseurs en grande livrée,

reluisants d'or, étaient assis près des bouches du calorifère.

A la vue de B. Mascarot, ils se levèrent respectueusement, et l'un d'eux

s'empressa d'éviter au placeur la peine d'une question.

--M. Van Klopen travaille en ce moment avec Mme la princesse Korasof,

dit-il; mais dès qu'il va savoir que monsieur le demande, il se

dérangera. Monsieur veut-il prendre la peine de passer dans les

appartements particuliers de monsieur?...

Le beau chasseur se mettait déjà en mouvement; B. Mascarot l'arrêta.

--Nous ne sommes pas pressés, dit-il, nous attendrons dans le grand

salon avec les clients. Y a-t-il beaucoup de monde?

--Une douzaine de dames au moins, les bals donnent...

--Très bien, cela me distraira.

Aussitôt, sans attendre la réplique du chasseur, B. Mascarot tourna le

bouton de cristal d'une porte à deux battants et poussa Paul dans la

vaste pièce que le facétieux Van Klopen appelle sa «salle des

Pas-Perdus.»

Ce salon, superbement décoré, doré, ornementé, peinturluré, est d'un

goût exécrable; mais il surprend par une particularité bizarre.

Le papier des murs disparaît entièrement sous une prodigieuse quantité

de petites aquarelles représentant des femmes en toilettes variées.

Chaque tableau a sa légende, et si on s'approche, on lit avec les noms

en toutes lettres:

_Robe de Mlle de C..., pour un dîner à l'ambassade russe;_

_Garnitures de la marquise de V..., pour un bal à l'Hôtel-de-Ville;_

_Costume d'eaux de Mlle H... de R..._

_Péplum de Mlle S..._

C'est le tailleur lui-même qui a imaginé ce moyen de léguer ces

conceptions à la postérité.

Tel qu'il est, ce salon surprit si bien Paul par sa magnificence, que,

décontenancé, ébloui, il restait sur le seuil, n'osant avancer,

n'apercevant pas de siège où s'asseoir.

Mais B. Mascarot a du sang-froid pour deux.

Saisissant son protégé par le bras, il l'attira près de lui sur un

canapé en murmurant à son oreille:

--De la tenue, morbleu! l'héritière est là!

L'entrée de B. Mascarot et de son protégé, dans la «salle des

Pas-Perdus» de l'illustre Van Klopen, avait presque fait scandale.

Il est si rare qu'un homme ose pénétrer dans ce sanctuaire des

élégances, que toutes les belles dames qui attendaient patiemment le bon

plaisir du roi des couturiers furent stupéfaites et comme saisies de la

témérité de ces intrus.

L'impression était peut-être augmentée par la surprenante beauté de

Paul, cet adolescent aux yeux tremblants, plus timide et plus rougissant

qu'une vierge.

Les conversations avaient cessé comme par enchantement, et sous le feu

d'une douzaine de paires d'yeux, sentant ses joues brûlantes, Paul

perdait contenance, tourmentait son chapeau comme un paysan devant un

tribunal, et n'osait lever la tête.

Cette confusion ne pouvait convenir à l'honorable placeur.

Il avait amené son protégé pour voir: il voulait qu'il regardât.

C'est qu'il n'était pas intimidé, lui, par cette imposante assemblée.

Dès en entrant, il avait salué à la ronde avec les grâces surannées d'un

mirliflor de 1820, et maintenant, sur son canapé, il semblait aussi à

l'aise qu'à son agence, au milieu de ses cordons bleus.

L'imperturbable assurance de B. Mascarot tient, c'est lui qui l'avoue, à

son mépris profond de l'humanité et à ses lunettes.

Si on savait au juste quels services peuvent rendre ces verres de

couleur derrière lesquels s'abritent et se cachent toutes les

impressions, l'univers entier chausserait des lunettes bleues.

Cependant le bon placeur voulut laisser à son protégé quelques minutes

pour se remettre et aussi pour s'habituer à l'atmosphère tiède et trop

chargée de parfums du salon.

Mais, à la longue, voyant que Paul s'obstinait à rester le nez dans son

gilet, légèrement, du coude, il lui poussa le bras.

--C'est donc la première fois, lui dit-il à l'oreille, que vous voyez

des femmes en grande toilette? Avez-vous peur?

Paul fit un effort pour se redresser.

--Regardez à droite, murmurait Mascarot, entre le piano et la fenêtre...

c'est elle!

Près de la fenêtre, à côté de sa femme de chambre, était assise une

toute jeune fille qui paraissait avoir dix-huit ans à peine.

Elle n'était pas aussi jolie que l'avait annoncé l'estimable placeur,

mais sa beauté avait quelque chose de vif, d'étrange, d'inquiétant, même

pour l'observateur.

Elle était petite, mignonne, frêle en apparence et très brune.

[Illustration: Elle se tordait les mains, elle sanglotait, elle était

presque à genoux.]

Ses traits manquaient de régularité, mais ses cheveux noirs et lumineux

semblaient lancer des gerbes d'étincelles; ses yeux, d'un bleu sombre,

avaient d'irrésistibles langueurs. La pourpre de ses lèvres un peu

charnues affirmait les ardeurs du sang qui y affluait, aussi sûrement

que son front bombé trahissait une opiniâtreté exagérée jusqu'à

l'absurde.

Tout, en elle, respirait la passion, ou plutôt elle paraissait être la

passion même.

Il fallut à Paul un appel énergique à sa volonté pour prendre sur lui de

la regarder.

Cependant, il osa: leurs yeux se rencontrèrent, et tous deux en même

temps tressaillirent comme au choc de la même batterie électrique.

Paul demeura immobile fasciné. Quant à la jeune fille, si violente fut

son émotion, qu'elle se détourna brusquement, craignant d'être

remarquée.

Mais personne ne songeait à observer.

La conversation avait repris son cours, et toutes les clientes du

célèbre Van Klopen écoutaient avec une religieuse admiration une jeune

dame aux airs évaporés qui décrivait une de ses dernières toilettes de

bois.

--C'était renversant, disait-elle, et il n'y a que Klopen pour des

créations pareilles. Toutes ces demoiselles à calèches à huit ressorts

étaient furieuses. Je tiens du marquis de Croisenois que Jenny Fancy en

pleurait de rage. Imaginez trois jupes vertes, de nuances différentes,

découpées et étagées...

L'excellent Mascarot ne s'intéressait pas à la description.

Il avait épié et il avait vu.

Le frémissement des deux jeunes gens fit monter un sourire à ses lèvres

flétries.

--Eh bien? demanda-t-il à son protégé.

Paul eut quelque peine à étouffer une exclamation d'admiration.

--Adorable! murmura-t-il.

--Et millionnaire!... insista le placeur.

--Elle n'aurait pas un sou qu'on serait encore fou d'elle.

B. Mascarot toussa et éprouva le besoin de rajuster ses lunettes.

--Maintenant, pensa-t-il, je te tiens, mon garçon! Que ton émotion soit

feinte ou réelle, que tu adores la femme ou la dot, peu importe; tu

passeras partout où je voudrai.

Sur cette paternelle réflexion, il se pencha de nouveau vers son

protégé.

--Voulez-vous savoir son nom? souffla-t-il.

--Oh! dites, je vous en prie.

--Flavie.

Paul était en extase. Il osait maintenant regarder la jeune fille, elle

s'était un peu détournée et il pensait, oubliant le jeu des glaces,

qu'elle ne pouvait le voir.

La jeune dame ne tarissait toujours pas.

--C'est navrant! disait-elle, ce qui arrive à cette pauvre comtesse de

Luxé qui est un ange. Oui, mesdames, elle mettait des tirettes à ses

jupes et faisait teindre ses robes. Elle économisait. Quelle duperie!

Pendant ce temps, M. de Luxé faisait des folies pour une demoiselle des

Bouffes. En apprenant cela, elle a failli mourir de douleur, et moi,

j'ai juré que si mon mari est jamais ruiné, ce sera par moi et non par

une autre.

Elle s'interrompit.

La porte du fond s'ouvrait avec fracas, et Van Klopen, en personne,

apparaissait dans sa gloire.

Il a cinq pieds et demi; il est large plus qu'à proportion; sa face

rouge tient registre des petits verres qu'il boit; il a l'oeil

insolent, la voix doucereuse et le pur accent de Rotterdam.

Comme toujours, il portait un coin de feu de velours grenat, avec jabot

et manchettes de dentelles. Un énorme diamant étincelait à son doigt.

--De laquelle de ces dames est-ce le tour? demanda-t-il.

C'était le tour de la dame évaporée; elle se levait déjà, lorsque le

grand couturier l'arrêta d'un geste.

Il venait d'apercevoir B. Mascarot, et s'avançait vers lui avec un

empressement marqué.

--Comment, c'est vous, cher monsieur, qui êtes là, disait-il, on vous a

fait attendre, oh!... que d'excuses!...

Il y eut un murmure dans l'assemblée, mais si léger, si léger!...

--De grâce, prenez la peine de passer dans mon cabinet, poursuivait Van

Klopen; monsieur est avec vous? très bien; passez, messieurs, passez...

Il entraînait, tout en parlant, B. Mascarot et son protégé; il les

poussait devant lui.

Il allait se retirer sans une excuse, quand une des clientes bondit

jusqu'à lui et le poussa presque de force dans le corridor, tirant la

porte après elle.

--Monsieur, disait-elle, au nom du ciel, un mot.

Van Klopen la toisa d'un air ennuyé.

--Qu'y a-t-il encore? demanda-t-il.

--Monsieur, c'est demain l'échéance du billet de 3,000 francs que je

vous ai souscrit.

--C'est fort possible.

--Eh bien! je n'ai pas d'argent pour le payer.

--Ni moi non plus.

--Je viens pourtant vous conjurer de me le renouveler, à deux mois,

monsieur, à un mois même, aux conditions que vous voudrez...

Le tailleur pour dames haussa les épaules.

--Dans deux moi, fit-il, vous serez encore moins en mesure

qu'aujourd'hui. Si le billet n'est pas acquitté demain, on poursuivra...

--Mon Dieu!... mais alors mon mari saura...

--J'y compte bien, et je sais qu'il paira.

La malheureuse femme était glacée d'effroi.

--Oui, dit-elle, mon mari paiera, mais je suis perdue, moi.

--Je n'y puis rien, j'ai des associés...

--Oh!... ne me dites pas cela, monsieur, je vous en supplie...

sauvez-moi. Mon mari a déjà payé mes dettes trois fois, et il m'a

juré... s'il ne s'agissait que de moi!... Mais j'ai des enfants, mon

mari est capable dans sa colère de me les retirer... Par pitié!...

monsieur, mon bon monsieur Van Klopen...

Elle se tordait les mains, elle sanglotait, elle était presque à genoux.

L'illustre couturier restait de glace.

--Quand on est mère de famille, prononça-t-il, on prend une couturière à

la journée, il y en a qui bâtissent des robes charmantes.

Elle essaya pourtant encore de le toucher, elle lui avait pris les

mains, pour un mot elle les eût portées à ses lèvres.

--Monsieur, si vous saviez... je n'oserai jamais rentrer chez moi... je

n'aurai pas le courage d'avouer à mon mari...

Van Klopen eut un ricanement d'un épouvantable cynisme.

--Eh bien! dit-il, si votre mari vous fait peur, adressez-vous à un

autre!...

Et se dégageant brutalement, abandonnant la malheureuse dans le couloir,

il rentra dans son cabinet où l'attendaient Paul et Mascarot.

Il était vraiment mécontent, l'arbitre des élégances, et la preuve c'est

qu'il ferma la porte de son cabinet avec une violence éloignée de son

caractère et de ses habitudes. Les véritables puissances sont calmes et

sereines.

--Avez-vous entendu, dit-il à Mascarot, cette scène pitoyable? Il m'en

arrive comme cela de temps à autre, et ce n'est pas gai.

Il s'interrompit, parce qu'il sentait à la main un léger chatouillement;

il l'examina curieusement et l'essuya en disant avec un rire épais:

--Tiens!... elle m'a pleuré sur la main!...

Paul était franchement révolté.

La première inspiration de son coeur était encore bonne. S'il eût eu

trois mille francs, il les eût portés à cette pauvre femme, dont on

entendait encore dans le couloir les gémissements étouffés.

--C'est épouvantable!... fit-il.

L'exclamation sembla scandaliser Van Klopen.

--Ah!... dit-il, avec un intraduisible cynisme d'expressions, monsieur

donne dans les crises de nerfs!... Si monsieur était à ma place, il

saurait promptement ce que cela vaut au juste. C'est mon argent, après

tout, et celui de mes associés que je défends. Vous ne savez donc pas

que toutes ces farceuses que j'habille sont comme folles de vanité et

enragées de toilettes. Père, mère, mari, elles donneraient tout, avec

les enfants par-dessus le marché, pour se faire ouvrir un compte. Vous

ne pouvez savoir ce dont une femme est capable pour se procurer la robe

qui fera crever une rivale de dépit... Ce n'est jamais qu'au moment de

régler qu'elles songent à la famille...

--Cependant, vous savez qu'avec celle-ci, vous ne perdrez rien; son

mari...

--Ah! oui, les maris, s'écria Van Klopen, qui s'animait à la discussion,

parlons-en. Il me font encore mourir de rire, ceux-là. Apporte-t-on des

robes? Ils vous reçoivent avec toutes sortes de politesses, car ils

aiment les belles étoffes, eux aussi, qui leur font honneur. Quand on

présente la facture, c'est une autre paire de manches. Ils roulent des

yeux terribles et parlent de vous faire jeter à la porte...

De la meilleure foi du monde, Paul s'imaginait plaider la cause de la

pauvre débitrice.

--Les maris sont souvent trompés, objecta-t-il.

--Laissez-moi donc!... Ils savent; et dans tous les cas, leur métier est

de s'informer. Mais non... ils font les ignorants, c'est plus commode.

Quand ils ont donné cent louis par mois, ils se croient quittes et

regardent défiler à la douzaine des toilettes à faire cabrer des chevaux

de fiacre. S'ils ne se disent pas que leurs femmes les achètent à

crédit, où pensent-ils donc qu'elles les prennent?... Mais, non, on

s'entend. Madame commence par se faire ouvrir un compte, et Monsieur,

après, discute le total et demande des réductions. Je connais ce jeu!...

Le grand couturier paraissait si fort en colère que B. Mascarot jugea

son intervention nécessaire.

--Vous avez peut-être été un peu dur, dit-il.

Van Klopen lui jeta un coup d'oeil d'intelligence.

--Bah!... répondit-il, demain je serai payé, je sais bien par qui et

comment, et j'aurai une autre commande. Pour agir comme je l'ai fait,

j'avais mes raisons...

Ces raisons n'étaient peut-être pas fort honnêtes, car il n'osa les dire

tout haut.

Il entraîna l'honorable placeur dans l'embrasure d'une fenêtre, et là,

tous deux, ils se mirent à causer très bas, riant abondamment comme au

récit d'un bon tour.

N'entendant pas un traître mot, Paul se mit à examiner ce que Van Klopen

appelle son «cabinet de consultations».

On n'y voyait rien de ce qu'il faut pour écrire, mais bien quantité de

mètres, de ciseaux, des règles, puis des monceaux d'échantillons, des

masses de croquis de toilette; enfin, dans le fond, six mannequins

supportaient les patrons en papier des nouvelles créations du tailleur

pour dames.

Paul n'avait pas eu le temps de tout inventorier que déjà les deux amis,

il les jugeait tels, étaient de retour au coin du foyer.

--Nous perdons notre temps, prononça B. Mascarot; j'aurais cependant

bien voulu jeter un coup d'oeil sur nos livres, mais il y a tant de

monde dans le salon.

--Et cela vous arrête, fit insoucieusement le couturier; attendez une

minute.

Il sortit sur ces mots, et presque aussitôt on entendit sa grosse voix

douceâtre.

--Désolé, mesdames, disait-il, désespéré, parole d'honneur, mais je suis

en conférence avec un marchand de tissus, vous comprenez, c'est pour

vous, en somme, ce sera peut-être long...

--Nous attendrons, répondit le choeur intrépide des clientes...

Van Klopen reparut, étincelant de fierté:

--Ce n'est pas plus malin que ça, prononça-t-il, elles resteront là

jusqu'à la nuit pour attendre leur petit Klopen. Pauvres chattes!...

Voilà les clients de Paris. Courez après eux, épuisez-vous en

gracieusetés... ils se sauvent comme des lièvres. Au contraire,

moquez-vous d'eux, recevez-les mal, ils affluent. Si jamais la vogue me

quitte, je ferme ma boutique, j'écris dessus: «Le public n'entre pas

ici», et le lendemain la foule aura défoncé mes portes.

B. Mascarot daigna approuver de la tête, pendant que le tailleur pour

dames tirait d'un chiffonnier un gros registre.

--Les affaires n'ont jamais été mieux, reprit Van Klopen; à vrai dire,

nous sommes en pleine saison. Depuis neuf jours que vous n'êtes venu,

nous avons pour 87,000 francs de commandes.

--C'est superbe! Mais laissons le courant pour les affaires douteuses,

je suis pressé.

L'arbitre des élégances feuilletait son registre.

--Voici, dit-il. Du 4 février, Mlle Virginie Cluche demande cinq

toilettes de théâtre et de soirée, deux dominos, trois costumes de

ville.

--C'est beaucoup.

--Aussi ai-je demandé à me consulter. Elle ne doit qu'une misère: 1,800

francs.

--C'est déjà trop, si, comme on l'a dit, son protecteur est ruiné. Ne

refuse pas, mais ne faites rien jusqu'à nouvel ordre.

Pour toute réponse, Van Klopen traça en marge de son registre un signe

cabalistique, traduction mystérieuse des volontés du placeur.

--Du 6, même mois, commande importante de la comtesse de Mussidan, pour

elle. Une robe sans garniture pour sa fille. Son compte est des plus

élevés; le comte ne paie pas, il m'a prévenu.

--N'importe! allez, et même poussez-la!

Nouveau signe sur le registre.

--Du 7: Demande d'ouverture de compte de Mlle Flavie Martin-Rigal;

une nouvelle cliente, la fille du banquier, sans doute.

A ce nom, Paul tressaillit; mais l'estimable négociant ne sembla pas y

prendre garde.

--Mon compère, fit-il du ton le plus sérieux, retenez bien ce nom. Quoi

que vous demande cette jeune fille, fût-ce votre maison entière, c'est

d'avance accordé. Et surtout, le plus profond respect. La moindre

irrévérence vous causerait des désagréments. Elle est dans votre salon,

aussitôt après mon départ vous la ferez entrer.

A l'air surpris du couturier, il était aisé de voir que Mascarot n'abuse

pas de ce genre de recommandation. Paul n'était pas moins ébahi pour

d'autres motifs.

--Vous serez obéi, monsieur, répondit Van Klopen. A la date du 8, un

jeune monsieur, Gaston de Gandelu, m'est présenté par M. Luper, le

bijoutier. Son père est très riche, dit-on, et personnellement il doit

recueillir à sa majorité, qui est proche, un héritage considérable. Ce

jeune homme demande un crédit de quinze ou vingt mille francs pour une

jeune dame.

Le placeur dissimula un sourire. Par-dessous ses lunettes, il observait

son protégé. Paul ne bougeait pas. Ce nom de Gandelu ne lui apprenait

rien.

--La dame, poursuivait le couturier, m'a été présentée hier. Elle

s'appelle soi-disant Zora de Chantemille. Le fait est qu'elle est

furieusement jolie.

B. Mascarot réfléchissait.

--Compère, dit-il, enfin, vous ne sauriez croire combien ce jeune homme

me gêne. On ne peut plus compter sur Clichy... Qu'imaginerions-nous pour

pouvoir l'éloigner de Paris?

Le visage de Van Klopen devenait écarlate à vue d'oeil. Le moindre

effort de réflexion charriant son sang à la tête, produit cet effet.

--Eh!... fit-il en se frappant le front, le moyen est trouvé. Ce Gandelu

qui m'a l'air d'un étourneau vaniteux, est capable de tout et de bien

d'autres choses encore, pour cette belle fille blonde.

--Je le crois.

--Alors, voici la chose. Je lui ouvre un petit compte pour lui mettre

l'eau à la bouche; bien!... Arrive une commande très importante, je

taille, j'essaye; mais, au moment de livrer, je fais semblant d'avoir

peur et je demande quelques petites valeurs que je jure de ne pas

négocier... à deux signatures, s'entend. On met alors le gaillard en

rapport avec la _Société d'escompte mutuel_, et notre cher Verminet lui

persuade aisément d'écrire de sa main un nom connu au bas d'un chiffon

de papier. Il m'apporte ces valeurs, je les accepte, nous le tenons.

--Un petit faux!...

--Dame, je ne vois pas d'autre moyen, à moins que...

Il s'interrompit; on entendait dans l'antichambre un tapage inusité et

comme un bruit de voix se disputant.

L'impassible Van Klopen s'était levé, un peu ému, et il prêtait

l'oreille, écoutant de toutes ses forces.

--Je voudrais bien savoir, murmura-t-il, quel est l'impertinent qui se

permet de venir faire du scandale chez moi. Vous verrez que ce sera

encore quelque mari ridicule...

Si les maris détestent et redoutent le couturier des reines, on doit

convenir qu'il le leur rend bien, et qu'ils sont le cauchemar de son

existence.

Si on l'écoutait, l'institution serait abolie demain.

--Allez voir ce que c'est, conseilla B. Mascarot.

--Moi!... me commettre avec je ne sais qui, risquer d'essuyer une

avalanche d'injures; pas si bête! Je paye des domestiques pour

m'épargner ces ennuis.

C'était sage et prudent.

Le bruit d'ailleurs allait s'éteignant, le diapason des voix baissait.

On entendit encore ouvrir et se refermer la porte du salon, puis rien.

Tout était rentré dans le silence.

--Revenons à nos moutons, reprit l'estimable placeur. Votre proposition

me va. J'avais bien un autre expédient, mais il peut manquer. Un joli

petit faux est une arme toujours chargée...

Il quitta son fauteuil et entraîna le couturier à l'extrémité de la

pièce.

Après ce qu'ils venaient de se confier, que pouvaient-ils avoir à dire

de plus affreux, de plus indigne?

Depuis le commencement de cette odieuse conversation, Paul était devenu

plus pâle que la mort.

Si ignorant qu'il fût des choses de la vie, il ne pouvait ne pas

comprendre.

Déjà, chez Philippe, pendant le déjeuner, B. Mascarot lui avait laissé

entrevoir des choses étranges, ce qu'il entendait maintenant achevait de

l'éclairer.

Il devenait évident pour lui que cet homme, dont il avait accepté la

protection bizarre, machinait quelque ténébreuse et détestable intrigue.

Actes, démarches, discours, tout, de sa part, avait une signification,

une raison d'être, et tendait à quelque but mystérieux.

Analysant et comparant ce qu'il avait vu, entendu ou surpris, Paul

devinait ou plutôt sentait une trame patiemment ourdie.

[Illustration: Sa terreur était si grande, qu'elle était près de se

trouver mal.]

Il entrevoyait d'inexplicables rapports entre cette Caroline Schimel

qu'on faisait espionner, et ce marquis de Croisenois, si fier et si

humble, et cette comtesse de Mussidan, qu'on poussait à la ruine, et

Flavie, cette riche héritière dont on lui faisait espérer la main, et ce

Gaston de Gandelu, à la passion de qui on allait arracher un faux, un de

ces crimes qui conduisent au bagne.

Et lui, Paul, n'était-il pas un instrument rendu forcément docile? Vers

quels abîmes et à travers quels bourbiers allait-on le conduire?

Ce placeur obscur, ce couturier illustre, n'étaient pas deux amis, comme

il l'avait cru, mais deux complices.

Il voyait à quelles sources impures B. Mascarot puisait son pouvoir

terrible et sans bornes: il savait, il était comme le remords vivant, la

menace perpétuelle poursuivant ses tremblantes victimes le fouet à la

main.

Et Paul se sentait aux mains de ce doucereux despote. L'évidence d'un

complot entre lui et Tantaine éclatait à ses yeux. Trop tard!

Lui, innocent, il se trouvait sous le coup d'une accusation de vol.

Lorsqu'il était sans défiance, B. Mascarot l'avait lié, ficelé,

garrotté, avec la redoutable adresse de ces mygales nocturnes des forêts

de Salcette, qui surprennent l'oiseau endormi sur sa branche et

l'enveloppent de leurs fils sans l'éveiller.

Pouvait-il lutter avec quelques chances de succès? Non. Au moindre

effort pour rompre le filet fatal, il devait être brisé.

Cette certitude le faisait frémir, mais il n'éprouvait pas la noble

horreur de l'honnêteté pour le crime.

Il faut bien l'avouer: tous les instincts mauvais dont le germe était en

lui fermentaient comme la pourriture au soleil.

Il était encore ébloui des splendides espoirs que le tentateur avait

fait briller à ses yeux. Il se souvenait qu'on lui avait dit que son

père était un grand seigneur, il songeait à cette jeune fille

millionnaire, dont un seul regard avait fait vibrer en lui des cordes

inconnues.

Il se disait qu'un homme comme Mascarot, tout puissant, méprisant les

lois et les préjugés, fort, patient, devait quand même arriver à ses

fins.

Quels risques courait-il à se livrer au torrent qui déjà l'entraînait?

Aucun. Mascarot devait être un nageur assez vigoureux pour lui tenir la

tête hors de l'eau...

Paul ne s'était jamais exercé à se contraindre, il ne pouvait se croire

observé, aussi était-il aisé de saisir sur sa mobile physionomie le

reflet de toutes ses sensations.

Ainsi faisait l'honorable placeur.

Si cette conversation infâme avait eu lieu devant son protégé, c'est

qu'il l'avait voulu ainsi.

Avant de lui donner le mot de son secret, avant de lui révéler ce qu'il

attendait de lui, il tenait à accoutumer son esprit timide à envisager

froidement les plus atroces combinaisons.

Il avait observé que mieux mille fois que les plus subtiles théories, le

fait brutal qui surprend, démoralise et hâte la corruption.

Il lut dans l'oeil de Paul sa résolution de s'abandonner, et c'est

avec la certitude absolue de son influence qu'il reprit à haute voix la

conversation:

--Arrivons, dit-il, à la question sérieuse, qui est le post-scriptum de

ma visite. Où en sommes-nous avec la vicomtesse de Bois-d'Ardon?

Le tailleur pour dames eut un geste suffisant, comme il lui arrive quand

on parle d'une de ses clientes de prédilection.

--Elle va bien, répondit-il. Je viens de lui livrer une série de

toilettes inouïes.

--Que doit-elle?

--Au plus 25,000 francs; elle a dû bien plus.

B. Mascarot tracassait furieusement ses lunettes.

--Voilà, certes, dit-il, une femme calomniée. Elle est légère, coquette,

vaniteuse, dépensière, mais rien de plus. Depuis quinze jours, je

fouille son passé, et je n'y trouve pas le plus petit péché véniel qui

la mette à notre discrétion... Heureusement, sa dette nous la livre. Son

mari sait-il qu'elle a un compte ici?

--Lui!... certes non. Il donne à sa femme un argent fou, et s'il se

doutait...

--Parfait! Il faut lui présenter sa facture.

--Mais, monsieur, remarqua Van Klopen surpris, elle a donné la semaine

passée un acompte important.

--Raison de plus pour agir: elle ne doit pas être en fonds.

L'arbitre des élégances grillait de présenter mille objections, un geste

impérieux du digne placeur lui ferma la bouche.

--Je vous prierai de m'écouter, reprit B. Mascarot, de bien retenir ce

que je vais vous dire, et surtout faites-moi la grâce de me dispenser de

vos remarques.

Van Klopen avait perdu cette superbe impudence qui impose tant à sa

clientèle.

--Êtes-vous connu chez la vicomtesse de Bois-d'Ardon? demanda le

placeur.

--Oh!... comme le loup blanc.

--Très bien. Cela étant, après-demain, à trois heures précises,--ni plus

tôt, ni plus tard, réglez-vous sur la Bourse,--vous vous présenterez

chez la vicomtesse. On vous répondra que madame a une visite.

--J'attendrai.

--Point. Vous insisterez pour voir madame sur-le-champ. Si les

domestiques étaient par trop récalcitrants, menacez-les de moi.

--Inutile; je saurai forcer la consigne.

--Vous pénétrerez donc dans le salon, et vous trouverez la vicomtesse en

grande conversation avec M. le marquis de Croisenois. Vous le

connaissez, j'imagine?...

--Oui, mais seulement de vue...

--Cela suffit. Vous ne vous inquiéterez nullement de lui, vous tirerez

votre facture de votre poche, et brutalement, vous réclamerez de

l'argent.

--Oh!... monsieur, y pensez-vous? La vicomtesse me menacera de me faire

jeter à la porte.

--C'est très probable. Mais vous la menacerez, vous, de porter votre

facture à son mari. Elle vous ordonnera de sortir, mais au lieu d'obéir,

vous vous camperez insolemment dans un fauteuil en déclarant que vous ne

vous retirerez pas sans argent.

--Mais ce sera affreux.

--Sans doute. Mais le marquis de Croisenois mettra fin à la scène. Il

vous jettera à la tête un portefeuille, en vous disant: Paye-toi,

faquin!...

--Et je déguerpirai.

--Oui, mais avant, comme vous aurez en poche un crayon bien taillé, vous

libellerez un reçu au nom de M. Croisenois pour le compte de Mme de

Bois-d'Ardon.

Jamais homme ne se vit humilié et piteux autant que l'était l'arbitre

des élégances...

--Si j'y comprends quelque chose... murmurait-il.

--Inutile. Vous m'avez entendu?

--J'obéirai, monsieur, mais nous perdrons la clientèle de la vicomtesse.

--Et après!...

Van Klopen allait peut-être essayer de se retrancher derrière sa

dignité, lorsque la voix piaillarde qui, l'instant d'avant, emplissait

l'antichambre éclata de nouveau, mais tout près, cette fois, dans le

couloir même.

--Elle est mauvaise! criait cette voix. On ne me la fait pas à la pose,

à moi. Attendre une heure!... plus souvent!... Où est mon sabre? Le

sabre, le sabre!... Van Klopen occupé!... Je la connais. Vous allez voir

qu'il se dérangera pour moi.

Ces exclamations eurent au moins ce résultat de dissiper comme par

enchantement les nuages qui assombrissaient le front des deux associés.

Ils échangèrent un regard gros de réticences, comme s'ils eussent connu

cette voix aigre et fausse qui perçait le tympan.

--C'est lui! murmura Mascarot.

La porte s'ouvrit en même temps, et le jeune M. Gaston de Gandelu fit

irruption dans le cabinet du tailleur pour dames.

Il portait, ce jour-là, un veston plus court encore que d'habitude, un

pantalon plus clair et plus étroit, un faux-col plus vaste, une cravate

plus étourdissante.

Sa plate figure était rouge et bouffie de colère.

--C'est moi! s'écria-t-il dès le seuil. Hein!... vous la trouvez forte,

celle-là! Je suis comme cela, moi, bon enfant, mais carré, comme dit

Achille de chez Vachette. Attendre plus de vingt minutes, moi!... Ah!...

mais non.

Il est sûr que cette infraction aux règles immuables de sa maison, que

ce mépris d'une étiquette consacrée mettaient le couturier des reines

hors de soi.

Mais il était sous l'oeil du placeur, il avait reçu l'ordre de

s'emparer du jeune M. de Gandelu, il savait qu'on ne prend point de

mouches avec du vinaigre, il se résigna à filer doux.

--Croyez, monsieur, commença-t-il, sans réussir, toutefois, à dépouiller

son air gourmé; croyez que si j'avais su...

Cette simple explication enchanta le spirituel jeune homme.

--Des excuses!... interrompit-il, je les accepte. Qu'on remporte les

épées!... Farceur, va! Mais n'importe, il ne faudrait pas me la refaire.

J'ai en bas mes chevaux qui sont capables d'avoir pris un rhume. Vous

les connaissez, mes chevaux? Quelles bêtes, hein! Et dire que Zora

voulait continuer de poser!... Est-elle assez jeune!... Mais je la

formerai, vous verrez... Je cours la chercher.

Sur ces mots, il disparut dans le couloir en criant:

--Zora!... Madame de Chantemille!... Chère vicomtesse!...

Le grand couturier semblait aussi à l'aise, à peu près, qu'un homme sur

les charbons ardents. Quel affront pour sa maison!... Il lançait des

regards désespérés à B. Mascarot, qui, placé près de la porte donnant

sur l'escalier, gardait une physionomie d'augure.

Quant à Paul, il n'était peut-être pas éloigné de prendre ce jeune

monsieur, qu'un équipage attendait à la porte, pour le modèle achevé des

grâces et façons du grand monde.

Même son coeur se serrait en songeant à l'odieux traquenard où allait

être pris ce garçon si intéressant.

Cette dernière impression fut si vive qu'il s'approcha du placeur, afin

de la lui communiquer.

--N'y a-t-il donc aucun moyen, demanda-t-il à voix basse, d'épargner cet

infortuné jeune homme?

B. Mascarot eut un de ces sourires pâles qui font frémir ceux qui le

connaissent pour l'avoir vu à l'oeuvre.

--Avant un quart-d'heure, répondit-il, je vous adresserai cette même

question, en vous laissant maître de la résoudre à votre guise.

--Oh! dans ce cas...

--Chut!... voici venir votre première épreuve. Si vous n'êtes pas

l'homme fort que j'ai cru, bonsoir. Tenez ferme!... Une cheminée va vous

tomber sur la tête.

Les expressions étaient triviales, mais le ton était si expressif que

Paul, effrayé, entrevit les plus fantastiques dangers et rassembla toute

son énergie.

Bien lui en prit, car il put étouffer le cri de surprise et de colère

que devait lui arracher la vue de la femme qui entrait.

La vicomtesse, la Zora du jeune M. de Gandelu, c'était sa Rose, à lui,

dans une toilette qui, pour avoir été achetée toute faite, n'en était

pas moins étourdissante.

Évidemment, elle avait de belles dispositions, et, conseillée par

l'intelligent Gaston, elle devait aller loin... Et la preuve, c'est

qu'elle avait sur le nez un binocle qu'elle maintenait à grand'peine, et

qui paraissait la gêner énormément.

Elle était intimidée pourtant, et M. de Gandelu, la traînait presque.

--Auriez-vous peur; lui disait-il. Je la trouverais drôle?... Arrivez

donc, puisque je vous affirme qu'il va chasser ses domestiques.

Zora-Rose installée dans un fauteuil, le séduisant jeune homme se

retourna vers le célèbre fournisseur des cours du Nord.

--Eh bien! lui demanda-t-il, avez-vous pensé à nous? Avez-vous cherché

et composé la toilette qui convient à la beauté de madame?

Van Klopen ne répondit pas. Il avait les sourcils froncés, le visage

contracté du devin qui, assis sur le trépied, attend l'inspiration.

--J'y suis!... s'écria-t-il enfin avec un geste grandiose, j'y suis,

j'ai trouvé, je vois!

--Hein!... fit Gaston influencé, quel homme!

--Écoutez, poursuivit le couturier, l'oeil brillant de l'enthousiasme

des grands inventeurs. Costume de ville d'abord: polonaise à corsage

large, cordelières croisées à la pensionnaire; corsage, manches et

sous-jupe d'un marron vigoureux; jupe de dessus «cheveux de la reine»,

avec échancrures ovoïdes; robe bouffante relevée en coquilles.

Il eût pu parler longtemps ainsi, Zora-Rose ne l'entendait plus.

Elle venait d'apercevoir Paul, et, en dépit de son audace nouvelle, sa

terreur était si grande qu'elle était près de se trouver mal.

Qu'allait-il advenir de cette inexplicable rencontre?

Comment Paul pouvait-il rester calme en apparence, se contenir,

lorsqu'elle lisait dans ses yeux les plus épouvantables menaces?

Son malaise devenait si manifeste, qu'à la fin le jeune M. de Gandelu la

remarqua.

Mais ne connaissant pas Paul, qu'il avait à peine aperçu en entrant,

doué d'une perspicacité un peu bornée, il se méprit complètement aux

causes du trouble affreux de Rose-Zora.

--Arrêtez! cria-t-il à Van Klopen, arrêtez! arrêtez!... Voyez l'effet de

la joie! Je connais cela, moi. Dix louis qu'elle va avoir une crise de

nerfs! Ah! mais non, il n'en faut pas!...

Durant cette scène, B. Mascarot n'avait pas perdu son protégé de vue. Le

jugeant près d'éclater, il pensa que prolonger l'épreuve serait à la

fois absurde et imprudent.

--Je vous laisse, cria-t-il à Van Klopen; n'oubliez pas nos conventions.

Monsieur et madame, mes respects.

Sachant comment se retirer sans traverser le salon, il prit le bras de

Paul et l'entraîna. Il était temps.

Lorsqu'ils furent sur l'escalier, délivrés des empressements des

chasseurs de l'antichambre, alors seulement l'honorable placeur respira.

--Que pensez-vous de l'aventure? demanda-t-il.

Si pénible avait été la contrainte que Paul s'était imposée, la rage de

l'amour-propre offensé serrait si bien ses dents, qu'il lui fut

impossible de répondre autrement que par un gémissement sourd.

--Diable!... pensa l'honnête directeur de l'agence de la rue

Montorgueil, il a été rudement touché. Peu importe, il s'est assez bien

tenu et le grand air va le remettre.

Point. Arrivé dans la rue, Paul eût été contraint de s'arrêter, tant ses

jambes flageolaient, s'il n'eût eu un point d'appui.

Son digne protecteur ne pouvait le traîner en cet état, aussi eut-il un

soupir de satisfaction en apercevant un petit café à sa convenance.

--Entrons ici, dit-il, vous prendrez quelque chose, et cela vous

remontera le moral.

Ils allèrent s'établir dans une étroite salle où ils étaient seuls, et

au bout de dix minutes, après avoir bu deux verres de rhum, Paul reprit

figure humaine, le sang remontait à ses joues.

--Cela va mieux? demanda le placeur.

--Oui.

Il faut battre le fer pendant qu'il est chaud. Quand B. Mascarot a

étourdi son homme, il l'achève sans lui laisser le loisir de respirer.

Il y a un quart-d'heure, reprit-il, je vous ai promis de vous rappeler

vos bonnes dispositions au sujet de M. de Gandelu...

--Assez, interrompit violemment Paul, assez!...

Le digne placeur eut un paternel sourire.

--Voyez pourtant, fit-il, comme, selon la position, les points de vue

changent. Voici que vous commencez à devenir raisonnable.

--Oui, je suis raisonnable, c'est-à-dire que je veux être riche, moi

aussi... Ah! vous n'aurez plus à me presser. C'est moi qui vous sommerai

de réaliser vos promesses. Je ne veux plus avoir à subir une humiliation

comme celle d'aujourd'hui.

B. Mascarot eut un haussement d'épaules que son protégé ne vit pas.

--Vous êtes en colère? fit-il.

--La colère passera, mes dispositions resteront les mêmes.

Maintenant que Paul s'avançait, le placeur battait en retraite. C'est la

tactique indiquée.

--Ne vous engagez pas sans réfléchir, dit-il. En ce moment, vous êtes

encore votre maître; demain, si vous vous abandonnez à moi, il vous

faudra abdiquer votre libre arbitre.

--J'irai jusqu'au bout.

Le placeur triomphait enfin.

--C'est bien!... fit-il froidement. Le docteur Hortebize vous présentera

chez M. Martin-Rigal, le père de Mlle Flavie, et moi, huit jours

après le mariage, je vous donnerai une couronne de duc à faire peindre

sur vos équipages.

Les esclaves de Paris · 第 30 / 143 题